Illimité n°271 novembre 2017
Illimité n°271 novembre 2017
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°271 de novembre 2017

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 138 Mo

  • Dans ce numéro : Nawell Madani rafle sa mise.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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28 – Filmorama Par Romain Thoral Photos RC & DR – Depardon est-il un cinéaste de l’extrême ? S’il aime photographier la France des sous-préfectures, sous ses airs de gentil monsieur, Raymond Depardon a ramené tout au long de sa carrière de documentariste, des images traumatisantes d’une réalité qui ne l’est pas moins. Avec 12 jours en point d’orgue. Revue de détail. Chatouiller les puissants Émoustillé par le Primary de Richard Leacock, docu monstre sur la campagne de Kennedy en 1960, Valéry Giscard d’Estaing, alors en plein tropisme JFK, commande un projet du même acabit à un jeune photographe de 36 ans. Il s’appelle Raymond Depardon et cartographiera, caméra au poing, la route qui va mener VGE à la présidence de la République. Une fois installé sur son trône, Giscard se met à paniquer en découvrant le premier montage effectué par Depardon et empêchera le film, qu’il avait financé de sa poche, de toute diffusion publique jusqu’en 2002. La légende Depardon débute ici avec un premier projet censuré illico par la plus haute sphère du pouvoir. Si 1974, une partie de campagne ne relève pas du docu choc qui justifierait 28 ans de mise sous scellé, il enregistre un Giscard rongé par la solitude, les doutes et les petites stratégies de couloir. Forcément ça a pu le foutre mal à l’aise. Mais c’est bouleversant. Dézinguer le totalitarisme C’est un ancien monastère situé sur l’une des îles qui bordent Venise. Par la suite c’est devenu un hôpital psychiatrique, sorte d’Alcatraz pour les doux dingues. Raymond Depardon débarque en 1980, alors que l’endroit est sur le point de fermer. San Clemente enregistre le totalitarisme institutionnalisé, l’enfermement qui rend encore plus dingue et la brutalité absurde des règles. Il pose son auteur comme un véritable activiste, un homme mue par une rage sourde qui essaie quand même de traquer la grâce là où il n’y a plus que du chaos. C’est le film le plus singulier de Depardon, le plus déstructuré, le plus cauchemardesque et le plus graphique. C’est aussi celui où les sujets ne cessent de s’adresser ouvertement à sa caméra (et donc au spectateur) alors que toute la suite de sa carrière ne visera que le camouflage et l’invisibilité du dispositif. Une plongée-trauma dans la psychiatrie dont 12 jours est à la fois le prolongement thématique idéal et le parfait antidote formel.
Croire aux miracles En 1988, Depardon retourne chez les fous, mais cette fois via les services des urgences de l’Hôtel-Dieu. Une suite de vignettes hardcore d’une brutalité inouïe où Depardon parachève sa science du cinéma direct (pas de voix off, plans séquences, caméra invisible) et affirme l’un des ses grands principes méthodologiques  : ne jamais regarder ses rushes pendant le tournage, ne pas savoir ce qu’on a « en boîte » et attendre le miracle. Il y a dans Urgences une scène inoubliable, où une infirmière dépressive raconte son viol et évoque l’enfant qu’elle a eu suite à ce même viol. Elle dit aussi ne plus supporter les cris des gamins alors qu’elle travaille dans une crèche. Dans l’arrière-fond sonore, peut-être égaré dans un couloir de l’Hôtel-Dieu, un gamin babille puis se met à hurler. L’infirmière vacille. Une coïncidence ? Peut-être, sauf qu’AUCUN môme ne met JAMAIS les pieds au service des urgences psychiatriques. Alors quoi ? Un miracle, peut être. Fallait juste ne pas le louper. Oser un film somme Au carrefour des deux sujets de prédilection de Depardon, la psychiatrie et la justice, 12 jours met face à face des malades hospitalisés d’urgence en HP et des juges chargés de décréter s’il faut les y laisser ou les libérer. Une fois de plus, il n’y a dans chaque camp que des victimes, toutes broyées par les rouages infernaux de l’institution. Employée en burn-out, junkie qui part vrille, meurtrier schizo ou jeune mère qui voudrait revoir sa fillette  : tous défilent devant des juges qui zigzaguent entre douceur attendrie et rigueur administrative. L’art consommé de Depardon pour les portraits miniatures capturés en huis clos débouche sur un film d’une ampleur stupéfiante. Comme si toute sa filmo tendait in fine vers cette œuvre colossale qui nous renvoie en pleine tronche nos petits déraillements du quotidien et la distance infime qui nous sépare de la folie douce. Embrasser l’aventure Photographe d’agence dès ses 18 ans, Depardon est envoyé vers le Sahara pour couvrir une expédition scientifique. Choc. Il fera des allers et retours ininterrompus vers l’Afrique jusqu’à ses 23 ans et y tournera l’une de ses rares œuvres de fiction (La Captive du désert, 1990, avec Sandrine Bonnaire shootée en plein Niger). Plébiscité jusque-là pour ses docus en huis clos, il décide en 96 de rebooter sa machinerie interne et part explorer, seul avec sa caméra, le continent africain. Il en reviendra avec un magnum opus, Afriques  : comment ça va avec la douleur ?, s’étalant sur près de 2 h 45 et naviguant à travers une dizaine de pays. Depardon reconnecte ici avec la figure du documentariste aventurier des origines, façon Robert Flaherty (Nanouk l’Esquimau, 1922) et s’autorise pour une fois à parler à la première personne (« pas un docu mais un point de vue », comme il dit). Derrière la vigueur formelle et la soif d’inconnu subsiste toujours un sentiment de colère plus irrépressible que jamais. En découdre avec la justice À 10 ans d’intervalle, Depardon désosse méthodiquement le système judiciaire français. En 1994, Délits flagrants est le premier documentaire a pouvoir poser sa caméra dans les sous-sols du Palais de justice de Paris. Les déférés sont confrontés au substitut du procureur et la petite machinerie judiciaire se met en place. Le sentiment d’épuisement et de lassitude est partout, chez les prévenus comme les magistrats. Les rares éclats d’humanité agissent comme des bulles d’oxygène. En 2004, 10 e chambre, Instants d’audience capture une douzaine d’affaires au beau milieu du tribunal correctionnel. Les avocats hâbleurs se confrontent aux procureurs impitoyables, les accusés s’arrangent avec leur vérité, les coups fusent dans tous les coins. Au milieu de ça, Madame la juge devra se débrouiller avec l’idée qu’elle se fait de la justice. « Quelle erreur, j’espère que vous dormirez bien madame », lui lance un accusé qu’elle vient d’envoyer sous les verrous. Difficile de trouver le sommeil après ça, en effet. 29 12 jours Sortie le 29 novembre.



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