Féminin Psycho n°56 mai/jun 2010
Féminin Psycho n°56 mai/jun 2010
  • Prix facial : 4,50 €

  • Parution : n°56 de mai/jun 2010

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (170 x 223) mm

  • Nombre de pages : 124

  • Taille du fichier PDF : 22,3 Mo

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  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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MOI ET LA VIE L L En 1717, Charles de Montesquieu, philosophe du siècle des LUmières, écrit un texte court intitulé « Éloge de la sincérité ». Près de trois siècles plus tard, celui-ci se révèle d’une surprenante modernité. Sa lecture nous rappelle que la dissimulation, tant psychologique que morale ou politique, est intenable. es Stoïciens faisaient consister presque toute la philosophie à se connaître soi-même. « La vie, disaient-ils, n’était pas trop longue pour une telle étude. » Ce précepte avait passé des écoles sur le frontispice des temples ; mais il n’était pas bien difficile de voir que ceux qui conseillaient à leurs disciples de travailler à se connaître ne se connaissaient pas. Les moyens qu’ils donnaient pour y parvenir rendaient le précepte inutile : ils voulaient qu’on s’examinât sans cesse, comme si on pouvait se connaître en s’examinant. Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu’ils sont. Comme ils n’aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu’au travers de l’amour-propre, qui embellit tout, ils sont toujours d’eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus. es hommes, vivant dans la société, n’ont point eu cet avantage sur les bêtes pour se procurer les moyens de vivre plus délicieusement. Dieu a voulu qu’ils vécussent en commun pour se servir de guides les uns aux autres, pour qu’ils pussent voir par les yeux d’autrui ce que leur amour-propre leur cache, et qu’enfin, par un commerce sacré de confiance, ils pussent se dire et se rendre la vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement. Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur nous. Ils lui résistent dans ses desseins et le combattent dans sa providence. Ils font comme le mauvais principe des Mages, qui répandait les ténèbres dans le monde, au lieu de la lumière, que le bon principe y avait créée. On s’imagine ordinairement que ce n’est que dans la jeunesse que les hommes ont besoin d’éducation ; vous direz qu’ils sortent tous des mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles. Ainsi, comme si l’on avait d’eux trop bonne ou trop mauvaise opinion, on néglige également d’être sincère et on croit qu’il y aurait de l’inhumanité de les tourmenter, ou sur des défauts qu’ils n’ont pas, ou sur des défauts qu’ils auront toujours. 88 FÉMININPSYCHO Ainsi, ceux-là étaient bien plus sages qui, connaissant combien les hommes sont naturellement éloignés de la vérité, faisaient consister toute la sagesse à la leur dire. Belle philosophie, qui ne se bornait point à des connaissances spéculatives, mais à l’exercice de la sincérité ! Plus belle encore, si quelques esprits faux, qui la poussèrent trop loin, n’avaient pas outré la raison même, et, par un raffinement de liberté, n’avaient choqué toutes les bienséances. Dans le dessein que j’ai entrepris, je ne puis m’empêcher de faire une espèce de retour sur moi-même. Je sens une satisfaction secrète d’être obligé de faire l’éloge d’une vertu que je chéris, de trouver, dans mon propre cœur, de quoi suppléer à l’insuffisance de mon esprit, d’être le peintre, après avoir travaillé toute ma vie à être le portrait, et de parler enfin d’une vertu qui fait l’honnête homme dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands. Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni bons ni mauvais qu’on les fait, et, s’il y en fort peu de vertueux, il n’y en a aucun qui ne puisse le devenir. Il n’y a personne qui, s’il était averti de ses défauts, pût soutenir une contradiction éternelle ; il deviendrait vertueux, quand ce ne serait que par lassitude. On serait porté à faire le bien, non seulement par cette satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages, mais même par la crainte des mépris qui les exerce. Le vice serait réduit à cette triste et déplorable condition où gémit la vertu, et il faudrait avoir autant de force et de courage pour être méchant, qu’il en faut, dans ce siècle corrompu, pour être un homme de bien. Quand la sincérité ne nous guérirait que de l’orgueil, ce serait une grande vertu qui nous guérirait de plus grand de tous les vices. Il n’y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux d’eux-mêmes. Ils sont perdus s’ils trouvent dans leurs amis de la complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d’une idée qui leur est chère, ils passent leur vie à s’admirer. Que faudrait-il pour les guérir d’une folie qui semble incurable ? Il ne faudrait que les faire apercevoir du petit nombre de leurs rivaux ; que leur faire sentir leurs foibles ; que mettre leurs vices dans le point de vue qu’il faut
