Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°124 de mar/avr/mai 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Fonds national suisse de la recherche scientifique

  • Format : (220 x 266) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 5,3 Mo

  • Dans ce numéro : en quête de l'explication suprême.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 36 - 37  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
36 37
Culture et société Yodel et cor des Alpes, un duo mythique Inséparables dans le boom actuel de la musique alpine, yodel et cor des Alpes n’avaient encore jamais été étudiés conjointement. Une équipe de la Haute école de musique de Lucerne vient de découvrir une relation complexe entre ces deux pratiques. Par Nic Ulmi Désertions, suicides, mélancolie fatale  : c’était le sort, dit-on, des mercenaires suisses saisis par le mal du pays en entendant le « Ranz des vaches », le chant traditionnel de la traite des vaches. Légende ou réalité, de tels récits alimentaient la littérature savante des XVIIIe et XIXe siècles, faisant de la Suisse un haut lieu de la nostalgie et donnant à ce chant une notoriété mondiale. Dans l’imaginaire romantique, cet air lié à l’élevage du bétail devient alors l’emblème d’une identité enracinée dans la vie alpine. Chanté ou joué, il finit par être perçu comme la matrice de deux pratiques qui prolongeront aux XXe et XXIe siècles ces traditions pastorales  : le yodel et le cor des Alpes… Une version crédible des faits ? « Ce serait trop simple. La réalité est plus complexe », objecte Raymond Ammann. Ce professeur à la Haute école de musique de Lucerne dirige le projet de recherche « La relation musicale entre le cor des Alpes et le yodel – Fait ou idéologie ? » Les résultats viennent d’être publiés dans l’ouvrage « Alpenstimmung ». « Il n’y a jamais eu autant de personnes s’adonnant à ces pratiques qu’aujourd’hui », note le chercheur, qui estime à plus de 3000 les souffleurs et souffleuses de cor des Alpes en activité. L’Association fédérale des yodleurs, créée en 1910, compte quant à elle 20 000 membres. Un nombre qui impressionne si l’on pense que « le cor des Alpes et le yodel avaient presque disparu au XIXe siècle. » Ce succès actuel était le point de départ de l’étude de Raymond Ammann  : « On se questionne parmi les instrumentistes  : faut-il jouer du cor des Alpes comme d’un autre instrument à vent, ou imiter la façon dont on chante le yodel ? » Première enquête conjointe Selon l’ethnomusicologue Charlotte Vignau, auteure en 2013 de l’étude transnationale « Modernity, Complex Societies, and the Alphorn » et consultante extérieure pour la recherche de Raymond Ammann, « la relation possible entre le yodel et le cor des Alpes n’avait jamais été examinée 36 Horizons n o 124, mars 2020 Le son languissant du cor des Alpes et les montagnes suisses – tous deux représentent l’identité du pays. Avec le yodel, ils forment un trio nostalgique. Photo  : Keystone/Jean-Christophe Bott auparavant. Les études antérieures prenaient certes appui sur les mêmes sources historiques mais portaient sur l’une ou l’autre de ces deux pratiques. » Pour mener l’enquête, la vérification sur pièces s’est ajoutée à l’examen des sources écrites et aux enregistrements sonores, ainsi qu’à la pratique sur des cors historiques conservés dans les musées suisses. « Il y a eu des influences entre les deux pratiques, mais elles n’ont pas été constantes et rien ne permet de dire qu’elles ont été fondatrices. » Raymond AmmannIl fallait en effet vérifier si ces cors anciens pouvaient produire le « onzième harmonique », une note caractéristique qu’on trouve à la fois dans le yodel et dans les mélodies des cors actuels. « On pensait que les instruments des XVIIe et XVIIIe siècles étaient trop courts pour jouer cette note, ce qui aurait exclu l’hypothèse d’une connexion ancienne avec le yodel. En réalité, les cors des Alpes ont probablement été raccourcis dans l’iconographie en raison de leur longueur problématique pour la composition de l’image », avance