Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
Horizons n°124 mar/avr/mai 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°124 de mar/avr/mai 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Fonds national suisse de la recherche scientifique

  • Format : (220 x 266) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 5,3 Mo

  • Dans ce numéro : en quête de l'explication suprême.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Science et croyance « Chaque nouvelle génération doit réfléchir à ce qu’elle croit » La délimitation entre croyance et connaissance est également difficile dans la science. L’historien des sciences Michael Hagner y reconnaît à la fois un défi et une opportunité. Interview  : Nic Ulmi Michael Hagner, les croyances jouent-elles un rôle dans l’histoire des sciences ? Je distinguerais deux types de croyances. Le premier est banal  : c’est la confiance que chaque scientifique accorde aux résultats des autres. Comme on ne peut pas reproduire toutes les expériences dont on lit le compte rendu, on s’appuie sur la croyance que la méthodologie et les données de nos confrères et consœurs sont correctes. Cette confiance, sans laquelle la science ne pourrait pas fonctionner, doit être distinguée des croyances religieuses, culturelles, politiques et sociales. Cette deuxième catégorie a également joué un rôle dans l’histoire des sciences, avec des effets à la fois positifs et négatifs. COMMENT LES PRIONS ONT FAIT TOMBER UN DOGME Les maladies déclenchées par les prions ont de longues incubations et sont toutes fatales. Ces protéines mal repliées entraînent une dégénérescence du cerveau chez les animaux et les humains. Il en résulte différentes maladies, dont la tremblante du mouton, l’ESB connue comme maladie de la vache folle ou la maladie de Creutzfeld-Jakob chez l’humain. Alors qu’aujourd’hui il est largement admis que ces affections sont dues aux prions, en 1982 avait éclaté une longue guerre de croyances entre chercheurs pour déterminer si les protéines modifiées étaient vraiment à l’origine du mal. Texte  : Judith Hochstrasser Illustrations  : 1kilo Où les effets négatifs étaient-ils particulièrement marqués ? Dans l’histoire des neurosciences, une croyance particulièrement néfaste a conduit à vouloir localiser dans le cerveau des catégories comme le sexe et la race, afin d’utiliser l’autorité des neurologues pour justifier l’affirmation selon laquelle les femmes seraient inférieures aux hommes et les peuples non européens inférieurs aux peuples européens. Ces idées ne sont pas un simple accident de l’histoire des neurosciences, elles orientent la recherche depuis la fin du XVIIIe siècle. La mesure – ou mal-mesure, selon le terme de Stephen Jay Gould – des crânes, des cerveaux, des circonvolutions corticales et de LE DOGME jusqu’en 1982 Louis Pasteur et Robert Koch ont reconnu le rôle de diverses bactéries au XIXe siècle. Plus tard la biologie a suivi le credo  : tous les agents pathogènes contiennent du matériel génétique. la cytoarchitecture du cortex visait en partie à évaluer les différences intellectuelles et morales supposées entre les sexes et entre les races. L’expérience traumatique de l’Holocauste a conduit les neuroscientifiques à réfléchir davantage à leurs propres croyances. Mais chaque nouvelle génération de scientifiques doit entreprendre cette réflexion. Les neuroscientifiques d’aujourd’hui devraient avoir conscience des pièges du passé et faire preuve de prudence dans leurs affirmations. Les convictions de l’époque n’ont-elles plus d’influence ? Si. La notion de race a certes été largement abandonnée entre la fin des années 1940 et L’HÉRÉTIQUE 9 avril 1982 Le biochimiste américain Stanley Prusiner renverse ce dogme avec sa théorie des prions. Dans une étude parue dans Science, il affirme comme auteur unique que la tremblante du mouton est déclenchée par des protéines modifiées. Or, les protéines n’ont pas de matériel génétique. Plus tard il explique  : soudain, ces protéines changent de conformation comme un parapluie retourné par la tempête. Les prions seraient aussi responsables d’autres maladies inexpliquées telles que l’ESB.
le début des années 1950. Mais en matière de sexe, respectivement de genre, la situation est plus compliquée. On trouve encore des neuroscientifiques convaincus qu’il existe des différences cognitives et LA GUERRE DE CROYANCES 1982 – 1997 Celui qui s’attaque à un dogme s’expose aux vents contraires, y compris Stanley Prusiner. Si sa théorie des prions a des partisans, de nombreux scientifiques restent fermement convaincus qu’il n’y a pas d’agent pathogène sans matériel génétique. Et Prusiner ne peut pas prouver que les protéines malades sont capables d’en contaminer d’autres. Un de ses détracteurs, Heine Diringer, virologue à l’Institut Robert Koch, est persuadé que les agents des maladies à prions sont de minuscules virus très lents. « Pour les négationnistes du climat et autres fondamentalistes, il est facile d'exploiter les conclusions de l’épistémologie », dit Michael Hagner de l’ETH Zurich. Photo  : Valérie Chételat psychologiques significatives entre le cerveau masculin et le cerveau féminin, alors que d’autres rejettent catégoriquement ce point de vue. Mais, au sens strict, l’idée que de telles différences n’existeraient LA RÉFUTATION 17 janvier 1997 Des chercheurs français publient dans Science une étude pour réfuter la théorie de Prusiner. Ils ont infecté des souris avec de la matière cérébrale de bovins atteints d’ESB. Tous les rongeurs sont tombés malades, mais la protéine mal repliée n’a pas été retrouvée chez tous. Le prion n’apparaissait qu’après des injections répétées de cellules cérébrales de souris malades à des souris saines. La conclusion des chercheurs  : les prions pourraient jouer un rôle dans l’infection sans être décisifs. pas est également une croyance, surtout défendue dans les « cultural studies » et les études de genre. Mais les résultats de la recherche empirique montrent qu’il est très difficile d’identifier un cerveau typiquement masculin ou féminin, ou de partir de données issues d’observations pour en déduire l’existence de capacités cognitives précises. « Dans l’histoire des neurosciences, une croyance particulièrement néfaste a conduit à vouloir localiser dans le cerveau des catégories comme le sexe et la race. » Parfois, les scientifiques hésitent à remettre en cause une croyance, par exemple le libre arbitre… Un débat sur le libre arbitre a eu lieu au sein des neurosciences dans le sillage de l’expérience de Benjamin Libet en 1983, largement interprétée comme démonstration du fait que le libre arbitre n’existe pas. Mais la philosophie questionne ce concept depuis longtemps déjà. La notion de libre arbitre s’avère cependant extrêmement résistante. Pourquoi ? Parce qu’elle est socialement utile pour donner un sens à nos existences et au monde. L’idée a été reprise par plusieurs neuroscientifiques qui en ont fait un argument darwinien, affirmant que notre cerveau utilise des idées, vraies ou fausses, pour renforcer notre aptitude à la survie. Ainsi notre croyance dans le libre arbitre serait le résultat d’une sélection naturelle parce qu’il nous donne un avantage. Je doute LA CANONISATION 6 octobre 1997 Stanley Prusiner reçoit le prix Nobel de physiologie ou médecine pour sa théorie des prions. Ce qui en surprend plus d’un. Le Deutsches Ärzteblatt y voit « la consécration d’une thèse téméraire ». Mais le comité Nobel « croit » Prusiner, selon une citation rapportée par le Spiegel.



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