Faces B n°2 sep/oct/nov 2012
Faces B n°2 sep/oct/nov 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2 de sep/oct/nov 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : facesb.fr

  • Format : (200 x 280) mm

  • Nombre de pages : 58

  • Taille du fichier PDF : 22,3 Mo

  • Dans ce numéro : art... Gérard Rancinan et Caroline Gaudriault.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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dossier Croqués derrière les barreaux FACES B : Comment t’es-tu retrouvé en prison ? Bast : C’était en 2004, la responsable des activités de la Maison d’arrêt de Gradignan m’a contacté pour me proposer de conduire un atelier BD l’été, pendant une semaine, dans le quartier des adultes. Elle avait obtenu mes coordonnées par un ami qui y animait lui-même un atelier de travaux manuels. A l’issue de cette intervention, la responsable m’a demandé si ça m’intéressait de mener ce type d’atelier toute l’année, au sein du quartier des mineurs, au pavillon 4. Cette expérience s’est donc poursuivie pendant quatre ans. FB : Etais-tu familier du milieu carcéral avant cette expérience ? B. : Eh bien pas du tout, je ne connaissais pas ce milieu. 42• Faces B Planche extraite de la BD « En chienneté » Bast Bast, dessinateur de bandes dessinées bordelais polyvalent (scénariste, dessinateur et coloriste) est passé par la case prison pendant quatre ans, de son plein gré. D’abord par hasard, puis très vite par conviction, il a animé des ateliers BD à l’attention de détenus mineurs à la Maison d’arrêt de Gradignan. Une expérience humaine puissante que Bast raconte et dessine dans sa prochaine BD « En chienneté » *. En avant-première pour FACES B, il évoque l’univers carcéral tel qu’il l’a approché. C’était bien toute la difficulté. D’ailleurs, je parle dans mon livre du moment où on m’appelle, et là, dans ma tête, s’agitent tous les fantasmes liés à la prison, tout ce qu’on voit dans les films, tous les trucs qu’on peut gober devant la télé. J’imagine des espèces de brutes épaisses, des maisons sous haute surveillance, avec des miradors, des barbelés, des gardiens avec un flingue à la ceinture... Bref des images complètement exagérées qui se bousculent dans mon cerveau. C’est l’imaginaire qui carbure. Et la responsable m’a gentiment rassuré, m’indiquant que ce type d’atelier se passait toujours bien, sans débordement. N’y participent que les volontaires et les plus « tendus » en sont exclus. Un surveillant reste constamment à proximité, en cas de problème. Elle m’a suffisamment convaincu pour que j’accepte à l’issue de la conversation téléphonique.
FB : Te souviens-tu de ce que tu as ressenti le premier jour où tu t’es rendu à la prison ? B. : Beaucoup d’appréhension, car j’allais franchir le mur. Rares sont ceux qui passent de l’autre côté, sauf pour de mauvaises raisons. Pourtant, curieusement, dans le hall d’entrée où j’attendais qu’on vienne me chercher, il y avait du monde. Il y avait beaucoup d’allers et venues : des familles, des médecins, des stagiaires, des visiteurs, des animateurs… Ça brasse quand même pas mal de monde. Il y a une page dans mon bouquin qui illustre les différents types de visiteurs. Mais si on n’a pas de lien avec la prison pour notre métier ou parce qu’on connaît quelqu’un à l’intérieur, on n’a pas l’occasion de côtoyer ce milieu. Journalistes et caméras ne sont pas les bienvenus. Ainsi, c’était une expérience particulière. Ce qui m’a beaucoup impressionné en entrant, c’est le parcours du combattant pour arriver à ma salle, les 25 grilles à franchir, ce bruit de clef, la résonance dans les couloirs… FB : Alors finalement certains de tes fantasmes de départ se sont avérés bien réels ? B. : Oui certains, concrètement le lieu, pas les comportements. Ce n’est pas sombre, il n’y a pas de cafard, ce n’est pas décrépi, c’est clean et lumineux même s’il n’y a pas beaucoup d’ouvertures. Mais pour parcourir le chemin jusqu’à la salle avec de multiples grilles à ouvrir et refermer, je devais arriver au moins une demie heure avant le début de l’atelier pour être à l’heure. J’étais accompagné par un gardien. On m’enfermait dans la salle, le gardien restait à l’extérieur. Donc j’ai connu une forme d’enfermement, il faut vouloir se faire enfermer comme ça… Bast DR FB : Lorsque tu t’es retrouvé seul face aux détenus pour la première fois, cela a-t-il été compliqué ? B. : Au début, oui, un peu. Car je ne les connaissais