Illimité n°274 février 2018
Illimité n°274 février 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°274 de février 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 56,5 Mo

  • Dans ce numéro : le mois des tous les émois...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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14 – Rencontre Par Romain Cole Photos RC & DR Phantom Thread Sortie le 14 février. – À la vie à la mode Paul Thomas Anderson scrute la romance sado-masochiste entre un vieux couturier rigide et une jeune serveuse ingénue. Son Phantom Thread est aussi ambigu et imposant que ses films précédents, mais laisse aussi entrevoir une fibre mélo, inédite chez le cinéaste. Rencontre. En regardant Phantom Thread, je me suis demandé si vous vous reconnaissiez dans Woodcock, le créateur omnipotent et intimidant, ou si vous étiez plutôt Alma, la jeune fille qui veut se rendre indispensable. — Et pourquoi pas la sœur pète-sec de Woodcock, Cyril ? Elle est plus fonctionnelle, non ? — C’est vrai… On m’a posé la même question après The Master, à savoir si j’étais le gourou ou le disciple. La réponse était que je me sentais à égale distance de l’un et de l’autre. Il n’y a qu’en étant au milieu qu’on peut apprécier les différents aspects des choses. Ils sont tous moi, puisqu’ils viennent de ma main. Et si vous deviez choisir ? — J’ai énormément à voir avec Reynolds Woodcock, mais pas du tout comme vous devez l’imaginer. C’est-à-dire ? — Je préfère les environnements créatifs chaotiques, incontrôlés. Faire des films est l’exact opposé de travailler dans un atelier silencieux à dessiner des robes. L’une des choses frappantes chez Woodcock est qu’il ne parle jamais d’être un artiste. — C’est probablement un trait que j’ai emprunté à Balenciaga. Il ne donnait jamais d’interviews et ne faisait que très peu de commentaires sur son travail. Il était très heureux de suivre sa propre voie, parallèle à celle des autres. Ce qui présuppose une certaine forme d’ego. Comme pour tous les arts, la mode dépend des gens qui regardent votre travail  : qu’est-ce que vous leur vendez, est-ce qu’ils vont le porter ? Est-ce que ça va leur plaire ? C’est un marché que vous passez avec vous-même de répondre à ces attentes. Sans compter qu’un client peut arriver, comme la riche héritière alcoolique dans le film, et vous ne voulez pas dîner avec elle mais vous avez intérêt à aller à son mariage si vous êtes invité. Tout artiste doit apprendre à vivre avec ce genre de compromis s’il ne veut pas se jeter par la fenêtre. Et vous vous considérez comme un artiste ? — Non, c’est un mot bien trop employé. On m’a toujours appris que les peintres étaient des artistes car ils font les choses avec
leurs mains. Cette définition m'a toujours convenu, bien qu’en y réfléchissant, je ne sois pas entièrement d’accord. Balenciaga est un artiste, bien que ce ne soit pas un peintre. Disons plutôt un sculpteur. Je suis toujours surpris par la trajectoire mystérieuse de vos héros. C’est comme si vous nous mettiez face à la complexité insondable de l’âme humaine. — C’est toujours une bonne chose d’avoir des protagonistes riches, complexes, pas facile à simplifier. Parce que nous sommes ainsi. Mais même s’il y a des choses qui ne doivent pas être dites pour garder une forme de mystère, je ne veux pas que mes films contiennent plus de questions sans réponses que de questions résolues. J’aime que mes films regorgent de conséquences imprévues. Et qu’ils aient en même temps leur logique propre. À l’instar du précédent, Inherent Vice, ce film possède les qualités d’un souvenir. — Au début, Alma raconte le film à un protagoniste qu’on ne connaît pas et, pour cela, elle emploie aussi bien le présent que le passé. C’est le propre de la romance gothique d’avoir une narratrice. C’est un stratagème intentionnel pour balayer vos repères de spectateur et vous situer dans un endroit insituable. L’avantage, c’est que vous êtes un peu perdu, l’inconvénient est que peutêtre vous n’aimerez pas ça. C’est un risque à prendre, d’autant plus que l’histoire est claire  : il tombe amoureux d’elle, elle tombe amoureuse de lui. Il n’y a aucun mystère à ce sujet. C’est un ancrage solide pour le spectateur. Pourquoi ne pas avoir voulu rendre l’histoire d’amour de Phantom Thread plus charnelle ? — Je corrigerais ça en disant qu’on a une scène très intime entre eux au moment où il prend ses mensurations. Pour moi, c’est l’équivalent d’une scène de baiser. C’est une approche clinique de l’intime, il n’y a aucun dérapage, aucun geste déplacé, mais c’est déjà chargé. Phantom Thread est un film où on reste à la porte de la chambre à coucher et votre imagination fait le travail. Entrer dans leur chambre serait une invasion dans leur vie privée, je pense. Je ne veux pas les voir faire ça. Dur de dire pourquoi. C’est la nature des personnages, je pense. Vous connaissez bien le monde de la mode ? — Je m’y intéresse plus qu’avant, oui. C’est un hobby que je maîtrise juste assez pour en faire un film, mais ce n’est pas un univers que je fréquente… UNIONS FATALES 15 Est-ce qu’il peut ressembler au cinéma, dans sa façon particulièrement violente de monter des gens au pinacle et de les mettre à terre dans la foulée ? — Oui, c’est pour ça d’ailleurs que Reynolds est si en colère contre le mot « chic ». Ce mot lui dit à quel point il n’est pas intemporel. Il pressent qu’il va être bientôt dépassé. Or Reynolds aime penser qu’il est le plus grand et qu’il le restera éternellement, ce qui est illusoire. Dans cinq ans, les sixties arriveront, il est déjà vieux et on peut imaginer à quel point il s’apprête à se faire balayer. C’est très repoussant, l’idée d’un type de 70 ans qui fait des robes pour des jeunes filles de 20 ans, non ? D’ailleurs Dior est mort avant d’avoir eu à faire face à son propre anachronisme. Et Balenciaga s’est retiré avant qu’il ne soit trop tard. Est-ce qu’il y a un mot que vous redoutez, vous ? — « Intéressant ». C’est « intéressant ». C’est un compliment qu’on ne veut jamais entendre. LES FILMS DE PAUL THOMAS ANDERSON FONT LE CONSTAT QUE RIEN NE TRANSFIGURE AUTANT UNE HISTOIRE D’AMOUR QU’UNE GRANDE OPPOSITION. TROIS EXEMPLES. « PUNCH DRUNK LOVE »  : La solitude et la tendresse Timide, célibataire, méprisé, Barry est compressé dans une existence merdique. Déboule Lena et son irradiante gentillesse. Anderson injecte de l’amour dans les veines de son héros jusqu’à lui faire distribuer quelques bonnes lattes au pied-de-biche. « THERE WILL BE BLOOD »  : Le profane et le sacré Ici, c’est la haine qui vire à l’amour entre ce prospecteur de pétrole avide et ce jeune révérend illuminé. Exploration de l’interdépendance jusqu’à la destruction, le film est une parabole qui marche parfaitement pour la société occidentale. « PHANTOM THREAD »  : Le roi et la souillon En s’acharnant sur les coutures qui les unissent, Paul Thomas Anderson expose les jeux de pouvoir entre le styliste dans sa tour d’ivoire et la petite serveuse qui ne voit que son cœur. Si rien n’est appuyé, c’est pour mieux vous retourner la tête dans le dernier quart d’heure.



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