Grandbag n°16 jan/fév 2012
Grandbag n°16 jan/fév 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°16 de jan/fév 2012

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Chezlegrandbag

  • Format : (287 x 408) mm

  • Nombre de pages : 48

  • Taille du fichier PDF : 11,3 Mo

  • Dans ce numéro : l'art comme une thérapie.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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ART Texte / Isabelle Giovacchini • Photos / © Sandrine Pelletier / Courtesy Super Window Project SANDRINE PELLETIER + THE IDEAL CRASH + De ses formations de graphiste et de scénographe, l’artiste suisse Sandrine Pelletier a conservé le goût du tramage et de l’expérimentation. Son oeuvre réunit des univers et tonalités de prime abord totalement opposés : tapisserie et science-fiction, vanité et adolescence, artisanat et minimalisme, black metal et folklore. Ce bricolage étudié et maîtrisé engendre une imagerie sombre et délicate, fantastique et foisonnante, accidentée parfois, qui semble pouvoir, du fait de son apparente fragilité, s’évanouir sous nos yeux avant même que la rétine n’ait pu les imprimer. C’est à partir de ce processus mouvant que Sandrine Pelletier tisse sa propre «Esthétique de la disparition» (Paul Virilio), sorte de fiction qui semble se délier et se déliter à mesure qu’elle se construit. « Disparaître avec élégance, c’est bien ! » • Pouvez-vous vous présenter ? Sandrine Pelletier, 35 ans. Je vis et travaille à Genève où j’enseigne la scénographie à la HEAD-Haute Ecole d’Art & Design. • Est-ce que vos formations initiales de graphiste et scénographe orientent votre façon d’aborder l’espace au travers de vos oeuvres, qui se font de plus en plus monumentales au fil du temps ? Mes deux formations m’ont appris à anticiper un espace pour pouvoir ensuite composer à l’intérieur d’un lieu ou créer un visuel grâce à une suite de formes, de lumières et de textures. Lorsque je pense à mes dernières installations, qui sont un peu plus imposantes on va dire, elles sont le reflet de mes préoccupations tandis qu’auparavant elles s’appuyaient sur les problématiques de gestion d’espace et de mise en scène. La tension dans mon travail se joue principalement à la lisière entre le décoratif et le conceptuel ; peu à peu la métaphore a pris le dessus sur la technique. Scénographe ou artiste, la différence est là où on décide de la marquer. Je me considère plutôt comme diseuse d’aventures, bonnes et mauvaises, et donc parfois aussi comme un escroc. • Vous travaillez souvent à partir d’une imagerie baroque et fantastique, qui fait penser à Edgar Poe voire à Lovecraft. Comment sélectionnez vous ces différentes sources d’inspiration ? J’ai découvert la revue Metal Hurlant, Frank Frazetta et la littérature fantastique très jeune. Ce type d’univers a toujours provoqué quelque chose chez moi de rassurant et de… cosy. La description d’un paysage onirique et fantastique sera par exemple retenue puis transposée dans mon travail grâce au trompe l’oeil et à l’installation. Il en va de même pour certaines pièces comme le pentagramme anamorphosique Aeg Yesoodth Ryobi Elle_Emdrill ! dont le titre - qui est en réalité une suite de marques d’outillages - va puiser directement sa source au sein d’un récit Lovecraftien. Ce ne sont pas directement des chroniques ni des mythes que je souhaite remettre en scène. Je veux plutôt me réapproprier l’ambiance fantastique et baroque de mes diverses sources d’inspirations. J’aime utiliser au sein de mon travail le storytelling en puisant dans des anecdotes souvent banales pour refléter diverses préoccupations universelles telles que l’abandon, la mort, la religion ou la jeunesse perdue. • Comment parvenez-vous à jouer des caractères oniriques, séduisants et même surannés de certains des matériaux que vous utilisez (miroirs, cendre, tapisserie, broderie…) ? Le suranné ou l’objet emprunté aux Arts & Crafts sont les éléments qui à nouveau racontent des histoires et provoquent des scénarii. Il s’agit pour moi d’absorber la pratique artisanale dans un dialogue perpétuel entre l’objet et sa représentation, entre la matière et le symbole, avec les outils de l’art conceptuel et de l’art minimal associés au folklore, aux superstitions, et à l’ordinaire de la vie. Le déchet, l’objet fonctionnel et insignifiant est métamorphosé, détourné puis d’une certaine manière honoré. Ce sont l’exploration esthétique et la symbolique des failles et imperfections que je cherche à mettre en avant dans mon travail. La revanche du laid, ou l’Armée des Ombres. • Quelle place accordez-vous à l’expérimentation, à l’erreur et au non-fini ? Une place importante car l’erreur, l’accident et l’échec font partie de mes thèmes