Direct Soir n°720 12 mar 2010
Direct Soir n°720 12 mar 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°720 de 12 mar 2010

  • Périodicité : quotidien

  • Editeur : Direct Soir S.A.

  • Format : (256 x 341) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,5 Mo

  • Dans ce numéro : Fabrice Luchini, tête de lecture

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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8 Comment vous est venue l’idée de lire Philippe Muray ? Fabrice Luchini : Avant de vous répondre, il faut remonter aux origines de ma démar - che. Il y a trois ans que j’ai débuté mon oneman show, un étrange exercice littéraire après Céline et La Fontaine que j’avais récités dans de très grands lieux, au Québec notamment. Quand j’ai commencé avec Paul Valéry et Roland Barthes à la Villette, il y avait 58 personnes dans la salle. Et, finalement, c’est devenu un one-man show. Je m’étais dit : « La prochaine fois, ce sera du théâtre. Ou alors, je ne veux pas qu’il y ait de malentendu : ce sera ma vie mélangée à celle de grands auteurs. » En hommage à Rohmer, j’ai récité du Chrétien de Troyes. Du Barthes aussi, que j’ai connu. C’était vraiment une expérience de « gai savoir », comme dirait Nietzsche. En fait, très peu de savoir et beaucoup de saveurs. Et le savoir était effectivement gai, les gens tapaient dans leurs mains. Après cela, je voulais quitter le spectacle et revenir à une lecture plus austère. Je voulais intituler ma lecture : « Quel - ques déprimés pour vous accabler définitivement. » J’aurais récité Barthes, Cioran, Schopenhauer. Je commence à travailler làdessus, quand je reçois un coup de fil d’Anne Muray (la veuve de l’écrivain,ndlr). Elle savait LECTURES ABECASIS/SIPA EN COUVERTURE FABRICE LUCHINI LIT PHILIPPE MURAY « UNE JOIE BAROQUE EXTRAORDINAIRE » Après La Fontaine, Céline, Cioran et Roland Barthes, Fabrice Luchini remonte sur scène. Avec des lectures de Philippe Muray, essayiste français décédé en 2006, grand styliste et critique virulent de la modernité, le comédien a fait le choix de l’originalité. Amours classiques et romantiques ➔ En 1996, Fabrice Luchini récite des textes de Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche au Théâtre Molière et à la Maison de la Poésie. Le succès étant au rendez-vous, il enchaîne avec Un cœur simple, de Gustave Flaubert, au Théâtre Paris-Villette. Des textes qu’il reprendra en partie en 2005, en y ajoutant ceux de Céline, au théâtre de la Gaîté-Montparnasse. BALTEL/SIPA Jean de La Fontaine. « UN AUTEUR QUI LIVRE UNE MUSIQUE TOTALEMENT DIFFÉRENTE » Fabrice Luchini sait partager sa passion pour la littérature avec le grand public. par Yasmina Reza, qui me l’avait fait lire, que je raffolais des textes de Philippe Muray. Anne Muray me demande d’en faire une lecture à la Société des gens de lettres, qui remporte un étonnant succès. Je me suis dit : « Je vais faire une journée au théâtre de l’Atelier. » Une journée qui s’est changée en deux, puis en quatre dates, toutes complètes rapidement. Un succès avant même que j’aie commencé de lire qui m’étonne encore. Voilà comment tout a débuté. DALMAS/SIPA Voyage au bout de Céline ➔ Très jeune, en 1986, Fabrice Luchini joue déjà Voyage au bout de la nuit, de Céline, au Théâtre Renaud-Barrault. Il poursuit sur le même thème les deux années suivantes au Studio des Champs- Elysées, puis au Théâtre Montparnasse. Mais c’est en 2000 qu’il triomphe avec L’arrivée à New York, un extrait du même Voyage…, au Théâtre de la Gaîté- Montparnasse. ANDERSEN ULF/SIPA Directsoir N°720/Vendredi 12 mars 2010 Quelles qualités trouvez-vous à ces textes de Philippe Muray ? F.L. : Son génie de l’observation qui nous livre les photographies les plus inattendues de l’époque. C’est une musique neuve et revigorante. Aujourd’hui, on est bassiné par une seule note : on baigne tous dans un climat « France Inter ». Muray, lui, serait comme une note totalement différente. Ce que je tiens pour remarquable, chez lui, c’est son espièglerie. La photographie absolument éblouissante de réalité qu’il donne de cette époque du toutculturel. Je ne partage bien sûr pas toute sa critique du monde moderne. Mais de toute façon, je dois me contenter d’être un lecteur et non un commentateur. Muray est souvent considéré comme un « antimoderne » ou un réactionnaire. Qu’en pensez-vous ? F.L. : Alain Finkielkraut, avec qui j’en parlais, me disait : « Il s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains français contestataires et pamphlétaires, qui remonte à Joseph de Maistre. » J’avoue que j’ai essayé de lire Joseph de Maistre, et que je n’y ai pas vraiment vu Muray : celui-ci photographie sans pitié l’absolue dérive de la modernité qui s’incarne dans le « festivisme ». Comme Guy Debord avait inventé le concept de « société du spectacle », où il voulait dire que le réel disparaissait dans sa représentation, Philippe Muray, dans ses trouvailles, révèle la société actuelle comme on ne l’avait jamais vue auparavant. Mais il le fait dans une joie baroque extraordinaire, qui donne un sens à son pessimisme. Il est certain qu’à l’instar d’un Michel Houellebecq, Muray n’est pas du côté de l’optimisme et qu’il peut être de très mauvaise foi. Ainsi, je pense que si les hommes politiques se rangeaient à ses avis sur le monde comme il ne va pas, ils ne pourraient plus gouverner. Néanmoins, ce genre de critique tonique est nécessaire à notre époque, et le rire qu’il fait naître est salutaire. J’ai ajouté au milieu de ces morceaux de bravoure, de vitalité lucide, des passages de Cioran qui correspond davantage à ma vision de la vie passablement désespérée. Fabrice Luchini lit Philippe Muray, au théâtre de l’Atelier, demain, lundi, les 22 et 29 mars, à 20h30. Tout sur Robert ➔ De 2006 à 2009, le comédien se met en scène dans le one-man show Le point sur Robert. Il alterne les lectures de textes de Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes, Molière avec ses propres textes sur lui-même et la vie en général. Un triomphe en France et à l’étranger, notamment au Théâtre Paris-Villette, au Petit Montparnasse, et au théâtre de la Gaîté-Montparnasse. Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Roland Barthes.
www.directsoir.net PORTRAIT D’ACTEUR Un autodidacte de génie ➔ C’est l’histoire d’un drôle de personnage à la présence physique étonnante et à la voix fascinante. Fabrice Luchini n’a pas d’équivalent. Il séduit aussi bien un parterre cultivé qu’un large public. Il incarne des personnages tragiques comme il joue le bouffon, c’est-à-dire à merveille. Il habite le cinéma comme il brûle les planches. Enfin, il rend accessibles à tous les plus grands textes de la littérature occidentale, aussi bien romanesques que poétiques et philosophiques. Pour la voix, la présence, la diction, seul peut-être Depardieu rivalise avec lui. Et encore cet autre monstre sacré du cinéma français ne maîtrise pas, lui, la palette comique dont Luchini a su faire l’une de ses marques de fabrique. A l’instar de nombreux acteurs français de génie, Luchini est entré dans la carrière un peu par hasard. Fondamen talement autodidacte, ce sont aussi bien ses dispositions naturelles que son appétit des grands textes français qui lui ont conféré cette profondeur qu’on lui envie. DATES CLÉS 1951 Robert Luchini naît à Paris, dans une famille d’immigrés italiens, où l’on est marchands de fruits et légumes. Il grandit dans le quartier de la Goutte-d’Or, à Paris (18 e). Dans le TEXTE Muray, toujours actuel ➔ Disparu prématurément en 2006, Philippe Muray, auteur de quelques romans et nouvelles, s’est surtout illustré par plusieurs essais décisifs, ainsi que par de multiples chroniques qui brossent un portrait féroce de son époque. En 1981, il révolutionne la lecture de Céline grâce à l’ouvrage très fouillé qu’il lui consacre. Quelques années plus tard dans son célèbre Le XIX e siècle à travers les âges, publié par Philippe Sollers chez Denoël, en 1984 (réédition Gallimard, 1999), il livre une fresque audacieuse qui souligne l’importance de l’occultisme dans la fondation du socialisme. Avec la publication de L’empire du bien (Les belles lettres), en 1991, il fonde véritablement sa critique du monde moderne d’où, selon lui, l’idée de négatif a disparu, pour laisser place à un « festivisme » généralisé, jouisseur et post-historique. Les ouvrages et articles de Philippe Muray ne laissèrent pas ses contemporains indifférents et ont nourri de nombreuses polémiques au cours des années 1990 et 2000. T.C.D De profil dans Tout peut arriver, de Philippe Labro (1969), son premier rôle. Quand Philippe Labro le découvre à la fin des années 1960 et qu’Eric Rohmer lui confère ses lettres de noblesse dans le cinéma français, avec Le genou de Claire (1970), puis Perceval le Gallois (1978) et Les nuits de la pleine lune (1984), Fabrice Luchini n’est encore qu’un petit prince ahuri tombé du ciel. Perfectionniste, il est bien décidé à suivre des cours d’art dramatique chez Jean-Laurent Cochet, l’une des écoles les plus courues de Paris. Il a sans aucun doute gagné là une confiance en lui qui lui permettra, à partir du milieu des années 1980, d’exprimer toutes les facettes de son génie. Et devenir ce roi 1969 Après avoir été notamment garçon coiffeur sous le prénom de Fabrice, il est repéré comme animateur de boîte de nuit par Philippe Labro, qui lui donne son tout premier rôle dans Tout peut arriver. GALLIMARD qu’on pourra bientôt entendre à l’Atelier ou retrouver sur les écrans de cinéma dans Les invités de mon père, un film d’Anne Le Ny, entouré de Karin Viard, Michel Aumont et Valérie Benguigui, en salles le 31 mars. Philippe Muray, polémiste et essayiste brillant. GALLIMARD 1990 EN COUVERTURE 9 Le genou de Claire, d’Eric Rohmer (1970). Avec Louise Bourgoin dans La fille de Monaco, d’Anne Fontaine (2008). Alors qu’il a déjà tourné plusieurs fois avec Eric Rohmer, c’est son rôle dans La discrète de Christian Vincent qui l’impose auprès du grand public. LES BELLES LETTRES INTERFOTO USA/SIPA NANA PRODUCTIONS/SIPA HANNAH/OPALE INTERVIEW DR Maxence Caron* « Agir contre l’imbécillité » L’œuvre de Philippe Muray jouit-elle d’une renommée méritée ? M.C. : Pour répondre à votre question, il me semble qu’il la faut retourner : le public mérite-t-il l’œuvre de Muray ? Une œuvre qui se porte de la sorte contre les fruits blets d’une époque morte ne mobilise-t-elle pas d’emblée le lecteur, qui, la plupart du temps, est celui-là même dont l’auteur décrit les ridicules ? En ce sens, les textes de Muray sont tout autant dirigés contre son lecteur que tendus vers lui dans l’espoir de lui dessiller le regard. En grand lecteur de Balzac, Muray dresse les bases d’une nouvelle Comédie humaine, en qui chacun peut reconnaître à la fois la paille dans l’œil d’autrui, mais plus encore sa sienne et propre poutre. La renommée de l’œuvre est d’autant plus méritée que le public la mérite comme on mérite une correction afin de se donner les moyens de mériter une récompense. Quels sont ses concepts de base ? M.C. : Même si elle possède quelques célèbres notions, comme celle de l’homo festivus, cette pensée, de même que celles de Nietzsche ou Pascal, ne procède pas fondamentalement par concepts, car, pour répondre à l’infâme, elle est d’abord créatrice de style : elle oppose la musique du verbe au démembrement du monde. Mêler élégance et lucidité pour rappeler en creux ce qui est essentiel en dénonçant l’indéfini accroissement du ridicule qui s’enfle en autonomie de satisfaction : telle est la manière thérapeutique d’un propos qui entend penser après l’histoire. Son tempérament peut-il convenir à une lecture par Fabrice Luchini ? M.C. : Les abois de Fabrice Luchini ne sont généralement pas ceux de la meute. Il y a dans le tempérament de cet acteur, que l’on constate partagé entre l’insipide d’une réalité à laquelle il se confronte et l’idéal poétique vers lequel le porte son cœur, une disposition à aimer agir contre l’imbécillité pandémique avec l’arme du verbe des écrivains qu’il admire. Il semble donc assez naturel que le génie de Muray ne lui ait pas échappé ; et du don pour le lire naîtra certainement une des fort rares belles choses encore possibles dans ce que Desproges appelait « ce merveilleux métier de l’art et du spectacle ». Ecrivain, philosophe, musicien, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La vérité captive (éd. du Cerf). Il codirige un collectif sur Philippe Muray.



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