PHOTOS : GOOD SHOOT. D.R. pour les faire voir, que se joindre à deux contre eux-mêmes, et leur parler dans la simplicité de la vérité. Quoi ! Vivrons-nous toujours dans cet esclavage de dé - guiser tous nos sentiments ? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse ? Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées ? Qui est-ce qui est en droit d’exiger de nous cette espèce d’idolâtrie ? Certes l’homme est bien faible de rendre de pareils hommages, et bien injuste de les exiger. Cependant, comme si tout le mérite consistait à servir, on fait parade d’une basse complaisance. C’est la vertu du siècle ; c’est toute l’étude d’aujourd’hui. Ceux qui ont encore quelque noblesse dans le cœur font tout ce qu’ils peuvent pour la perdre. Ils prennent l’âme du vil courtisan pour ne Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu’ils sont. Comme ils n’aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu’au travers de l’amour-propre, qui embellit tout, ils sont toujours d’eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus. point passer pour des gens singuliers, qui ne sont pas faits comme les autres hommes. La vérité demeure ensevelie sous les maximes d’une politesse fausse. On apelle savoir-vivre l’art de vivre avec bassesse. On ne met point de différence entre connoître le monde et le tromper ; et la cérémonie, qui devrait être entièrement bornée à l’extérieur, se glisse jusque dans les mœurs. On laisse l’ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l’éducation. On ne demande point que le cœur soit bien placé ; il suffit qu’on l’ait comme les autres. C’est comme dans les portraits, où l’on n’exige autre chose si ce n’est qu’ils soient ressemblants. On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n’a que la vérité à dire est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce qu’il ne plaît point ; on fuit la vérité qu’il annonce, parce qu’elle est amère ; on fuit la sincérité dont il fait profession parce qu’elle ne porte que des fruits sauvages ; on la redoute, parce qu’elle humilie, parce qu’elle révolte l’orgueil, qui est la plus chère des passions, parce qu’elle est peintre fidèle, qui nous fait voir aussi difformes que nous le sommes. Il ne faut donc pas s’étonner si elle est si rare : elle est chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse ! elle trouve à peine asile dans le sein de l’amitié. Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire : notre estime finit avec leur complaisance ; le terme de l’amitié est le terme des agréments. Et quels sont ces agréments ? qu’est-ce qui nous plaît davantage dans nos amis ? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme des tributs. [D’où vient qu’il n’y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? que ce nom n’est plus qu’un piège, qu’ils emploient avec bassesse pour séduire ? « C’est, dit un poète, parce qu’il n’y a plus de sincérité*. »] En effet, ôter la sincérité de l’amitié, c’est en faire une vertu de théâtre ; c’est défigurer cette reine des cœurs ; c’est rendre chimérique l’union des âmes ; c’est mettre l’artifice dans ce qu’il y a de plus saint et la gêne dans ce qu’il y a de plus libre. Une telle amitié, encore un coup, n’en a que le nom, et Diogène avait raison de la comparer à ces inscriptions que l’on met sur les tombeaux, qui ne sont que de vains signes de ce qui n’est point**. Les anciens, qui nous ont laissé des éloges si magnifiques de Caton, nous l’ont dépeint comme s’il avoit eu le cœur de La sincérité même. Cette liberté, qu’il chérissait tant, ne paroissoit jamais mieux que dans ses paroles. Il sembloit qu’il ne pouvoit donner son amitié qu’avec sa vertu. C’étoit * Ovide, De arte amandi. ** In assentatione, velut in sepulchroquodam, solum amicitiœ nomen insculptum est. FÉMININPSYCHO 89 4if, r



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