Raymond Ammann. Les résultats pointent donc vers la complexité. « Oui, il y a eu des influences entre les deux pratiques, mais elles n’ont pas été constantes et rien ne permet de dire qu’elles ont été fondatrices. Celles que nous avons identifiées sont dues notamment à des compositeurs qui, aux XIXe et XXe siècles, se sont calqués sur la gamme du cor des Alpes pour écrire des airs de yodel », explique le chercheur. Jamais isolées, les pratiques traditionnelles et les initiatives individuelles ont pris place dans un jeu de forces socioculturelles. Des influences variables Parmi ces facteurs d’influence, on citera le succès du « chant à la tyrolienne » à la fin du XIXe siècle et la réaction du yodel suisse face à cette émanation étrangère ; l’adaptation du « Ranz des vaches » au piano pour célébrer la nature alpine dans les intérieurs bourgeois ; ou encore la tendance à monnayer ces musiques auprès des touristes. Dans le contexte du boom actuel du yodel et du cor des Alpes, l’étude de Raymond Ammannentrera sans doute dans ce jeu comme un nouveau courant que le chercheur lui-même souhaite libérateur  : « Tout le monde devrait faire son propre choix sur la façon de jouer et de chanter. » Nic Ulmi est journaliste indépendant et vit à Genève.
iStock.com/Enes Evren Culture et société Les hommes pleurent moins que les femmes, mais cela désécurise aussi leur entourage. L’émotivité nuit à la crédibilité Quand on laisse ses émotions dicter ses actes, on paraît moins crédible, quel que soit le genre auquel on appartient. C’est ce que révèle une étude du philosophe et psychologue Rodrigo Díaz de l’Université de Berne, menée avec son collègue Manuel Almagro de l’Université de Grenade. L’étude n’est par contre pas parvenue à confirmer que les femmes seraient perçues comme étant plus émotives et donc moins crédibles que les hommes. Rodrigo Díaz s’intéresse aux raisons de la discrimination de certains groupes sociaux. « Le sexisme est un cas typique », dit-il. Une des conjectures sur la façon dont naît ce sexisme est issue de la psychologie populaire  : l’idée répandue est que les femmes sont plus émotives que les hommes. Et une personne qui argumente de façon émotionnelle voit sa crédibilité en souffrir. Il en découle que les femmes sont considérées comme moins crédibles que les hommes. Rodrigo Díaz a vérifié cet énoncé dans une expérience réalisée avec 250 sujets américains. Les participantes et participants ont reçu le procès-verbal d’un appel fictif au service des urgences de la police. Pour la moitié des sujets, c’est une femme sans nouvelles de son mari depuis plusieurs jours qui appelait les secours, craignant qu’il ne se soit suicidé. L’autre moitié a reçu la transcription de l’appel d’un homme en proie à des craintes similaires pour sa femme. Les personnes participant à l’étude devaient ensuite évaluer le niveau d’émotion de la personne qui appelait, ainsi que la crédibilité de ses explications. Résultat  : la femme et l’homme étaient aussi peu crédibles l’un que l’autre. Et l’épouse fictive appelant à l’aide n’a pas été plus souvent jugée émotive que son pendant masculin. Rodrigo Díaz et Manuel Almagro n’ont examiné qu’une variante du sexisme. « Les femmes sont victimes d’autres stéréotypes », affirme Rodrigo Díaz. Le chercheur va mener des études complémentaires pour savoir quand ces stéréotypes conduisent au sexisme. Stephanie Schnydrig R. Díaz et M. Almagro  : You are just being emotional ! Testimonial injustice and folk-psychological attributions. Synthese (2019) Hdepot/Wikimedia Commons Espagne  : un job grâce à papa En Espagne, le chômage des jeunes est un problème de taille. Des chercheurs se sont intéressés au rôle des membres de la famille dans l’intégration des jeunes dans le marché du travail. L’étude met en évidence des inégalités sociales importantes dans ce domaine. Pour cette enquête, l’équipe de trois chercheurs a interrogé 98 personnes âgées de 20 à 34 ans dans la région de Barcelone. « Nous voulions savoir de quelle manière les parents et autres membres de la famille