pas, je ne savais pas s’ils allaient me poser des questions, si j’allais pouvoir respecter les règles qu’on m’avait données. Mais non, ils étaient très sympas. Je dirais que c’était un peu moins compliqué avec les adultes qu’avec les ados. L’adulte a déjà fait du chemin dans sa tête, sur pas mal de choses. Il s’investit beaucoup plus qu’un ado. Pour l’ado (ils avaient entre 16 et 18 ans), l’atelier est plus une récréation, ça l’occupe, ça le sort de sa cellule. L’adulte est là dans une autre démarche, pour libérer des choses, il profite de l’occasion pour écrire. Certains écrivaient, d’autres dessinaient, racontaient leur enfance ou révélaient des choses… Pas dans le secret de l’instruction, mais des choses qu’ils n’avaient pas encore confiées aux gens qu’ils avaient croisés. C’était une sorte d’exutoire aussi. Donc ça s’est bien passé avec les adultes, car ils étaient très assidus. FB : Avais-tu une idée de la durée des peines ou des raisons pour lesquelles ils étaient là ? B. : Non. Et d’ailleurs c’était une consigne stricte : interdiction de savoir, interdiction de demander. Il y a des règles qu’on nous a imposées, légitimes d’ailleurs, on ne demande pas dossier la raison de la présence du détenu, on n’accepte rien de sa part, aucun objet physique, pas de numéros de téléphone. Et bien sûr, en échange, on ne donne rien, on ne doit rien faire passer. On ne doit pas avoir de jugement, pas d’actions ou de discours politique ou religieux, une neutralité totale s’impose. On se cantonne à la création, à la réalisation d’un récit. Néanmoins, ils profitent de la création pour exprimer des choses. Donc à la lecture, je comprends des choses, sans que ce soit clairement dit. Avec les adultes, en une semaine d’atelier, je n’ai pas eu le temps de deviner les raisons de leur présence en prison. Mais en trois ans de mineurs, j’ai appris pas mal de choses et je sais pour quoi ils sont là. Ils le sont généralement pour deux à trois mois, des peines assez courtes. Les délits, si j’ai bien compris, ce sont des vols, des cambriolages, des trafics en tous genres. En les revoyant régulièrement, j’ai compris que d’autres étaient là pour des raisons plus graves, souvent assassinat ou meurtre. FB : Mais n’était-il pas possible d’en savoir davantage ? B. : Dans les échanges entre détenus, il y a beaucoup de nondits, rien n’est dit officiellement, mais j’ai compris beaucoup de choses. Ils ne sont pas tendres entre eux, ils se chauffent, se titillent... A ce sujet, dans mon livre, je raconte un moment particulier au cours de l’atelier, un basculement qui m’a fait prendre conscience du fonctionnement de ce microcosme. Les gamins mettent en place leur propre système. Ils sont dans un univers pénitentiaire avec des règles strictes, mais ils inventent également leurs propres règles entre eux. C’est une véritable microsociété, avec ses leaders et ses opprimés. Je me suis rendu compte de la différence entre ces ados. "j’allais franchir le mur. Rares sont ceux qui passent de l’autre côté, sauf pour de mauvaises raisons." Certains étaient « agressés » par rapport à ce qu’ils ont commis. Il y a un gamin qui était là pour assassinat (meurtre avec préméditation), c’est une histoire un peu sordide : il a subi une tentative de viol et il est allé se venger en tuant son agresseur. Le problème qui se pose c’est que, bien qu’il soit victime d’une tentative de viol, les autres détenus le jugent comme un violeur lui-même. Et les violeurs sont très mal vus en prison. On les appelle les pointeurs. Ils sont agressés. Il y a une espèce de confusion dans leur tête, si tu es victime d’un violeur, tu l’es toi-même un peu. Tu es forcément un peu coupable d’avoir « chauffé » le type. C’est ce qu’ils ont révélé dans l’atelier où le ton est monté très fort. FB : Avais-tu déjà enseigné ou vécu des expériences pédagogiques ? B. : Oui, j’avais enseigné les arts plastiques en collège durant neuf ans en tant que vacataire. J’avais donc l’habitude d’un public ado. J’ai enseigné en SEGPA**, un cursus un peu parallèle à l’enseignement général destiné aux élèves qui ont d’importantes difficultés d’apprentissage. C’est grâce à mes neuf ans d’enseignement d’arts plastiques et à mon expérience personnelle de dessinateur que le personnel de la maison d’arrêt m’a fait confiance. J’ai tenu les ateliers BD de 2005 à 2008, à raison de 1h30 d’atelier par semaine. ► Faces B• 43



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