Faces B n°1 jun/jui/aoû 2012
Faces B n°1 jun/jui/aoû 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°1 de jun/jui/aoû 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : facesb.fr

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 54

  • Taille du fichier PDF : 5,6 Mo

  • Dans ce numéro : portfolio Bruno Michaud et Romann Ramshorn.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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évasions Pour tout l’ivoire du monde Dans le nord du Cameroun, une horde de braconniers traque les éléphants pour leur ivoire. Après avoir décimé le Tchad et la République centrafricaine, ils se sont attaqués au Parc de Bouba N'Djida, le dernier refuge des pachydermes dans la région, au point de menacer la survie de l'espèce en Afrique centrale. Au bout de la chaîne, les marchés asiatiques, où l'ivoire est signe de prestige social. Ce sont les vautours et l'odeur qui ont attiré son attention. Cette odeur âpre si particulière, qui reste collée au nez et aux vêtements. Un jour de vent portant, sur la plateforme arrière de son pick-up, Paul Bour a d'abord vu les charognards, en vol circulaire à quelques centaines de mètres de la piste. Puis il y a eu les effluves de viande en décomposition. En remontant le maio* à pied, dans une clairière, il a trouvé cinq carcasses. Trois adultes, mutilés, et deux petits. Ceux qui ont fait ça ne recherchent ni viande ni trophée. A la machette, ils n'ont eu besoin que de quelques minutes pour extraire leur butin : trois paires de défenses. Cinq animaux d'un coup. Ce jour là, Paul décide de donner l'alerte : « les cavaliers sont là ! » La saison avait pourtant bien commencé. Depuis six ans maintenant, ce Lorrain de cinquante-cinq ans gère le lodge de Bouba N'Djida. Il est tombé amoureux de la faune africaine dans ses livres pour enfant. A peine adolescent, il n'avait qu'un rêve : aller là-bas, en Afrique ! Il lui aura fallu vingt ans pour le réaliser. Ici, Paul accueille une clientèle d'expatriés et de routards lassés par les safaris-photos à la mode Disneyland. Dans ce parc paisible de 220000 hectares aux confins du Cameroun, du Tchad et de la République centrafricaine, il n'imaginait pas que les cavaliers se risqueraient si loin. Beaucoup les ont vus mais peu savent qui ils sont. Agiles, rapides, organisés, ils ne laissent dans leur sillage que les traces des fers de leurs chevaux, de leurs chameaux, et des carcasses d'éléphants. Paul les a croisés en février dernier. 50• Faces B Au détour d'un virage, dans son 4x4. Il les a salués. Une grande silhouette, dont le chèche noué autour de la tête ne lui a laissé entrevoir que ses yeux, un fusil d’assaut en bandoulière, montait la garde, en amont du groupe qui bivouaquait. Ils étaient une quarantaine de braconniers avec des chevaux, des chameaux et de l'armement lourd : des fusils de type kalachnikov, des lance-roquettes et des mortiers de 80 mm. D'où viennent-ils ? Probablement du Soudan. Une dizaine d'entre eux ont la peau claire et leur méthode de chasse est soudanaise, issue d'une tradition séculaire de pillage. Autonomes, ils chargent leurs chameaux de nourriture. Au fur et à mesure de leur campagne, les vivres sont remplacés par le butin. Quand il n'y en a plus, ils repartent. Ils sont aussi accompagnés d'hommes à la peau noire. Sans doute des Tchadiens ou des Centrafricains, recrutés sur le trajet. Une quarantaine d'hommes au total. Une fois dans le parc, la colonne se scinde. Un « Soudanais » et cinq ou six hommes de main par groupe. La battue peut commencer. Un tir d'obus ou de roquette sème la panique chez les éléphants, qui se rassemblent. Les cavaliers les encerclent, et n'ont plus qu'à viser, sans distinction d'âge ou de sexe. Peu importe que les éléphanteaux n'aient pas encore de défense. Difficile de les traquer. La population locale voit plutôt d'un bon œil ces étrangers qui évitent les villages, déciment ces hardes qui détruisent les cultures et les préviennent quand, après un abattage, ils peuvent venir récupérer la viande. photo JSD et AP
Quant aux autorités locales, elles sont dépassées. Les fonctionnaires des Eaux et Forêts, quand ils sont compétents, sont en nombre insuffisant et ne disposent pas des véhicules, des armes, des munitions ou des moyens de communication nécessaires à leur mission. Après la parution de plusieurs articles dans la presse francophone en février dernier, faisant état de quelque 200 animaux abattus, le président Camerounais Paul Biya décide d'envoyer sur zone ses troupes d'élite. Entraînées à pourchasser les coupeurs de route, ces Brigades d'intervention rapide n'ont ni l'équipement ni le sens tactique pour la traque en brousse. Une semaine après leur arrivée, ils s'accrochent avec les braconniers. A cinquante contre six, après une demie heure d'échanges de tir, il y a un mort de chaque côté. Depuis, près de 600 militaires camerounais quadrillent le parc et cinquante éco-gardes viennent d'y être affecté. Ils étaient cinq en début de saison. Sur ce territoire grand comme la France, entre le Cameroun, le Tchad et la République centrafricaine, il n'y a aucune concertation entre les différents gouvernements. Et la situation empire chaque jour. Le Tchad et le Soudan, déjà instables, sont désormais deux des plus grandes armureries du monde. Les soubresauts de la révolution libyenne ont provoqué le reflux massif de combattants et de dizaines de milliers d'armes. Au sud, la République centrafricaine est un no man's land, plaque tournante de tous les trafics. Au milieu, les cavaliers ne risquent pas grand chose. Ignorant les frontières, ils peuvent passer d'un pays à l'autre en une nuit, et échapper ainsi à leurs poursuivants. Contrairement au Cameroun, le Tchad semble être le seul pays à avoir mesuré l'ampleur du problème. Dans le parc de Zakuma, au centre du pays, la population d'éléphants est passée de 3000 à 450 en moins de cinq ans. En 2011, le gouvernement a confié la gestion du parc à une fondation sud-africaine et lui a fourni armes et munitions pour former les gardes-chasse locaux à la lutte anti-braconnage. évasions Une politique qui semble porter ses fruits, mais dont on ne verra les résultats que dans dix ou vingt ans, le temps pour la population d'éléphants d'atteindre un nombre suffisant pour assurer la régénération de l'espèce. Les cavaliers, eux, avaient prévenu les villageois camerounais qu'ils resteraient pendant toute la saison sèche, de janvier à mars. Le déploiement de force ne les a pas fait détaler. Pourtant, leur campagne de chasse devient risquée, pour un butin finalement assez modeste. Si l'on en croit la fourchette haute des estimations de Paul Bour, 400 éléphants auraient été massacrés cette année. A raison de cinq ou six kilos d'ivoire par bête, les cavaliers vont emporter 2,4 tonnes d'ivoire, qu'ils vont revendre à leur premier intermédiaire une centaine d'euros le kilo. 240000 euros ! Pour une cinquantaine d'hommes, l'achat des chevaux, des chameaux, des armes, des GPS et téléphones satellites, des vivres, la logistique et la corruption aux frontières, l'entreprise semble peu rentable. Pourtant, la situation a peu de chance de changer tant qu'il existera un marché. Une fois acheminé vers les marchés asiatiques et transformé en statuettes ou en sceaux, très prisés notamment par les Japonais, le kilo d'ivoire se négociera autour de 1000 euros le kilo. Depuis l'interdiction du commerce de l'ivoire en 1989, jamais la demande n'a été aussi forte. Comme les mineurs congolais qui extraient le coltan au prix d'une tragédie humaine et écologique pour assurer le renouvellement annuel de nos smartphones et tablettes numériques, les éléphants payent l’addition pour la satisfaction de nos besoins secondaires : orner une cheminée, s'offrir un bracelet ou cacheter une lettre. ● Axel Bergen * cours d’eau qui s’assèche en dehors de la saison des pluies. Ce récit est extrait du documentaire Espèces en péril, réalisé par Jean- Sébastien Desbordes, diffusé le 22 avril 2012 sur France 2. A voir ici : www.13h15-le-samedi.france2.fr/ ? page=accueil&rubrique=reportages&video=manuel_13h15_reportage_1_20120422_220_22042012140910_F2 Faces B• 51 photo JSD et AP



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