Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°124 de mar/avr/mai 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Fonds national suisse de la recherche scientifique

  • Format : (220 x 266) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 5,3 Mo

  • Dans ce numéro : en quête de l'explication suprême.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Biologie et médecine Une menace sous-estimée Plus d’une centaine d’espèces envahissantes nuisibles ne figurent pas sur la « liste noire » de l’Union européenne. En Suisse aussi, le système est lacunaire et dépassé par la situation. Par Ori Schipper varroa destructor est originaire d’Asie, mais ce parasite contribue aujourd’hui à la disparition de colonies d’abeilles au ni- L’acarien veau mondial. De nombreux autres organismes voyagent avec les flux croissants de marchandises en suivant les routes du commerce international. Faute d’ennemis naturels dans leur nouvelle patrie, certains d’entre eux prolifèrent si largement qu’ils causent des dommages économiques considérables, compromettent la santé des êtres humains ou provoquent des dégâts environnementaux. « Le développement est trop rapide. Nous devons nous montrer plus prudents parce que nous ne savons pas à l’avance quelles espèces introduites s’avéreront nuisibles », met en garde l’écologue Sven Bacher de l’Université de Fribourg. Les efforts actuels pour endiguer l’introduction de nouvelles espèces sont de moins en moins efficaces en raison de l’accélération de la mondialisation, constate-t-il dans une étude internationale menée avec 44 autres chercheurs. Sven Bacher estime que l’« excellent système de biosécurité » de la Nouvelle- Zélande démontre qu’il est possible en principe d’endiguer l’influence des espèces exogènes. Les autorités de ce pays interdisent toute importation d’espèces et ne font d’exception que pour celles dont l’innocuité a été établie et qui figurent sur la « liste blanche ». L’UE et la Suisse appliquent toutefois le principe inverse. Ici prime la liberté de commerce  : l’importation d’espèces est généralement autorisée et seulement interdite pour celles explicitement indésirables et signalées sur la « liste noire ». A cette fin, les autorités suisses travaillent avec diverses listes selon l’objectif à atteindre. Celle de l’Office fédéral de l’environnement répertorie ainsi les espèces qui évincent les plantes et les animaux adaptés aux conditions locales. Ces espèces indésirables comprennent par exemple le gobie de la mer Noire, qui se multiplie très rapidement dans les cours d’eau suisses et occupe l’habitat des poissons typiquement locaux. L’Office fédéral de l’agriculture se concentre, quant à lui, sur les organismes nuisibles à la santé des végétaux. Listes noires de l’UE incomplètes Le point commun de ces listes est d’être le fruit d’une série de rencontres entre des spécialistes de l’Europe entière. Des rencontres au cours desquelles ils ont partagé 46 Horizons n o 124, mars 2020 L’arbre à papillons attire ces insectes, mais ses feuilles n’offrent pas de nourriture aux chenilles. C’est une des raisons du déclin des populations de papillons. Photo  : Keystone/Urs Flüeler leurs connaissances et « fait œuvre de pionniers en les réunissant de manière consensuelle », comme l’explique Alfred Kläy, responsable du secteur Santé des végétaux et variétés de l’Office fédéral de l’agriculture. « Manifestement, même des espèces exotiques ayant un fort impact peuvent échapper à l’attention des experts. » Sven Bacher Toutefois, comme l’ont montré des chercheurs réunis autour de Sven Bacher, ces listes étoffées au cours des ans ne sont hélas pas un reflet fiable du danger que représente la circulation croissante des organismes. Leur analyse systématique de la littérature publiée à ce jour a permis d’établir un classement des espèces exotiques en fonction de la nature et de l’étendue de leurs impacts. Ils ont ainsi identifié les 149 espèces les plus menaçantes dont la propagation est à combattre en priorité. Lorsqu’ils ont comparé leurs résultats avec la « liste noire » de l’UE, ils ont constaté que ce document officiel ne recensait que 32 des espèces les plus menaçantes. Les 117 autres – y compris le varroa destructor – manquaient. « Manifestement, même des espèces exotiques ayant un fort impact peuvent échapper à l’attention des experts », notent les chercheurs dans leur article spécialisé. Alfred Kläy prend ces critiques au sérieux. Depuis plusieurs années, l’Office fédéral de l’agriculture multiplie les analyses de risque approfondies. Les effectifs du personnel de contrôle dans le domaine de la protection des végétaux ont presque été doublés, mais les volumes importés ont eux aussi fortement augmenté. « Lorsque les ressources sont limitées, les compromis sont nécessaires », commente-t-il. Il espère que le nouveau droit en matière de santé des plantes, entré en vigueur au début de 2020, améliorera la situation  : « Désormais, pour la première fois, nous pouvons interdire à titre préventif l’importation de marchandises qui présentent un haut risque pour la santé des végétaux. » Ori Schipper travaille pour la Ligue suisse contre le cancer et comme journaliste scientifique indépendant.
