Escalade Mag n°13 jun/jui/aoû 2007
Escalade Mag n°13 jun/jui/aoû 2007
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°13 de jun/jui/aoû 2007

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Press'Evasion

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 14,3 Mo

  • Dans ce numéro : le Val d'Aoste.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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[22nterview r-i i, r./i C_2 UJ I « Écrire, c'est ouvrir un passage avec l'espoir qu'il soit un jour parcouru par quelqu'un » [Propos recueillis et traduits par Laurence Guyon• Photos : Carlos De la Fuente et Fabiano Ventura d Présenter Erri De Luca sûr, c'est qu'à chaque fois, il plonge et il en quelques mots relève de la gageure : tour à tour ouvrier spécialisé pour Fiat, manutentionnaire à Catane, alpiniste et grimpeur, activiste dans le mouvement d’extrême gauche italien Lotta Continua, maçon en France « par accident », bénévole en Tanzanie, écrivain, critique au Corriere de la Sera, lecteur de la Bible, conducteur de camions en Bosnie pour une organisation humanitaire... L’écrivain napolitain a exercé tous les métiers, traversant plus d’un demi-siècle d’engagements, de luttes et d’explorations, sans jamais renier ce qui lui tient le plus à cœur : sa liberté. La liberté de dire non. Car le ressort essentiel qui donne à ce parcours atypique son mouvement cardinal et en assure la cohérence, au-delà de l’apparente diversité de ces vies, c’est bien entendu l’engagement, bien qu’Erri De Luca s’en défende : « Moi, je ne suis pas un engagé. Je suis quelqu’un qui, quelquefois, a pris des engagements maudits ». Ce qui est sûr, c’est qu’à chaque fois, il plonge et il va jusqu’au bout... va jusqu'au bout... L'écrivain italien publié pour l'essentiel aux éditions Gallimard, est surtout connu de ce côté des Alpes pour ses romans, comme Trois chevaux (2001) ou Montedidio (prix Femina étranger en 2002) et pour un recueil de textes inspirés de sa vie : Le Contraire de un (2003). Ce polyglotte autodidacte parle couramment français, anglais, russe, swahili et napolitain et lit aussi l'hébreu ancien. C'est dans cette langue qu'il aborde quotidiennement la Bible. De ces lectures sont ainsi nés bon nombre d'ouvrages à mi-chemin entre la méditation chrétienne et l'exégèse religieuse, parmi lesquels on compte Comme une langue au palais (2006). Autant d'approches originales et fécondes du Livre des Livres, puisque l'écrivain non-croyant cherche à se démarquer des traductions erronées ou interprétatives qui ont été proposées de l'Ancien Testament au fil des siècles. Fabiano Ventura, publié pour l’essentiel aux éditions Gallimard, est surtout connu de ce côté des Alpes pour ses romans, comme Trois chevaux (2001) ou Montedidio (prix Femina étranger en 2002) et pour un recueil de textes inspirés de sa vie : Le Contraire de un (2003). Ce polyglotte autodidacte parle couramment français, anglais, russe, swahili et napolitain et lit aussi l’hébreu ancien. C’est dans cette langue qu’il aborde quotidiennement la Bible. De ces lectures sont ainsi nés bon nombre d’ouvrages à mi-chemin entre la méditation chrétienne et l’exégèse religieuse, parmi lesquels on compte Comme une langue au palais (2006). Autant d’approches originales et fécondes du Livre des Livres, puisque l’écrivain non-croyant cherche à se démarquer des traductions erronées ou interprétatives qui ont été proposées de l’Ancien Testament au fil des siècles.
s Erri De Luca dans La Teoria dell’8a (8b+), grotte de l’Aéronaute, Sperlonga, Italie. Dans son dernier livre Sur la trace de Nives (Gallimard, 2006), Erri De Luca renoue avec une thématique qui lui est chère, la montagne, mais sous la forme du dialogue. Il accompagne l’himalayiste italienne Nives Meroi dans sa course aux quatorze 8000 mètres et retrace leurs échanges sous la tente, à 6000 mètres d’altitude, par leurs nuits de tempêtes et d’insomnie : récits d’expéditions, réflexions et souvenirs s’entrecroisent, dans ce lieu magique à la jonction entre le ciel et la terre. Style épuré, conversations réduites à l’essentiel, on y retrouve toute la densité et la précision qui caractérisaient les œuvres antérieures. « Jardinage, escalade, flâner le nez au vent » Voilà à quoi s’occupe Erri De Luca quand il n’écrit pas. Trois passe-temps qui ont pour point commun de se dérouler au grand air, le corps en osmose avec les éléments. Et quand on lui demande « où et quand avez-vous été le plus heureux de votre vie ? », il répond sans hésiter : « Donner des grilles d’intensité fait du tort au bonheur. J’ai été très heureux lorsque j’ai réussi à gravir un rocher très escarpé près de chez moi. Le corps avait triomphé ». C’est dire l’importance que revêt l’escalade dans sa vie. « L’escalade est une fête parce que personne ne vous envoie grimper. Chacun est un envoyé de soi-même. C’est un monde gratuit. Le contraire du monde du travail. C’est l’endroit où je préfère gaspiller mes forces jusqu’à la quasi-extinction de mes ressources physiques. L’escalade, c’est la vidange totale des énergies afin qu’elles se reproduisent ensuite en soi. » L’écrivain, qui vit maintenant près de Rome, grimpe le plus souvent à Sperlonga ; c’est là qu’il aime gaspiller ses forces, dans une débauche d’énergie qui laisse la place à l’élégance, à la beauté du geste, à l’intelligence physique. C’est dans les lignes déversantes de la Grotta dell’Areonauta qu’il aime se confronter au rocher. Et quand il ne grimpe pas sur ces concrétions, Erri est dans les Dolomites, le lieu de ses premières expériences verticales et son site favori. Dans la Tofana di Rozes, comme il le relate dans Le Contraire de un, un des plaisirs de l’escalade a consisté à ne jamais rester trop loin du rocher, « la bouche toujours à un souffle de l’embrasser ». Un corps à corps avec le minéral, pendant que s’accomplit parallèlement un voyage qui met à distance la personne qui l’assure, toujours éloignée d’une longueur de corde : pourtant, « nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante ». Comment avez-vous découvert l’escalade ? J’ai commencé à grimper vers l’âge de 30 ans. J’étais ouvrier et quand le chantier a fermé au mois d’août, je suis parti à la montagne, à l’endroit le moins cher. J’ai fait ma première sortie avec des chaussures de ville et un imperméable. De retour à Rome, j’ai trouvé une annonce pour un cours d’escalade et je me suis inscrit. J’avais 36 ans et depuis je n’ai pas arrêté. Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire et les grimpeurs qui vous ont donné envie de vous confronter à la montagne ? J’ai eu une enfance pleine de livres, mon lit était entouré de livres. C’étaient ceux de mon père. Ils tenaient lieu de décoration, c’était la tapisserie de notre pauvreté Erri De Luca dans Non per soldi (8a), Ferentillo, Italie. d’alors. Mais ce ne sont pas eux qui m’ont d'alors. Mais ce ne sont pas eux qui m'ont donné envie d'écrire des histoires. Ce qui m'a donné envie, c'étaient les récits transmis oralement, que j'écoutais à cette époque où je grandissais. Des histoires de guerre, de tremblements de terre, de fantasmes, de pègre. Naples était un gisement d'histoires racontées oralement. Et de même que ce ne sont pas les écrivains qui m'ont amené à la littérature, ce ne sont pas les alpinistes qui m'ont conduit en montagne, mais la montagne elle-même qui m'a séduit par sa force donné envie d’écrire des histoires. Ce qui m’a donné envie, c’étaient les récits transmis oralement, que j’écoutais à cette époque où je grandissais. Des histoires de guerre, de tremblements de terre, de fantasmes, de pègre. Naples était un gisement d’histoires racontées oralement. Et de même que ce ne sont pas les écrivains qui m’ont amené à la littérature, ce ne sont pas les alpinistes qui m’ont conduit en montagne, mais la montagne elle-même qui m’a séduit par sa force d’attraction. d'attraction. fJe suis quelqu'un qui grimpe, des épaules et de tout le reste. La face àquelques centimètres du rocher, à pouvoir l'embrasser. f Dans Sur la trace de Nives, vous écrivez : « Dans l'Écriture Sainte, la montagne est un poste frontière, où la divinité descend et où l'homme monte ». Quelle est votre relation avec la montagne ? Estce un espace intermédiaire où vous ressentez une présence divine ou une forme de transcendance ? Dans Sur la trace de Nives, vous écrivez : « Dans l’Écriture Sainte, la montagne est un poste frontière, où la divinité descend et où l’homme monte ». Quelle est votre relation avec la montagne ? Estce un espace intermédiaire où vous ressentez une présence divine ou une forme de transcendance ? Le Dieu des Écritures Saintes n'habite pas en montagne. Ce n'est pas celui des Grecs ou des Tibétains, domicilié sur les cimes. La, ; •, divinité des textes sacrés va à la rencontre de la créature humaine en descendant dans l'abyme depuis les hauteurs du ciel. Moïse qui va trois fois sur le Sinaï fait seulement.• un petit déplacement vers cette frontière. De telles rencontres nécessitent de la solitude, par consée, quent ce sont souvent les bergers 4.4 qui se trouvent tout désignés pour les faire : Abraham, Moïse, David, des bergers. Ils se sont aventurés loin, montant sur les crêtes pour scruter les pâturages. Il n'y a aucune transcendance là-dedans. Mais c'est la toute-puissante volonté divine qui se révèle à eux. En montagne, je ne ressens ni n'éprouve la transcendance. Je ne me rapproche pas d'une divinité, au contraire je m'écarte du sol, jusqu'à ce que je sois arrêté dans ma course. Au-dessus du sommet commence le vide du ciel. Je suis quelqu'un qui grimpe, des épaules et de tout le reste. Carlos de la Fuente Le Dieu des Écritures Saintes n’habite pas en montagne. Ce n’est pas celui des Grecs ou des Tibétains, domicilié sur les cimes. La divinité des textes sacrés va à la rencontre de la créature humaine en descendant dans l’abyme depuis les hauteurs du ciel. Moïse qui va trois fois sur le Sinaï fait seulement un petit déplacement vers cette frontière. De telles rencontres nécessitent de la solitude, par conséquent ce sont souvent les bergers qui se trouvent tout désignés pour les faire : Abraham, Moïse, David, des bergers. Ils se sont aventurés loin, montant sur les crêtes pour scruter les pâturages. Il n’y a aucune transcendance là-dedans. Mais c’est la toute-puissante volonté divine qui se révèle à eux. En montagne, je ne ressens ni n’éprouve la transcendance. Je ne me rapproche pas d’une divinité, au contraire je m’écarte du sol, jusqu’à ce que je sois arrêté dans ma course. Au-dessus du sommet commence le vide du ciel. Je suis quelqu’un qui grimpe, des épaules et de tout le reste. 23



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