Illimité n°274 février 2018
Illimité n°274 février 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°274 de février 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 56,5 Mo

  • Dans ce numéro : le mois des tous les émois...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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26 – Analyse Par Rafik Djoumi Photos DR – L’amour monstre Après avoir passé sa carrière à exploser tous les standards de la narration classique, Guillermo del Toro prend désormais le (grand) public par la main pour l’amener à découvrir La Forme de l’eau. Résultat  : l’un de ses plus beaux films. Malgré une réputation internationale qui a fait de lui un des « auteurs » de cinéma les mieux identifiés, Guillermo del Toro compte de nombreux rendez-vous manqués avec le grand public en salle ; la faute, peutêtre, à des films qui se présentent en surface comme accessibles au plus grand nombre mais qui envoûtent surtout le public spécifique auquel s’adresse chacun de ses projets. Ainsi, les plus grands férus de littérature gothique ont ovationné la complexité thématique de son Crimson Peak et les fans hardcore de pop culture nippone ne se remettent toujours pas de son Pacific Rim. Mais au-delà du cercle des passionnés, la façon avec laquelle del Toro précipite le public dans des univers fantastiques a plutôt tendance à intimider. Car, quoi qu’on en pense, au regard de la domination super-héroïque du box-office, le fantastique « pur », c’est-à-dire celui qui n’avance pas sous le masque de la dérision ou de la narration rationnelle, reste l’affaire d’une minorité. « C’est comme ce type de causalité narrative à laquelle se soumettent beaucoup de films de super-héros et que, d’une certaine façon, le La Forme de l'eau Sortie le 21 février. public attend. Je n’y souscris pas. Mes films n’y souscrivent pas. Je trouve cela dogmatique et le dogme est l’ennemi de l’art », affirmait autrefois le cinéaste mexicain. Et s’il est loin de souscrire entièrement à ladite causalité narrative, La Forme de l’eau est cependant le premier film de Guillermo à prendre son public par la main pour l’aider à franchir en douceur le pas de l’irrationnel. Le premier quart d’heure de son film est ainsi une chronique du quotidien où l’héroïne Elisa (Sally Hawkins) nous est présentée par la récurrence et les gestes mécaniques de sa journée type. La société américaine des années 50 dans laquelle elle évolue est bien celle qui s’est bâtie via nos souvenirs cinéphiles de comédies musicales ou de drames romantiques. Et même l’élément fantastique, à savoir cette créature ramenée d’Amérique latine par les services secrets, s’inscrit entièrement dans notre inconscient collectif. En effet, cette « divinité » amphibie s’inspire ouvertement de L’Étrange Créature du lac noir, classique du cinéma d’épouvante en 3D des années 50 que, d’une certaine façon, le public actuel reconnaît par les multiples emprunts et hommages successifs. « J’avais six ans quand j’ai vu le film à la télé. Et, lorsque la créature nage près de l’héroïne interprétée par Julie Adams, je me suis dit que c’était une belle histoire d’amour. J’étais convaincu que ça allait bien se terminer. » La Forme de l’eau est donc d’une certaine façon la revanche de cet enfant, autrefois attristé par l’issue tragique à laquelle la société américaine des années 50 condamnait cette créature, ce « freak », cet éternel inadapté. C’est aussi une façon à peine voilée qu’a le cinéaste mexicain (autrement dit, d’Amérique latine) de s’identifier pleinement à ce monstre importé en territoire US et qui ne peut vraiment communiquer que par-delà le langage. Comme il le rappelait dans son discours de remerciement aux Golden Globes  : « J’ai toujours été fidèle aux monstres et ils
m’ont plusieurs fois sauvé la vie, car ils sont, je crois, les Saints patrons de nos imperfections, ceux qui nous autorisent à échouer et donc à vivre. » Dans son désir de parler, enfin, à tout un public qui ne lui est pas forcément acquis, le « monstre » Guillermo s’est donc efforcé de rendre explicite et parfois littéral ce qui autrefois, chez lui, restait sous-jacent voire subliminal. D’emblée, on est surpris que la signification biblique des prénoms des protagonistes nous soit dûment expliquée ; que le choix d’avoir une héroïne muette soit contrebalancé par son ami et voisin Giles, qui traduit pour nous ses sentiments. Enfin on remarque que l’un des traits les plus puissants et les plus « invisibles » du cinéma de del Toro, à savoir son travail méticuleux et strictement alchimique des correspondances de couleurs, donne carrément lieu à des échanges dialogués  : d’abord au sujet d’une tarte au citron vert, ensuite au sujet d’un dessin publicitaire où le commanditaire demande à Giles de changer la couleur du produit, du rouge au vert. Enfin, lorsque le vilain en chef, Richard Strickland (qui semble ne se nourrir que de petits bonbons verts), demande à acheter une Cadillac verte et se heurte à un vendeur qui estime qu’il s’agit plutôt d’un bleu sarcelle. Or dans les films Faire accepter au plus large public l’impensable, à savoir l’amour à la fois transcendant et charnel entre une femme et un « monstre ». précédents du cinéaste, tous ces éléments visuo-thématiques étaient laissés à l’appréciation entièrement intuitive du spectateur. Bien sûr, le film plonge plus profondément encore dans les correspondances. Le mythologue ou le cinéphile en herbe pourront toujours s’amuser du lien entre le culte d’Orphée, les évocations bibliques de Samson et Dalila et le péplum L’Histoire de Ruth (qui joue dans la salle au-dessus de laquelle habite l’héroïne, l’Orpheum Theater). Mais d’une certaine façon, le film n’est plus réservé à « ce public » érudit puisque la thématique centrale du film, à savoir le caractère transcendant de l’Amour, est exposé avec force et évidence. C’est là en définitive que se joue la victoire de ce film promis au succès. En faisant accepter au plus large public l’impensable, à savoir l’amour à la fois transcendant et charnel entre une femme et un « monstre », Guillermo del Toro nous donne bien plus que cette leçon de vie et de tolérance sociétale à laquelle son film risque d’être résumé. Il nous rappelle que cette divinité qu’il met en scène nous autorise, en tant qu’individus et en tant que spectateurs, à être incomplets, imparfaits et à reconnaître que nous ne sommes que la forme qui nous a été donnée par ce qui nous enveloppe et nous unit. LES SAINTS PATRONS DE GUILLERMO « À TROIS REPRISES, CES ÉTRANGES FABLES M’ONT SAUVÉ LA VIE, UNE FOIS AVEC L’ÉCHINE DU DIABLE, UNE AUTRE FOIS AVEC LE LABYRINTHE DE PAN, ET ENFIN AUJOURD’HUI AVEC LA FORME DE L’EAU. » SANTI (L’Échine du diable) Il incarne le souvenir de sa propre enfance, que Del Toro décrit comme « terrible et pleine de violence ». Apparaissant comme une menace aux yeux des enfants apeurés de l’orphelinat de Santa Lucia, Santi est en réalité l’incarnation d’une émotion mélancolique ainsi que l’Esprit qui cherche à les protéger de la seule vraie violence possible, celle de la lâcheté ou de la cupidité des adultes qui les entourent. LE FAUNE (Le Labyrinthe de Pan) Il est un dieu antique qui promet l’immortalité à celle qui saura accepter la souffrance et triompher des épreuves initiatiques du labyrinthe. Très inspiré par Le Grand Dieu Pan de l’anglais Arthur Machen (roman dont le paganisme avait révolté la stricte société victorienne), ce monstre invite à renverser la hiérarchie des valeurs fascisantes qui empêchent l’individu d’accéder à la vérité de son être. ABE SAPIEN (Hellboy) Bien qu’il préfigure la divinité amphibie de La Forme de l’eau, Abe n’est pas une création de Del Toro mais de Mike Mignola, l’auteur du comic book Hellboy. Guillermo en tomba éperdument amoureux et en acquit les droits avant même de s’installer aux USA, manquant de peu de réaliser le film en 1998. Il le fera finalement en 2004. 27



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