Horizons n°122 sep/oct/nov 2019
Horizons n°122 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°122 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Fonds national suisse de la recherche scientifique

  • Format : (220 x 266) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 7,6 Mo

  • Dans ce numéro : des écoles en mutation.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 46 - 47  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
46 47
Culture et société Trop beau pour être vrai Les films biographiques dépouillent souvent les personnalités complexes de leur profondeur. Une spécialiste du cinéma décrypte le genre, alors qu’un ethnologue critique certaines libertés prises par le biopic « Bruno Manser – La voix de la forêt tropicale », bientôt en salles. Par Judith Hochstrasser Un homme blanc de grande taille. Derrière lui, une rangée d’hommes, de femmes et d’enfants asiatiques, en pagne. La scène vient du trailer de « Bruno Manser – La voix de la forêt tropicale » qui sortira cet automne. Elle montre le blocage d’une route sur l’île de Bornéo et fait partie de l’histoire de Bruno Manser, qui se battait contre la destruction de la forêt tropicale aux côtés du peuple penan. L’activiste bâlois y a disparu en l’an 2000. Adrian Linder a lui aussi longtemps vécu à Bornéo. Il y a accompagné un moment l’équipe de tournage comme repéreur avant de suivre de manière informelle le développement du scénario. L’ethnologue bernois critique certains éléments de la scène  : « L’équipe l’a reconstituée à partir de photos du véritable blocage. Sauf que les protagonistes sont des gens ordinaires habillés normalement. Seuls quelques hommes portaient leur tenue de guerre traditionnelle. » L’équipe du film réalisé par Niklaus Hilber a donc occulté cet aspect banal. « Ils ont distribué des pagnes à tout le monde et placé l’acteur Sven Schelker au premier plan. Le Suisse qui prend la tête du peuple primitif et naïf. Il s’agit d’une grave falsification. Egalement à l’égard de ce qui était important pour Bruno Manser. » Car l’activiste restait à l’écart de telles actions pour éviter qu’on puisse lui reprocher d’y avoir poussé les gens. Adrian Linder critique ces divergences avant tout parce que le film est présenté comme une « histoire vraie ». La production du film n’a pas voulu s’exprimer sur ces objections. Harmonie plutôt que ruptures La théoricienne du cinéma Margrit Tröhler de l’Université de Zurich reconnaît là une contradiction typique des films biographiques. Ils se veulent crédibles mais sans renoncer au spectacle, si bien que souvent on idéalise et embellit. Elle donne l’exemple de « La liste de Schindler » de Steven Spielberg sorti en 1993 sur l’industriel Oskar Schindler qui avait sauvé plus de 1100 personnes juives de la déportation à l’époque nazie  : « Le film avait provoqué une grande polémique. On lui reprochait d’héroïser un Allemand et de relativiser l’Holocauste. Ce sont des questions éthiques  : où se situent les limites lorsqu’on veut rester proche des faits historiques mais aussi raconter une histoire passionnante ? » 46 Horizons n o 122, septembre 2019 Les biopics présentent en général des histoires bien huilées aux dépens des ambiguïtés des personnages. Mais pas toujours, comme « I’m not there » de 2007, dans lequel cinq actrices et acteurs incarnent Bob Dylan. « On n’a pas cherché la véracité, mais à saisir une manière d’être et des ambiances », note Margrit Tröhler. Le récit d’une vie entière ne peut revêtir pratiquement que la forme d’une mosaïque. « Les images personnelles et les clichés imprègnent toutes les cultures. » Margrit Tröhler La spécialiste ne s’étonne pas non plus qu’Adrian Linder ait constaté des stéréotypes colonialistes durant le développement du scénario, du type « le héros occidental et le noble sauvage ». C’est un classique lorsque indigènes et Blancs se retrouvent dans un film, biopic ou non. Alors qu’il voulait se racheter pour la vision unilatérale présentée dans les films d’Indiens du passé, « Danse avec les loups » de Kevin Costner n’a guère fait mieux, poursuit Margrit Tröhler  : le héros occidental devient finalement plus indien que les Indiens eux-mêmes, alors que le schéma du bon et du méchant est simplement inversé  : à l’exception du héros, tous les Blancs sont mauvais. Un manichéisme qui, pour Adrian Linder, se retrouve dans le biopic sur Bruno Manser  : « Dans les versions du scénario que j’ai pu lire, tous les méchants parlaient anglais. » « Briser les stéréotypes sur les indigènes dans un biopic ou une fiction exige de s’attacher à cet objectif dès le début, avance Margrit Tröhler. Cela demande une réflexion poussée devant commencer bien avant le premier tour de manivelle. Les images personnelles, les clichés culturels et les modes narratifs circulent et imprègnent toutes les cultures. On ne crée pas de nouvelles images à partir de rien. » L’opinion définitive sur la biographie filmée de Bruno Manser devra attendre sa sortie en salles. Judith Hochstrasser est rédactrice d’Horizons. Scène clé  : en 1989, des Penans bloquent une route. Ils sont habillés normalement ; l’activiste Bruno Manser est absent. La scène est bien différente dans le trailer d’un biopic consacré au Suisse  : il mène le groupe d’indigènes, qui portent des pagnes. Photo  : BMF/Jeff Libmann
