De ligne en ligne n°1 oct/nov/déc 2019
De ligne en ligne n°1 oct/nov/déc 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°1 de oct/nov/déc 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque publique d'information

  • Format : (210 x 240) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 6,8 Mo

  • Dans ce numéro : le documentaire mouille le maillot.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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LITTÉRATURE 28 Une éthique du style La réinvention lexicale et sa puissance d’effet ne sont pas l’apanage des formalistes mais intéressent tout autant les moralistes. « Le révolté, au sens étymologique, fait volteface » dit Albert Camus dans L’Homme révolté. Recréée, la révolte n’est plus un concept abstrait, elle incarne l’éthique, elle donne corps à un geste symbolique qui sera inlassablement remis en scène, depuis Sisyphe revenant vers son rocher comme on « se retourne sur sa vie » pour ne pas refuser de connaître sa finitude, jusqu’à La Chute, exemple d’une perversion de la révolte  : Clamence, le protagoniste du récit, aux premières alertes de sa déchéance, fait volte-face, mais en se détournant de l’échec au lieu de l’affronter. La potentialisation de l’expression est d’autant plus saisissante dans une œuvre comme L’Étranger qui ressortit à un degré zéro de l’écriture. La symbolisation est alors confiée aux usages les plus plats. Ainsi d’« Aujourd’hui », qui ouvre le récit. Si x dit à y « Aujourd’hui, z est mort », on ne peut savoir hors situation si l’information à transmettre est la mort, sa date, ou les deux. S’il s’agit de la date, il faut ou l’extraire (« C’est aujourd’hui que… ») , ou placer l’adverbe à la fin, lieu régulier du prédicat (« Il est mort aujourd’hui »). Toute la leçon de L’Étranger est condensée dans le fait qu’« Aujourd’hui » ne pouvait pas être énoncé en fin de phrase. Car alors, aujourd’hui ne se concevrait plus sans l’opposition à demain, sans la perspective de l’avenir, sans l’anticipation du terme, sans la mort. « Aujourd’hui, maman est morte. » D’une telle conscience, celle de la révolte contre l’absurde lucidement affronté, Meursault n’aura la révélation qu’à la veille de son exécution. Elle lui est étrangère dans les premières lignes du roman, lui qui vit, dit Le Mythe de Sisyphe, dans l’indifférence « d’un oubli enfantin ». On saisit ainsi ce que peut être une éthique du style, si chère à Camus  : opposer au non-sens de l’absurde ce qui démesure le pouvoir de signifier, et à la nécessité subie, l’ordre nécessaire que ma langue crée.
Le lieu de la fiction Si tout mot d’ordre est au départ la clef d’une sémiotique personnelle, sa portée s’élargit quand il devient le maître-mot d’un courant artistique, voire d’un âge de la littérature. Ainsi du mot lieu, déjà croisé avec Gracq. Il n’est guère d’écrivain, quels que soient l’esthétique et le genre adoptés, qui depuis plus d’un siècle n’ait interrogé ce mot, et n’ait fait de lieu, ou de ses dérivés, comme lieu-dit, le signe même de l’acte littéraire dans sa modernité. « Nous volons dans un ciel à chaque porte plus ouvert. » La littérature dit en effet le lieu, puisque elle ne reproduit pas ce qui lui préexiste mais fait exister, par sa seule diction, la fiction d’un espace. Lieu dit puisqu’elle ne peut redire des lieux communs (topoï), et doit repenser les ressorts d’une expressivité du dire. Lieu dit enfin, puisque l’espace qu’elle ouvre n’est pas celui que la logique a redressé. C’est celui dont le dire traduit les leçons immédiates de la perception et les libres désirs de l’imagination, qui seuls atteignent « ce point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement », disait André Breton. Le poète Philippe Jaccottet fait écho dans sa prose critique à ce principe de non contradiction, définissant le lieu comme un espace élaborant « une mise en rapport de contraires [qui] consonnent », et offrant la saisie « en un clin d’œil d’une combinaison d’éléments ». Cette conception d’une saisie globale de POUR ALLER PLUS LOIN l’œuvre, comme en peinture ou musique, est notamment illustrée, dans le recueil L’Ignorant, par le poème « Le locataire ». Ce titre est une métaphore de la condition mortelle  : n’étant pas propriétaire du lieu passager qui l’héberge, l’homme est pris « entre deux portes ». Le poème ouvre d’abord la première et installe un paysage éthéré où l’on flotte dans la lumière et l’air, comme libéré de la pesanteur, donc de la matière, donc de la mort. L’autre porte referme le poème, qui se clôt par un rituel de mise en terre. Le titre condense ces deux postulations contradictoires, entre lesquelles le détail du texte tissait déjà maints échanges. Qu’est en effet locataire, sinon la fusion de mots qui consonnent (air et terre), la réunion de contraires (haut/bas, vie/mort), et la soudure du tout au locus, la forme savante de lieu ? Un lieu dit, à la lettre et en tous sens. Gérard Berthomieu Un balcon en forêt, de Julien Gracq José Corti [1958], 1990 À la Bpi, niveau 3, 840 » 19 » GRAC 4 BA L’Ignorant [1958] dans Œuvres, de Philippe Jaccottet Gallimard, 2014 À la Bpi, niveau 3, 842 JACC 1 L’Étranger [1942], d’Albert Camus Gallimard, 1989 À la Bpi, niveau 3, 840 » 19 » CAMU 4 ET 29 LITTÉRATURE



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