favoris. L’expérimental me semble être la base très saine d’une recherche artistique. Le non-fini évoque quelque chose de suspendu dans le temps et raconte ainsi plusieurs scénarii qui invitent tour à tour à la démolition ou à la finition. L’esthétisme fragile de l’inachevé me séduit particulièrement dans ses détails qui peuvent paraître au premier abord insignifiants. Certaine pièces textiles ou d’autres compositions en miroir reposent principalement sur l’inachevé. Ce sont d’ailleurs ces travaux-là qui restent parmi mes préférés. • Vous avez souvent recours aux techniques artisanales, au «fait-main». Est-ce justement parce que ces techniques ne sont pas mécaniques et donc imparfaites qu’elles vous intéressent ? Les techniques sont-elles pour vous autant de terrains d’expérimentation ? Une technique «faitemain» et artisanale comme le crochet ou la faïence est tout d’abord facilement abordable et permet ainsi un terrain de jeu et d’exploration relativement large et immédiat. Je pense être avant toute chose dans le “faire” car cela reste un besoin, celui d’être en contact direct avec la «masse modulable et transformable». Dans un deuxième temps plus poussé et plus onéreux, la matière devient à la fois symbole et partenaire. La technique se fait alors plus discrète et laisse plus de place à la conceptualisation et à l’intellectualisation. • Ces techniques artisanales entrent souvent en collision avec l’imagerie que vous intégrez à votre oeuvre (UFO Attacks qui représente en broderie une scène d’invasion extra-terrestre, etc.). Est-ce là une façon de nous narrer vos propres fictions, de vous approprier l’imaginaire d’une autre époque ? Au contraire je pense que c’est un imaginaire très actuel et désormais totalement inscrit dans notre époque car l’Apocalypse, les zombies, UFOS et autres créatures légendaires n’ont jamais autant été en vogue. • Vous avez beaucoup travaillé le tissu et la broderie, mais depuis quelque temps ces matériaux se font plus discrets dans votre production. Pourquoi cette évolution ? Ce sont des supports pour le moment qui sont mis de côté puisque je n’ai plus grand chose à exprimer avec eux. Les Wild Boys existaient justement grâce à cette tension entre le sujet et le medium : portraits brodés et détournements d’agencements, d’intérieurs du XIXe siècle sont inspirés de la vie quotidienne de lutteurs de Backyard Wrestling et créent avec ce sujet violent un mariage improbable. Le même type de décalage est utilisé pour l’abécédaire misanthrope, dont le lettrage en démolition est ainsi détourné de sa fonction principale. Les chevaux en carcasse filaire marquent clairement une étape de transition entre l’image et les installations tri-dimensionnelles. D’autre matériaux comme le bois brûlé, le miroir ou le plexiglas apparaissent alors comme une évidence dans mes recherches, alors axées vers quelque chose de plus brut et minimal. • Certaines de vos pièces sont très fragiles (Goodbye horses), voire périssables. Comment envisagez-vous l’idée que vos pièces puissent facilement disparaître ? Goodbye Horses est une pièce moins fragile qu’il n’y paraît. La structure filaire est imbibée de latex, de goudron puis de colle de peau de lapin qui est un excellent conservateur. Ceci dit l’idée que mes pièces puissent complètement disparaître ne me dérange pas… J’aime la discrétion et l’éphémère, du moins en théorie. Disparaître avec élégance, c’est bien ! En revanche lorsque mes réalisations impliquent une autre personne que moi-même je suis très vigilante et j’assume volontiers par exemple un processus de retissage à l’infini, tant que j’en suis encore capable. • L’idée de dégradation semble faire partie intégrante de votre production. Est-elle une forme de vanité ou bien une façon de montrer que des objets peuvent se tenir dans des états intermédiaires ? L’esthétisme de la dégradation est quelque chose sur lequel j’aime particulièrement travailler. C’est avant tout une forme de vanité évoquant l’usure et le caractère transitoire de la vie humaine. • Pouvez-vous me parler des pièces que vous allez exposer à Monaco (Goodbye Horses, Parade, UFO Attacks) ? Parade est une pièce conçue initialement pour une exposition à Kyoto dans le jardin japonais de ma galerie, à l’extérieur, mais elle a aussi été présentée à l’intérieur. Constituée de filets de camouflage, Parade imite un rassemblement au sol de feuilles mortes noires et en décomposition. Son titre renvoie à la fois à sa fonction d’objet de camouflage comme une réplique de la nature mais également à l’idée d’un feu de camp éteint à cause de sa forme 08 - SANDRINE PELLETIER
ART Wildboys1 • Courtesy Super Window Project SANDRINE PELLETIER - 09



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