Horizons n°123 déc 19/jan-fév 2020
Horizons n°123 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°123 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Fonds national suisse de la recherche scientifique

  • Format : (220 x 266) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 8,2 Mo

  • Dans ce numéro : dangerosité des substances et loi.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Culture et société « Le mouvement pour le climat a créé une alliance entre les générations » Les manifestations pour le climat font bouger la société et ont même eu un impact sur les élections. La politologue Jasmine Lorenzini s’est intéressée aux participants des rassemblements à Genève et à Lausanne. Interview : Samuel Schläfli Qui sont les gens en Suisse qui descendent dans la rue pour revendiquer des actions contre le réchauffement climatique ? Dans nos enquêtes à Genève et à Lausanne, nous avons surtout rencontré de très jeunes gens qui participaient à leur première manifestation. Près d’un tiers d’entre eux étaient âgés de 12 à 19 ans. Il s’agit d’une base très jeune, mais elle parvient à mobiliser également les parents et grands-parents. L’âge moyen était de 34 ans. Et en termes de mixité sociale ? Parmi les sondés, 40% ont déclaré que leurs parents avaient un titre universitaire. Près de 60% se placent eux-mêmes dans la classe moyenne supérieure, contre seulement 5% dans la classe ouvrière. Le mouvement a créé une alliance entre les générations, mais pas entre les classes sociales. Qu’avez-vous appris sur les motivations des manifestants ? La motivation première de 90% des sondés est la volonté de faire pression sur le monde politique. Cela constitue un paradoxe, car la plupart des personnes interrogées ne pensent pas que les politiciens parviendront à prendre des mesures efficaces contre le changement climatique. La consommation joue également un rôle important : plus des deux tiers estiment que le plus grand levier pour protéger le climat est de modifier leur propre style de vie. Neuf pays européens ont également été sondés. Y a-t-il des différences culturelles ? Oui, en Suisse, les manifestants sont des modèles de consommateurs engagés. Ils boycottent ou choisissent certains produits pour des raisons écologiques et adaptent consciemment leur alimentation. On retrouve cette situation en Allemagne et en Suède, mais moins en Italie, probablement parce que le pouvoir d’achat y est moindre et que la marge de manœuvre est d’autant 36 Horizons n o 123, décembre 2019 Lausanne, mai 2019 : le mouvement pour le climat rassemble des jeunes bien formés de la classe moyenne supérieure, sans fédérer des classes sociales différentes. Photo : Keystone/Jean-Christophe Bott plus restreinte. D’autres formes d’action y sont nettement plus importantes, comme la mobilisation sur les réseaux sociaux. Comment ce mouvement s’organise-t-il ? Il renonce largement aux hiérarchies. Il suit les principes de la démocratie de proximité et décentralisée, à la manière des mouvements féministes et écologistes des années 1960 et 1970. La nouveauté est le rôle joué par de très jeunes gens et le fait qu’ils se réfèrent de manière appuyée aux faits scientifiques. Le monde scientifique se solidarise ouvertement avec eux : une prise de position a été signée par 26 800 chercheurs et chercheuses. Est-ce une nouveauté dans l’histoire des mouvements sociaux ? De nombreux spécialistes des sciences sociales ont soutenu le mouvement écologiste dans les années 1960. L’élan de solidarité de milliers de scientifiques avec les manifestants est nouveau, mais compréhensible : cela fait plus de trente ans qu’ils tentent de nous avertir des conséquences du changement climatique, en vain. Le mouvement Fridays for Future leur a donné une occasion de s’exprimer. Pensez-vous que nous ayons atteint un tournant et que les protestations puissent changer durablement la société ? Personnellement, je l’espère. Pour cela, le mouvement doit réussir à faire éclater les structures socio-économiques existantes et combiner divers répertoires de protestation. Il y a de nombreuses formes de désobéissance civile non violente qui peuvent perturber durablement le système économique et politique. Les jeunes ont désormais besoin de succès politiques concrets. Sinon, la lassitude risque de s’installer. Samuel Schläfli est journaliste à Bâle. Une étude européenne sur le mouvement Fridays for Future Jasmine Lorenzini, 37 ans, est collaboratrice scientifique à l’Institut d’études de la citoyenneté de l’Université de Genève. Elle y dirige un projet de recherche sur l’activisme politique et la consommation de denrées alimentaires soutenu par le FNS. Dans le cadre de l’étude européenne « Protest for a future », elle était responsable de l’échantillon suisse et a interrogé plus de 300 manifestants à Lausanne et à Genève ; plus de 1900 personnes ont été sondées dans neuf pays européens à fin mars. L’étude montre que près de 40% des écolières et des écoliers n’avaient encore jamais pris part à une manifestation auparavant.