étaient utiles pour trouver un emploi et faire avancer sa carrière, et quel soutien la famille apportait pendant la formation », explique Mattia Vacchiano, directeur de l’étude, chercheur au Pôle de recherche national Lives – Surmonter la vulnérabilité  : perspective du parcours de vie (PRN Lives) à Lausanne. Les chercheurs ont divisé l’aide familiale en deux catégories  : d’un côté, les ressources familiales à disposition pour soutenir les jeunes directement, par exemple un emploi au sein de sa propre entreprise. Et, de l’autre, l’influence des parents lorsqu’ils sont en mesure de solliciter des personnes hors du cercle familial, susceptibles d’aider les jeunes à leur tour. L’étude confirme le rôle traditionnellement important de la famille en Espagne. Mais elle révèle aussi les effets des inégalités sociales. Le népotisme est largement répandu  : les enfants de femmes cadres et d’entrepreneurs rejoignent souvent l’entreprise parentale et profitent de leurs réseaux. Il en va autrement des enfants de mères et pères employés, artisans et ouvriers dont l’aide familiale se limite généralement à la recherche d’emploi. Les études antérieures sur ce thème étaient purement quantitatives et ne distinguaient pas les formes de soutien. « Nos résultats ne sont pas surprenants, mais ils montrent que les inégalités sociales en Espagne s’installent dès l’entrée sur le marché du travail », constate Mattia Vacchiano. Astrid Tomczak M. Vacchiano et al.  : The family as (one- or twostep) social capital  : mechanisms of support during labor market transitions. Community, Work and Family (2019) Un graffiti dans la ville espagnole de Saragosse illustre le chômage dans le pays. La « Colonie allemande en Suisse » marche à travers le Letzigrund en 1941. Des fascistes sans projet éducatif Les enseignants étaient bien représentés dans les fronts suisses, ces organisations rassemblant les fascistes suisses durant l’entre-deux-guerres et la Deuxième Guerre mondiale, surtout dans les instances dirigeantes. Ils rêvaient alors d’une « communauté du peuple » homogène, d’une démocratie autoritaire et d’une économie corporatiste. Pour réaliser ces objectifs, ils voulaient aussi réformer le système scolaire. Une étude historique révèle qu’il leur manquait toutefois une vision claire pour mener ce projet à bien. Selon les frontistes, le système scolaire en place était infiltré par les enseignants communistes, juifs et libéraux qu’ils accusaient d’insuffler le « poison rouge » aux élèves et de fomenter l’anarchie dans les esprits. Ils craignaient que la « propension naturelle » du peuple suisse à aimer sa patrie, à obéir et à respecter les valeurs chrétiennes n’en soit affaiblie. Anja Giudici de l’Université d’Oxford et Thomas Ruoss de l’Université de Louvain ont réalisé la première étude sur la manière dont les fronts suisses alémaniques s’exprimaient au sujet de l’enseignement scolaire. A cette fin, les chercheurs ont consulté les publications des frontistes, ainsi que des rapports de police et des autorités chargées de leur surveillance. Alors que les frontistes avaient une idée très claire de la société idéale, leurs points de vue sur l’importance et le rôle de l’école pour réaliser cet idéal divergeaient, voire s’opposaient. Ils ne se sont pas non plus entendus sur les traits fondamentaux d’une « nouvelle école », ni à développer de matériel pédagogique. Comme l’écrivent les chercheurs, ce constat confirme celui dressé dans d’autres pays européens  : durant l’entredeux-guerres, la droite fasciste n’avait pas de vision claire de la formation scolaire susceptible de servir au mieux une société autoritaire et totalitaire, que ce soit en matière de contenu ou de principes pédagogiques et didactiques. Andreas Minder A. Giudici et T. Ruoss  : How to educate an authoritarian society  : conflicting views on school reformfor a fascist society in interwar Switzerland. Paedagogica Historica (2019) Horizons n o 124, mars 2020 37 Police municipale de Zurich



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :