Escalade Mag n°13 jun/jui/aoû 2007
Escalade Mag n°13 jun/jui/aoû 2007
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°13 de jun/jui/aoû 2007

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Press'Evasion

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 14,3 Mo

  • Dans ce numéro : le Val d'Aoste.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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nterview En montagne où la présence humaine est maigre, parfois même inexistante, on peut voir le monde comme il était avant nous, désert. Et comme il sera après nous. Finalement en montagne, sur les parois, sur les cimes, nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes tous de passage et cette idée, avant toute chose, est salutaire pour notre hygiène mentale. Dans l’escalade « sportive », cherchezvous par le contact avec le rocher, à « vibrer » à l’unisson du cosmos ? Ou êtes-vous plus prosaïquement dans l’action immédiate, instantanée ? Du rocher en vibration ? ! J’aimerais mieux pas ! Je suis originaire d’une région sismique et je n’aime pas trop le frissonnement, les secousses de la terre. Le rocher doit tenir, supporter mon poids de passant, c’est tout ce que je lui demande et reçois en échange. Dans certains surplombs, je grimpe pieds nus, jusqu’au 8a. Le pied, le gros orteil et son voisin, possèdent une belle précision. Cela me plaît de redoubler la nudité du contact, mains et pieds, mais c’est seulement pour moi un plaisir physique. Vous écrivez dans Sur la trace de Nives : « L’alpiniste est le dernier singe humain qui se sert de ses mains pour bouger, avancer, le dernier qui sait toucher la matière dans le bon sens ». Les mains déterminent un rapport particulier au monde. Pouvez-vous nous en parler ? Ces mains m’ont permis de vivre. Le travail manuel m’a soutenu pendant vingt ans. J’ai le respect des mains. J’écris à la main sur des cahiers, avant de taper à la machine. La tête a appris à aller à l’allure des mains. Aujourd’hui, mes mains écrivent, escaladent et vont à l’aveuglette sur le corps d’une femme comme le sourcier à la recherche de l’eau. Bien qu’athée, vous êtes un grand lecteur de la Bible. Est-ce que cette étude des Ecritures Saintes correspond à une forme d’ascèse ? L’escalade en est-elle une autre, pour vous ? Pour moi la montagne est ici-bas. L’audelà est en celui qui croit, c’est une résidence intérieure. Je ne me dirais pas athée. Un athée est quelqu’un qui a réglé le problème une fois pour toute, qui a décidé que celui qui a la foi est un invalide 24•% hie• ce ne sont pas les alpinistes qui m'ont conduit en montagne, mais la montagne elle-même qui m'a séduit par sa force d'attraction. tirC. 114 _114-4
Erri De Luca dans La Teoria dell’8a (8b+), grotte de l’Aéronaute, Sperlonga, Italie. qui a besoin de soutien pour avancer. Je dirais plutôt que je suis quelqu’un qui ne croit pas, un non-croyant. J’utilise le participe présent car chaque jour je me penche sur les textes sacrés, dans leur version hébraïque, mais je reste un simple lecteur. Je ne rentre pas dans les textes, je ne tourne pas mes regards vers la divinité. Je lis quelques pages tous les matins pour me procurer une heure de désert. On peut parler d’ascèse, au sens original du mot grec « askesis », exercice. Dans le magazine italien Alp en 1999, vous dites que vous aimez grimper audessus de la mer. Pratiquez-vous le Deep water soloing ? J’aime les falaises au bord de la mer mais pas parce que je vois les vagues quand je regarde sous mes pieds pour trouver un appui mais parce que quand je redescends je peux faire un plongeon ou aller manger du poisson dans un restaurant sur la plage. Pour cela, Kalymnos est pour moi un lieu privilégié. Vous avez enchaîné un 8b+ à l’âge de 52 ans (La teoria dell’8A, à la grotte de l’Aéronaute à Sperlonga). Cette performance a-t-elle représenté un investissement important ? Je me suis plus échiné et j’ai plus transpiré pour enchaîner une autre voie à la Grotte de l’Areonaute, un 8a+, un an auparavant. Je suis sorti du 8b+ en sentant que j’avais encore du souffle et de la force. J’étais en état de grâce et la voie me convenait bien, longue et très résistante. Je m’y suis consacré quelques mois, trois ou quatre, pas pour la cotation, mais parce que la ligne me plaisait : directe et naturelle, en plein milieu de la grotte jusqu’à la sortie. Ce qui en fait la beauté, l’esthétique, c’est un mouvement qui demande beaucoup de décision. L’unique guerre juste de l’histoire est celle de Troie, où deux peuples se sont affrontés pour posséder la beauté. Vous écrivez : « Je n’ai jamais planté de piton en montagne. Je ne me sens pas autorisé, je suis quelqu’un de l’extérieur, quelqu’un de passage. [...] J’aime tomber sur les pitons des autres, mais pas ajouter les miens ». Je ne perce pas le rocher, je ne perce pas ma peau. Ni tatouage, ni boucle d’oreille. s Grimpez-vous sur mur ou uniquement dehors ? Je vais une ou deux fois sur mur artificiel pour travailler et je m’entraîne quasiment une heure tous les jours chez moi. Et je vais sur le rocher le week-end. En falaise, on voit parfois des grimpeurs s’énerver parce qu’ils ne parviennent pas à réaliser le projet qu’ils ont en cours. Quand vous travaillez une voie, arrivez-vous à rester zen ? C’est un beau jeu que le nôtre, à l’air libre. Je ressens le privilège de pouvoir pratiquer encore. Quand j’étais jeune, j’étais militant d’extrême gauche, la colère avait d’autres motifs. Je ne suis pas zen, je suis napolitain ! Je donne peu d’importance à la réussite ou à l’échec. L’escalade a d’abord été dans le giron de l’alpinisme ; elle est maintenant une pratique à part entière avec ses spécialistes dans chaque domaine (bloc, falaise, compétition...). Quel regard portez-vous sur cette évolution ? L’alpinisme a toujours recherché la difficulté, avec toutes ses forces et toutes ses techniques. C’était inévitable l’acharnement sur des surfaces toujours plus courtes et physiquement engageantes. Pour l’alpinisme de haute montagne, je suis impressionné par le couple que forment Nives Meroi et Romano Benet, qui escaladent leurs huit milles sans oxygène et sans porteurs au-dessus du camp base (jusque-là, c’est encore normal) mais avec [Je suis sorti du 8b+ en sentant que j’avais encore du souffle et de la force. J’étais en état de grâce. Je suis sorti du Sb+ en sentant que j'avais encore du souffle et de la force. J'étais en état de grâce. en plus leur force de couple, leur intimité, en plus leur force de couple, leur intimité, leur allure domestique dans les tempêtes. L'alpinisme a été individualiste par tradition et vocation. Avec leur relation à deux, il y a un alpinisme qui tient fort le noeud avant et après l'exploit d'escalade. J'aime leur exception qui montre une autre possibilité de bonheur en montagne. leur allure domestique dans les tempêtes. L’alpinisme a été individualiste par tradition et vocation. Avec leur relation à deux, il y a un alpinisme qui tient fort le noeud avant et après l’exploit d’escalade. J’aime leur exception qui montre une autre possibilité de bonheur en montagne. Erri De Luca dans Non per soldi (8a), Ferentillo, Italie. Fabiano Ventura [Carlos de la Fuente



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