Shutterstock/Matej Kasdtelic Culture et société Les envolées des prix à la Bourse ne sont pas uniquement l’œuvre des traders. Paradoxe : des analyses précises favorisent les bulles financières Les bulles sur le marché des actions sont habituellement attribuées au comportement des traders. La Haute école spécialisée de Coire a consacré une étude au rôle joué par les analystes financiers. A la Bourse, les traders vendent et achètent les actions au meilleur prix, en se basant entre autres sur les conseils émis par les analystes. Plus de 3oo étudiants ont reçu une formation sur le marché des actions et ont été assignés aux rôles de trader ou d’analyste. Dans une première expérience, les deux rôles ont été rémunérés en fonction des bénéfices réalisés par les traders. Dans une seconde expérience, la rétribution des analystes dépendait uniquement de la précision de leurs prévisions, alors que celle des traders se basait encore sur leurs performances. « Peu de prix erronés sont apparus dans le premier cas alors que des bulles se sont formées dans le second, explique le responsable de l’étude, Marcus Giamattei, professeur d’économie au Bard College à Berlin. Lorsque les analystes sont rémunérés pour la précision de leurs prévisions, ils se retrouvent en concurrence les uns avec les autres. Ils ont alors tendance à augmenter les prix ainsi qu’à prendre des risques. Lorsque le revenu dépend de la performance des traders, ils sont plus prudents et font davantage attention à ce que ces derniers ne survendent pas trop les actions. » Ces résultats signaleraient un paradoxe : des prévisions précises faites par des analystes contribueraient à faire s’envoler les prix. « Classiquement, la responsabilité des bulles financières est essentiellement imputée à l’activité frénétique des traders ; nos résultats suggèrent que les analystes jouent également un rôle », explique Marcus Giamattei. Cette expérience menée en laboratoire ne reflète pas la complexité du marché réel, mais « les résultats restent intéressants pour les institutions de régulation du marché dans leur lutte contre les bulles financières ». Geneviève Ruiz M. Giamattei et al., Who inflates the bubble ? Forecasters and traders in experimental asset markets. Journal of Economic Dynamics and Control (2019) Keystone/Gian Ehrenzeller Quand les minorités luttent pour leurs droits Jusqu’à présent, l’idée dominante dans les sciences sociales était que les membres d’une minorité défavorisée s’engagent d’autant moins pour leur propre groupe qu’ils s’identifient au groupe majoritaire. Dans son travail de doctorat, Adrienne Giroud de l’Université de Lausanne met en lumière la situation inverse : les Roms qui vivent en Bulgarie et qui s’identifient fortement à la nationalité bulgare s’engagent plus que la moyenne pour leur propre ethnie. « Au début, nous ne savions pas comment interpréter ce résultat », explique la sociologue. Elle s’est ensuite intéressée aux membres de la minorité kosovaro-albanaise de Suisse, avec des résultats diamétralement opposés : plus ils s’identifient à la Suisse et moins ils s’engagent pour leur propre groupe de population. Adrienne Giroud a recouru à une méthode mélangeant données quantitatives et interviews qualitatifs. En tout, 154 immigrants kosovaro-albanais ont rempli des questionnaires, 320 dans le cas des Roms de Bulgarie. Dix de ces derniers ont été interviewés personnellement. « Les identités duales sont un thème plus complexe que ce que l’on présumait jusqu’à présent, explique Adrienne Giroud. Elles dépendent fortement de la manière dont les identités ethniques et nationales sont définies dans les différents contextes nationaux. » L’attitude des Etats à l’égard des minorités joue également un rôle important. Pour elle, mieux comprendre les minorités passera par un examen plus détaillé des conditions particulières des doubles identités ethniques et nationales. Eva Mell A. Giroud : Dual identities, intergroup contact, and political activism among minorities : The case of Bulgarian Roma and Kosovo Albanians in Switzerland. Thèse de doctorat (2019) La minorité kosovaro-albanaise s’engage d’autant moins avec son ethnie qu’elle s’identifie à la Suisse. La démocratie directe : fierté de la Suisse, rêve pour les populistes européens. Que la volonté du peuple soit faite Des partis populistes dans toute l’Europe réclament davantage de démocratie directe, en se référant au modèle suisse. Ceux qui soutiennent ces revendications le font pour diverses raisons, montre une étude menée par l’équipe de la politologue Tina Freyburg à l’Université de Saint-Gall. Elle a analysé les données de sondages effectués en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne ainsi qu’en Suisse. Les résultats sont similaires : « Dans l’ensemble, on voit que les personnes d’obédience populiste sont nettement plus favorables à la démocratie directe que le reste de la société », indique Tina Freyburg. Steffen Mohrenberg de Demoscope, une société de sondage basée à Adligenswil (LU) et Robert A. Huber de l’Université de Salzbourg ont également contribué à l’étude. Celle-ci a distingué deux groupes de personnes se disant opposées aux élites : les populistes à proprement parler et les « stealth democrats ». Contrairement aux premiers, ceux-ci n’attendent pas grandchose du peuple et sont peu intéressés par la politique. En revanche, les deux groupes exigent d’être consultés et de pouvoir donner leur opinion. Les populistes y voient un instrument pour imposer la volonté populaire, alors que pour les « stealth democrats » il s’agit davantage d’un moyen de contrôler les élites par le biais des référendums et des initiatives. « Notre étude a permis pour la première fois de différencier précisément ces deux groupes et de clarifier les concepts », avance Tina Freyburg, qui estime que la question des différences et des points communs des deux groupes devrait être étudiée plus en détail. Simon Jäggi S. Mohrenberg et al. : Love at First Sight ? Populism and Direct Democracy. SSRN (2019) Horizons n o 123, décembre 2019 37



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