Biologie et médecine La communication passe par l’estomac Les fourmis se nourrissent mutuellement par l’échange de liquide régurgité. Ce faisant, elles se transmettent des informations essentielles au bien-être de l’ensemble de la colonie. Par Atlant Bieri Les fourmis ne partagent pas seulement le travail, mais aussi la nourriture. Pour ce faire, elles régurgitent de leur estomac social (ou deuxième estomac) une goutte de liquide nutritif, tel du nectar ou du miellat, et le transfèrent à leurs congénères de bouche à bouche. Cette pratique appelée trophallaxie existe chez d’autres insectes sociaux, comme les abeilles ou les guêpes. Il ne s’agit pas uniquement d’un partage de calories  : avec la salive, les fourmis échangent des informations sur l’odeur et le goût des aliments, facilitant ainsi la recherche de sources de nourriture aux ouvrières. Les chercheurs soupçonnent d’ailleurs depuis longtemps que la trophallaxie a encore de nombreuses autres fonctions. La biologiste Adria LeBœuf et son équipe de l’Université de Fribourg apportent un nouvel éclairage sur ce phénomène. Grâce aux progrès majeurs réalisés dans les méthodes d’analyse au cours des dernières décennies, il est possible en quelque sorte de plonger au cœur des minuscules gouttes d’aliments et d’analyser leur composition de manière approfondie. Ce faisant, Adria LeBœuf découvre petit à petit l’importance de la trophallaxie. « La salive cache une forme complexe de communication », explique la scientifique. « Une communication faite de molécules au lieu de mots. » Il s’agit d’une sorte de réseau social basé sur du vomi. Front commun contre les infections La biologiste présume que ce système pourrait aussi servir à la prévention de maladies. Car elle a découvert des substances participant à la défense immunitaire contre les bactéries, les champignons et les virus dans la salive des fourmis  : « Il se pourrait que le fonctionnement soit similaire à celui des nouveau-nés qui développent leur système immunitaire grâce au lait maternel. » La trophallaxie est particulièrement importante pour la progéniture. L’équipe de la chercheuse a ainsi découvert des hormones de croissance stimulant le développement des larves dans la salive des fourmis. Les ouvrières en ajoutent une quantité plus ou moins grande à la nourriture collectée et peuvent ainsi décider du rythme de développement des larves. « La croissance de la population devient donc une affaire démocratique », constate Adria LeBœuf. « Par le biais des régulateurs de croissance présents dans la nourriture liquide qu’elle régurgite, chaque fourmi dispose d’un droit de codécision. La nourriture étant transmise d’une fourmi à l’autre, elle finit par arriver jusqu’aux larves. » Une fourmi qui récolte de la nourriture quelque part dans la forêt peut donc influencer la taille future de la colonie par le réseau social. « La croissance de la population devient donc une affaire démocratique. » Adria LeBœuf Le travail de la chercheuse suscite un intérêt marqué chez d’autres spécialistes des fourmis. Le zoologiste Jan Oettler de l’Université de Regensburg juge ses conclusions « passionnantes ». Avant d’ajouter  : « Mais il ne faudrait pas généraliser à toutes les espèces. » Car d’autres fourmis ne pratiquent pas la trophallaxie. « Chez certaines espèces, les larves se nourrissent elles-mêmes et ne sont pas approvisionnées en bouillie prédigérée. » Dans ce cas, les ouvrières régulent leur croissance au moyen d’autres mécanismes, notamment en les mordant. « Et chez d’autres espèces encore, le développement est déjà prédéterminé dans l’œuf. Les ouvrières n’ont alors aucune chance de réguler quoi que ce soit », explique encore le spécialiste allemand. Grâce à une expérience originale, l’équipe d’Adria LeBœuf cherche actuellement à découvrir les détails des mécanismes de communication par la trophallaxie. Les chercheurs alimentent les ouvrières avec une nourriture fluorescente, enrichie de régulateurs de croissance. « Plus une larve en reçoit et plus elle brille quand on l’observe sous une lumière UV », explique la scientifique. Un ordinateur surveille l’expérience en filmant l’évolution de chacune des larves, et cela même lorsqu’une ouvrière les déplace. « Nous pouvons maintenant observer repas après repas comment les fourmis contrôlent le développement de leurs larves. » Atlant Bieri est journaliste indépendant et vit à Pfäffikon (ZH). Réseau social des fourmis  : elles transmettent des informations sur les sources de nourriture par leur salive, ce qui permet aussi de réguler la population. Photo  : Rakesh Kumar Dogra/Wikimedia Commons Horizons n o 124, mars 2020 47



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