Faces B n°2 sep/oct/nov 2012
Faces B n°2 sep/oct/nov 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2 de sep/oct/nov 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : facesb.fr

  • Format : (200 x 280) mm

  • Nombre de pages : 58

  • Taille du fichier PDF : 22,3 Mo

  • Dans ce numéro : art... Gérard Rancinan et Caroline Gaudriault.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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12• Faces B Bien le bonjour de Monsieur André Comment bien s’écraser sur la route Ceux qui vont très vite finissent au cimetière, les escargots les suivent. Faudra tôt ou tard choisir entre supprimer les arbres ou supprimer les voitures. Voici les bons conseils de tonton André pour améliorer le confort des acharnés du volant. Illustration André Faber Tout d’abord, supprimer le permis à point. En effet, une fois renversée une jolie maman poussant un landau sur un passage clouté, on perd 4 points, voire 6. Il en reste encore pas mal de ces points et c’est pas si facile de les perdre. Un feu rouge grillé par ci, un excès de vitesse par là. On n’a pas le temps de les compter que les voilà revenus ces braves points. Tout le travail reste à faire pour à nouveau se les faire retirer. Les nouveaux modèles de voitures doivent absolument être dotés d’un bar à alcool. Le modèle simple peut suffire. Six cannettes de bibines, une ou deux bouteilles de vodka, une de whisky, accessoirement des bubulles pour faire des mélanges et des glaçons pour soulager le mal de crâne. Car rouler donne soif, c’est bien connu. Il faut supprimer les arbres. Un ami complètement saoul a essayé d’en taper un à la sortie d’un virage. Il l’a raté et s’est retrouvé bêtement dans un champ de colza, la tête en bas et les roues en haut. La prochaine fois, il visera mieux. Les clignotants ne servent à rien. Est-ce qu’on est obligé de savoir que le conducteur qui précède va chez sa grand-mère ou au supermarché ? Moi, quand je vais rendre visite à ma maîtresse, est-ce que je clignote ? Les radars, y’a rien de pire. C’est très dangereux un radar. Ça pourrait presque gêner la visibilité. Le brave conducteur roule à 89 km/h, sur l’autoroute, voilà qu’un 35 tonnes cherche à grimper dans son coffre. Parfois, il y arrive. Seule alternative, prendre la première bretelle de sortie et filer à 110 sur les nationales, comme tout le monde. Il faut bannir les limitations de vitesse. Le dernier qui a roulé à 90 sur route s’est fait klaxonner 42 fois par le mec qui suivait, sans parler des appels de phare et des doigts d’honneur. Le dernier qui a roulé à 120 sur l’autoroute s’est vu doubler par une Ferrari à 260. Sa femme l’a retenu à temps quand il a voulu descendre de sa bagnole pour voir s’il était arrêté. Les feux rouges aussi, c’est mesquin. Ça change tout le temps de couleur. Si au moins les feux rouges étaient verts. Mais ça ne loupe pas, quand on approche du machin, hop, ça vire à l’orange, comme si une couleur pouvait arrêter une bagnole. C’est pour cela qu’il faut foncer dès qu’on voit un feu. Et si possible rouler plus vite que le type qui fonce aussi à sa gauche ou à sa droite. Faut aussi supprimer les 2 roues sur la route. L’autre fois, j’étais suivi par un motard. Hop, je lui balance un mégot brûlant dans l’œil gauche. Ça ne lui a pas suffi. Heureusement, ma femme lui a envoyé le reste de son hamburger dans la tronche avec la mayo et les frites. Non mais ! Ils sont d’une arrogance ces motards. Les bandes blanches, ah la vache ! Faut me gommer tout ça et en vitesse. Dès qu’il y a une bande blanche, dans une côte, y’a un tracteur ou une mémère alcoolique dans sa voiture sans permis qui se traîne à 35km/h. Ça ne loupe pas. Comme si c’était fait exprès. Petit conseil : vous klaxonnez, vous remontez la file à fond… comme le mec qui vient en face. Mais je ne voudrais pas être négatif. Je comprends les automobilistes, je suis de tout cœur avec eux. C’est pas facile de vivre en société. L’autre jour, sur mon passage clouté, j’en ai laissé passer exactement 1247 avant de traverser et j’en ai renversé aucun. ● André Faber