En quête de l’histoire subjective Interroger les témoins vivants d’une époque fait ressurgir une partie inédite de l’histoire. Le réseau national Oral History aide les historiens à éviter les pièges de la méthode, explique son coprésident, Dominik Streiff Schnetzer. Propos recueillis par Judith Hochstrasser Imaginons  : des historiens recueillent le témoignage d’une femme victime de discriminations ou de persécutions en raison de son appartenance à une minorité. Pourquoi a-t-on besoin de l’histoire orale pour étudier de tels sujets ? Vous êtes journaliste ; je suis historien et curateur du Musée historique de Thurgovie. Nous appartenons à une élite qui a les moyens de se faire entendre par le grand public. Un objectif central de l’histoire orale consiste à donner une voix à des groupes de gens qui n’en ont pas. Ils ont besoin d’une instance qui ne les instrumentalise pas. Qui pourrait les instrumentaliser ? Prenez l’exemple des recherches actuelles sur le Thurgovien Roland Kuhn. Sous son égide, des médicaments furent testés dès les années 1950 sur des patients de l’ancienne clinique psychiatrique de Münsterlingen. En tant que journaliste, vous pourriez partir de la thèse qu’il a agi tout à fait correctement et poser aux témoins de l’époque des questions allant en ce sens. En revanche, un historien ne les utilise pas dans le but d’étayer une thèse ; il recueille leur témoignage dans toute leur diversité et leur complexité. Qu’apportent ces sources subjectives à la compréhension du passé ? L’ambition n’est pas de restituer des époques entières, mais de générer de nouvelles sources. Les historiens les traitent et les comparent avec d’autres documents de la même époque  : des pièces officielles, des photographies ou des dossiers judiciaires. Ils tirent ensuite leurs conclusions. Il n’existe d’ailleurs pas de sources objectives. Ces interviews ne risquent-elles pas de réveiller des traumatismes vécus ? C’est un dilemme. Les sciences historiques se focalisent souvent sur les conflits et sur les ruptures. Des égards particuliers sont L’historien Dominik Streiff Schnetzer (à droite) interroge le journaliste Stefan Keller pour le projet Journalistory. L’objectif est de constituer une archive audiovisuelle du journalisme de qualité depuis les années 1960. Photo  : Peter Hammanndus aux personnes ayant vécu des expériences difficiles. Il nous manque à nous, les historiens, les compétences pour interroger ces personnes de manière experte sur le plan psychologique. L’histoire orale cherche encore trop rarement à coopérer avec les psychologues. Elle demande à être développée à cet égard. Quelles sont les exigences pour mener un entretien d’histoire orale de manière scientifique ? L’intervention combinée de trois groupes  : l’un mène les entretiens préliminaires pour identifier les témoins adéquats. Un autre conduit les entretiens, cela afin d’éviter que l’interlocuteur ne pense sans cesse  : « Mais je lui ai déjà raconté ça ! » Un troisième groupe évalue les interviews, car les deux premiers ont tissé des liens qui risqueraient de les influencer. Les souvenirs subjectifs portent toujours la marque de la mémoire collective et des discussions dans la société. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’histoire orale est peu utilisée dans l’espace germanique, alors que les Anglo-Saxons ont moins de scrupules. Ça a l’air compliqué. L’histoire orale est très exigeante. Aussi d’un point de vue technique  : les entretiens doivent être filmés afin de saisir les gestes et les expressions des visages, ce qui pousse certains historiens à leurs limites. Il faut ensuite transcrire les vidéos et en assurer la conservation, au mieux dans des archives. Ce qui exige d’importantes ressources. Voilà pourquoi l’histoire orale professionnelle est menée surtout dans le cadre de grands projets tels qu’Archimob (voir « Conserver les paroles »). Toutefois, cela ne doit pas empêcher tous les responsables de projets de prendre l’histoire orale au sérieux. Parce que les souvenirs des témoins d’une époque font partie de notre mémoire culturelle. Judith Hochstrasser est rédactrice d’Horizons. Conserver les paroles L’histoire orale est née dans le monde anglo-saxon au cours des années 1930. Par le questionnement systématique des témoins d’une époque à des fins historiques, elle met au jour des expériences qui n’ont pas laissé de traces écrites. Cette méthode s’est développée en Europe continentale il y a une vingtaine d’années. L’association Archimob a réalisé le plus grand projet d’histoire orale de Suisse soutenu par des fonds publics  : entre 1999 et 2001, elle a enregistré en vidéo 555 témoignages sur des expériences personnelles vécues durant la Seconde Guerre mondiale. Le FNS soutient une trentaine de projets basés sur cette méthode. Horizons n o 122, septembre 2019 47



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :