Culture et Recherche n°140 sep à déc 2019
Culture et Recherche n°140 sep à déc 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°140 de sep à déc 2019

  • Périodicité : annuel

  • Editeur : Ministère de la Culture et de la Communication

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 104

  • Taille du fichier PDF : 4,5 Mo

  • Dans ce numéro : recherche culturelle et sciences participatives.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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VINCENT PUIG Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) 1. N°118-119, page 37  : www.culture.gouv.fr//var/culture/storage/lettre-recherche/cr118-119.pdf 2. www.wired.com/2008/06/pb-theory/3. A. Casilli, En attendant les robots  : Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 2019. 4. www.oecd.org/fr/emploi/Perspective-de-emploi-2019- Highlight-FR.pdf 5. A. Rouvroy et Th. Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, 2013/1, n°177, p.163-196. 6. D. Pasquier, V. Beaudouin, Th. Legon, « Moi, je lui donne 5/5 ». Paradoxes de la critique amateur en ligne, Presses des Mines, 2014, 158 p.7. www.proscenium.fr/wp-content/uploads/2015/05/RAPPORT_SV_ETNUM_2015.pdf 64 CULTURE ET RECHERCHE n°140 hiver 2019-2020 Recherche culturelle et sciences participatives L’amateur du XXI e siècle dont nous évoquions l’histoire et les instruments dans cette même revue en 2008 1 est aujourd’hui confronté à un double défi. Le premier, épistémologique, est celui de la remise en question des méthodes scientifiques par le traitement de masses de données ouvrant la voie à la fin de la théorie qu’annonçait déjà Chris Anderson cette même année 2. Un traitement corrélationniste et entropique, c’est-à-dire – au sens de Wiener – maximisant le plus probable et diminuant ce que nous appelons à l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) avec Bernard Stiegler, la noodiversité. Aujourd’hui, 10 ans plus tard, aucun projet de recherche participative y compris dans le champ culturel n’échappe à cette menace s’il limite le travail des contributeurs à l’amélioration des performances d’algorithmes à la manière d’Amazon Mechanical Turk 3 ou s’il ne prend garde à les associer à la construction des hypothèses, des méthodes et des finalités du projet. Le second défi pour l’amateur-contributeur d’aujourd’hui est économique. À l’heure où l’OCDE estime dans sa dernière étude à 14% la disparition des emplois mondiaux du fait de l’automatisation 4, le travail hors emploi ne cesse de progresser au profit des grandes plateformes numériques alors que – à l’ère de l’anthropocène et des défis environnementaux – ce temps libéré pourrait être orienté vers le développement de biens communs, en l’occurrence des savoirs cultivés dans le cadre de projets que nous nommons de recherche contributive. Dans le champ culturel comme en science mais aussi dans le champ émergent de ce qu’on nomme la démocratie participative équipée par les technologies civiques (Civictechs), un doute profond quant à la promesse des réseaux numériques s’est installé – Comment penser la participation dans les recherches culturelles ? Articuler le calculable et l’incalculable dans des projets de recherche culturelle contributive « L’organologie de l’amatorat est dans le champ numérique un vaste réseau de traces, produisant les fameuses data, dont il faut pouvoir faire l’interprétation dans le cadre de ce que nous nommons à l’IRI le Web herméneutique. Cela suppose que les participants à un projet de recherche contributive puissent maîtriser la catégorisation de leurs objets plutôt que d’en abandonner la tâche aux machines. » renforcé par le scandale Cambridge Analytica et plus récemment avec le Libra comme appropriation du bien commun que constitue la monnaie. Ce « blues du net » tient au fait que l’évolution des pratiques sociales, surtout depuis l’apparition de grands réseaux sociaux, reconduit à des formes ni collaboratives ni contributives, mais hyper-calculatoires et fondées exclusivement sur l’économie des data, de plus en plus perçue comme la capture et l’exploitation de données personnelles – destructrice des personnalités et des groupes sociaux, mais aussi des fiscalités nationales et même des institutions de la gouvernementalité classique 5. Dans le champ culturel aussi, il faut être particulièrement attentif au développement des plateformes et des outils qui vont accompagner une pratique, de la même manière que les grands amateurs étaient attachés à leurs cabinets de curiosité encore conservés au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) car reconnus comme instruments de production, de développement et de conservation d’un savoir. Le champ culturel a la chance (même si le numérique peut parfois niveler cette richesse) de disposer d’une grande diversité d’instruments de sa pratique. Caméras numériques, informatique musicale, sites de partage de photos, de vidéos et de musique, médias sociaux du cinéma, remix muséographique, annotation d’images, de textes, de vidéos  : ces outils sont fédérateurs de nouvelles communautés d’amateurs qui produisent une grande quantité et parfois une grande qualité de données qui peuvent être l’objet de convoitise de bien des industries 6. Par ailleurs, la dichotomie traditionnelle entre spectateur et producteur est aujourd’hui largement brouillée comme on a pu le montrer dans un rapport sur le futur du spectacle vivant 7. Tout ceci fait que dans les projets de recherche culturelle la donnée peut ne pas être le résultat d’une observation
Comment penser la participation dans les recherches culturelles ? ou d’une analyse mais bien d’une création. Les instruments d’une recherche musicale nécessiteront par exemple des outils spécifiques non seulement à l’écoute, à l’analyse mais aussi à la création de nouvelles données par le truchement d’algorithmes de transposition, de ralentissement, de séparation de sources, etc. La notion d’amatorat (et non d’amateurisme) doit donc être renouvelée en fonction des pratiques de recherche que nous nommons contributives quand scientifiques et « praticiens » d’une activité culturelle sont associés comme « chercheur/contributeur » dans le cadre d’une économie contributive. C’est déjà le cas dans de nombreux projets de recherche-action ou de science citoyenne que nous avons étudiés avec Victor Drouin dans le cadre de Particip-Arc. Dans ce contexte de recherche contributive, une importance toute particulière est accordée à la pratique et à la valeur de cette pratique  : pratiquer le piano sera la condition pour être reconnu savoir jouer du piano. Mais on oppose encore trop fréquemment l’amateur dans sa dimension évaluative (un cinéphile) avec le praticien (un réalisateur ou un photographe amateur). Or, dans beaucoup de projets de recherche culturelle la pratique est indissociable du jugement. Participer à un projet d’observation du ciel comme astronome amateur suppose de comprendre le fonctionnement d’un télescope. La connaissance organologique 8, si elle ne peut être confondue avec la pratique, lui est reliée également pour des raisons sociales  : ma connaissance du télescope sera un élément déterminant de mes échanges avec les astronomes amateurs. La question des données L’organologie de l’amatorat est dans le champ numérique un vaste réseau de traces, produisant les fameuses data, dont il faut pouvoir faire l’inter pré - tation dans le cadre de ce que nous nommons à l’IRI le Web herméneutique. Cela suppose que les parti - cipants à un projet de recherche contributive puissent maîtriser la catégorisation de leurs objets plutôt que d’en abandonner la tâche aux machines. Une catégorisation critique et contributive comme analyse dialectique et permanente avec les contributeurs devient possible, si les formats numériques le permettent. Il s’agit en l’occurrence de trouver l’équilibre entre des formats de données très génériques souvent hérités du Web sémantique (RDF par exemple) et des formats spécifiques à des disciplines (MusicML, City GML...). Entre les deux, il reste à inventer des formats de données destinés à l’interprétation et permettant l’inte - ro pé ra bi lité des données contribuées et délibérées dans les projets participatifs. Wikipedia a généré plusieurs outils d’interprétation des données tels que DBpedia et Wikidata. Plusieurs projets 9 ont déjà commencé à explorer le potentiel de tels formats pour élargir le champ d’une discipline à des contributeurs amateurs mais plus la communauté des recherches culturelles participatives s’étendra plus il faudra trouver un équilibre entre normalisation et ouverture qui fait le succès ou l’échec d’un format de données 10. L’étude réalisée à l’IRI par Lisa Chupin pour Particip- Arc a particulièrement mis en évidence la diversité de typologie et de format des données collectées (voir infra p.85-86). La phase de constitution d’un « public » au sens que lui donne John Dewey 11 est un point particulièrement sensible dans le champ culturel où les participants peuvent être sollicités dans le cadre d’ateliers créatifs ou de création à l’aide d’outils ou de méthodologies ne faisant pas appel en première instance à des techno logies numériques. Si des sites de configuration de projets de sciences participatives comme CitSci 12 analysé dans l’étude induisent parfois un formatage excessif de la contribution, il est probablement nécessaire de prévoir beaucoup plus d’ajustements et d’aller-retour avec les contributeurs dans le contexte culturel. Cet enjeu d’accompagnement méthodologique, informatique et de design des projets est un défi majeur pour les plateformes d’amorçage de projets de recherche participative telles que 65 Millions d’Observateurs conçue par le MNHN. La recherche contri butive se construit en associant les participants au co-design de ce dont on doit prendre le plus soin  : l’outil de production du savoir commun. L’économie de la recherche contributive Dans le contexte de baisse tendancielle de l’emploi salarié que nous avons déjà évoqué, le secteur culturel est sans doute plus que les autres – du fait de son expérience pionnière du régime de l’intermittence – à même d’explorer de nouvelles formes de soutien financier au développement libre de savoirs scientifiques, de talents artistiques, de savoir-faire de manière générale. Ce soutien peut être inconditionnel comme dans le cadre du revenu universel ou conditionné à une valorisation dans l’emploi comme dans le modèle de l’intermittence et du revenu contributif qui s’en inspire 13. Le développement du savoir dans le cadre de la recherche participative repose aujourd’hui principalement, dans le champ scientifique et culturel, sur une rémunération des chercheurs et une contribution bénévole de contributeurs amateurs. Pour préserver cette dynamique volontaire – qui échappe à toute subordination qui est la règle du salariat – mais aussi dans la perspective d’une extension des projets de recherche participative à tous les champs de la société, des modèles de rémunération de ce savoir produit par les contributeurs doivent être inventés. L’économie contributive (ou économie des savoirs) rémunère la production de ces savoirs hors emploi considérant qu’ils sont producteurs de communs. Cette rémunération est attribuée par un revenu contributif sous condition de périodes d’emploi intermittentes comme dans le modèle des intermittents du spectacle. De la même manière, dans le modèle du logiciel libre, le savoir développé librement hors emploi est très recherché par les employeurs du secteur. Sur ce principe, des projets de recherche contributive pourraient être labellisés pour ouvrir droit à ce régime de rémunération intermittent. 8. L’organologie en musique classe et décrit les instruments. Par extension et en référence à l’Organon d’Aristote, nous utilisons ce terme pour désigner une organologie générale, qui recouvre les conditions techniques, sociales et biologiques de production du savoir. 9. http://hdalab.iri-research.org 10. V. Puig, « Écrire le patrimoine à l’âge des datas - Enjeu de l’indexation collaborative », dans  : F. Mairesse (dir.), Nouvelles tendances de la muséologie, La Documentation française, 2016. 11. J. Dewey, Le public et ses problèmes (1927), trad. Joëlle Zask, Gallimard, 2010. 12. www.citsci.org 13. https://recherchecontributive.org/CULTURE ET RECHERCHE n°140 hiver 2019-2020 Recherche culturelle et sciences participatives 65



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