Le dernier Peter Illustration André Faber Je suis un gars costaud, j’ai les bras épais comme les cuisses du fiston. Je me lève à 4 heures du matin quand le train de Paris passe devant le crassier, je me rase avec mon Braun et je pars à l’usine. On me voit de loin sur mon vélo hollandais, mon grand vélo lourd comme un tank et je double les autres gars dans la montée du canal et les musettes des gars volent comme des taches de couleurs accrochées à leur dos. Je bosse comme décriqueur, un sacré métier qui se fait dans le froid et le bruit, un métier qui consiste à brûler la crasse des blums et des billettes avec un chalumeau gros comme une mitrailleuse de 14/18. Les types gueulent pour se faire entendre car les fours Martin grondent pas loin de là dans un tonnerre d’explosions, d’éclairs et de feu. Moi aussi je gueule pour dire salut à un gars ou faire signe au pont roulant et je gueule aussi chez moi. Non pas que je sois méchant, car je ne ferais pas de mal à une mouche. Je gueule gentiment car je suis à moitié sourd, tout comme les copains, qui gueulent pour appeler le mino ou dire qu’ils sont contents ou se marrer au cinéma en regardant Louis de Funès. Je suis pourtant moins Bien le bonjour de Monsieur André solide que la voiture qui m’a foncé dessus au coin de la rue de l’usine ce matin de septembre. Cette voiture m’a cassé, elle a cassé mon vélo hollandais, ma bouteille de limonade. Tout ! Et je suis mort au bord de la route comme un chien. Et les sirènes se sont tues et les usines ont fermé tandis que je me vidais de mon sang entre deux lampadaires. Comme si cette voiture avait tout arrêté sous le ciel d’Hagondange. Je suis mort mais je vis encore. Le frein à main bloqué de Maizières à Talange, mon fils est venu à mon enterrement avec ma voiture, une Renault 6 moche comme un cercueil. Ça sentait le caoutchouc brûlé. Pourtant je lui ai souvent dit de faire attention au frein à main. Mais il est jeune. Il se cherche. Il me cherche. Quand j’arrosais les radis en été, il ouvrait le robinet. Tu peux ouvrir le robinet que je lui disais. Je l’ai arrosé parfois pour qu’il pousse un peu. Il n’aime pas l’eau mon fils. C’est pour ça qu’il ne pleure pas quand le curé dit que j’étais un brave type. Il a les jambes tendues à craquer, il ferme les yeux. Il voit des dessins, il voit les traits comme le fil du laminoir qui file autour de la terre, rouge de feu, un fil hurlant, un fil de fer, un fils du fer, des emboîtements, toute une mécanique qui sort de lui et s’assemble pour former des images. Car il va dans une école où on apprend à dessiner. Il n’aime pas l’usine. Un soir, il a visité l’usine avec moi. Le Lucien a dit, il a des doigts pour jouer du piano le fils du Peter, vaudrait mieux qu’il reste à la maison il aurait plus chaud. Les hauts fourneaux c’est pas des fours à pizza c’est sûr. Mon fils quand je le vois dans son costume tout noir, la tête dans les épaules, je me dis que même à l’église il fait trop froid pour lui. Il a toujours été frileux. Il pourrait pas tenir dans une tombe, il sortirait au bout de cinq minutes. Mets tes gants, mets ton bonnet lui dit ma femme, mais c’est toujours le premier à rentrer quand il y a de la neige et des batailles de boules. Il préfère jouer de la guitare. Quand il dort, il ressemble à une fille. Il est souvent malade à Noël ou à Pâques comme si les fêtes lui faisaient du mal. Mais maintenant que je suis mort, il me fait vivre. Je sais qu’il prendra soin de ma voiture et qu’il achètera des fleurs pour la fête des mères. Il dessinera les silhouettes des usines sur le ciel rouge, les copains sur leur vélo, minuscules comme des insectes, il parlera de moi pour que je me relève et je ferai des détours sur mon vélo hollandais, je m’arrêterai chez la Josette, j’achèterai des bonbons à la violette en forme de fleurs. Un jour enfin mon fils aura un fils et il lui racontera l’histoire du Peter qui avait des bras comme des cuisses et le train de 4 heures passera cette nuit là, ce train presque silencieux qui ne s’arrête jamais. ● André Faber Faces B• 13



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