Correspondances ferroviaires n°7 jun/jui 2003
Correspondances ferroviaires n°7 jun/jui 2003
  • Prix facial : 8,50 €

  • Parution : n°7 de jun/jui 2003

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : LR Presse

  • Format : (212 x 278) mm

  • Nombre de pages : 76

  • Taille du fichier PDF : 71,4 Mo

  • Dans ce numéro : de l'Est à la SNCF...

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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64 - Correspondances n°7 de crasse que l'on ne peut s'empêcher de renifler à l'entrée de chaque immeuble. Je suis présenté à l'épouse, petite madame avenante et bien convenable, on devine les tout jeunes mariés et la toute première affectation à l'étranger. Peut-être que mon hôte aura terminé sa carrière au rang d'ambassadeur ? Ayant recouvré une apparence plus civilisée, après une douche délicieuse, la première depuis Trieste, dans ce qui ressemble plus à un hammam qu'à une salle de bain, je suis alors cordialement convié à dîner au restaurant. Ce dernier, censément l'un des plus prestigieux de la ville, tient plutôt du Bunker Palace Hôtel et la bouffe y est nettement plus dégueu que ce que je devrai me farcir, un an plus tard, comme bidasse en Algérie. Mais à cheval donné on ne regarde pas les dents et ce changement d'ordinaire est de toute façon le bienvenu. De plus, un autre membre de la Légation nous accompagne ; Lyonnais, il s'avère avoir eu le même prof de philo que moi : Pierre Jouguelet, dont nous nous accordons pour chanter les louanges. Le lendemain, je passerai la matinée et l'après-midi à découvrir l'austère capitale, presque entièrement reconstruite après la seconde guerre mondiale. J'arpente des rues et des parcs peuplés de gens étranges, mi-campagnards, mi-citadins, en évitant le plus possible de me faire remarquer comme dénigreur photographique potentiel. Je ne couperai pas, bien sûr, au mausolée de Georgi Dimitrov, le Staline local, mais je prendrai toutefois un certain intérêt à visiter la majestueuse cathédrale Alexandre Nevski, érigée au début du siècle en l'honneur des soldats russes tombés pour la libération du pays. En déambulant sous ses coupoles, je ne peux m'empêcher d'évoquer une des idoles de mes jeunes années  : la basse Boris Christoffil avait fait ses débuts comme soliste d'un choeur qui se produisait souvent là. En fin d'après-midi, mon hôte bienveillant me dépose à la gare où je dois prendre le train pour Istanbul. En attendant son arrivée, je vis une amusante mésaventure. Voulant acheter des allumettes au kiosque de la gare, je demande en russe des spitchki, la buraliste me jette un regard scandalisé, tandis que je réitère ma demande. Un vieux monsieur à côté de moi, qui a assisté à la scène, traduit en rigolant ma demande en bulgare correct ; quelque chose comme kibritki, du turc kibrit, car les Bulgares, bien que slavophones et chrétiens sont éthniquement d'origine turque, de même que bon nombre de leurs vocables et de leurs patronymes. Rassérénée, la dame me tend mes allumettes et l'incident est clos. Je n'ai toutefois rien compris aux raisons de celui-ci. Ce n'est que plusieurs mois plus tard, ayant relaté l'anecdote à papa, que celui-ci, plié en deux de rire, m'expliquera que la pauvre femme avait sans doute compris pitchka, ce qui, en bulgare, signifie... connasse. Enfin, tren gelir, hos gelir ! Pourtant, même s'il s'apprête à emprunter le même trajet, mon train n'a rien de l'Orient Express, hou la la non ! Il n'est, fort heureusement, pas surpeuplé. Une bonne partie des compartiments, tous d'une saleté folklorique, sont envahis par des familles nombreuses ou par des militaires, mais je réussis à en trouver un occupé par un seul voyageur. Celui-ci est un jeune Pakistanais, d'un milieu apparemment aisé, qui rentre de trois années d'études juridiques à Londres. Je m'installe en sa compagnie et nous engageons la conversation. Celle-ci sera longue, puisqu'elle durera jusqu'au surlendemain. En effet, nous passerons ensemble la soirée du lendemain à visiter Istanbul et partagerons la même chambre d'hôtel. Il continuera ensuite son voyage, alternant train et autocar, jusqu'à Rawalpindi, tandis que je reprendrai la route à travers l'Anatolie, en direction d'Ankara, puis du sud où j'embarquerai enfin sur un rafiot à destination de Chypre. Pour le moment, nous échangeons des propos d'ordre purement mondain. - Savez-vous, me confie-t-il, que, durant mes trois années à Londres, je n'ai pas eu la moindre relation avec une femme de là-bas. Je suis toujours resté pur. - Ah, cela a dû être très pénible, commenté-je, en évitant de me marrer ouvertement. - Certes, mais je ne voulais absolument pas avoir de contacts avec ces créatures impies et impures. - Impur toi-même ! pensé-je en moi-même, stupéfait. Nous prolongeons notre entretien jusque tard dans la soirée, puis nous nous assoupissons, bercés par le bringuebalement des wagons vétustes et malodorants, à l'origine incertaine. Au cours de la nuit, notre convoi fait halte dans une gare inconnue. Je me réveille et jette un coup d'oeil audehors. J'aperçois alors, comme dans un cauchemar, ou un film de Bergman, des rames de wagons plats chargés d'une multitude de tanks, laissant penser que le pays est en état de guerre, mais ne l'est-il pas un peu, en quelque sorte ? Juste avant l'aube, parvenus à la localité frontière de Svilengrad, nous sommes brièvement réveillés pour les formalités de sortie du pays, puis nous nous rendormons, tandis que le train poursuit son chemin poussif et tchoutchoutant le long de l'extrémité nord-est de la Grèce. Ce n'est qu'à Edirne, deux heures plus tard et par un soleil radieux, que nous pénétrons en Turquie. La nouvelle locomotive, pittoresquement déglinguée, les fonctionnaires aux allures de ripoux rigolards et les smalas glapissantes qui viennent de prendre le train d'assaut, tout indique que nous entrons dans un autre monde. C'est l'Orient qui commence. Dans notre compartiment s'installent quatre malabars bonasses et moustachus en vestes de cuir. Ils nous gratifient d'un chaleureux Merhaba ! Auquel je réponds par un hochement de tête et un grognement souriant de bon aloi. - Deutsch ? me demande l'un d'eux. - Nein, Franzose. - Ah, Fransiz ! Et il ajoute, avec un grand sourire hilare : Bilighit Baldat !
"Les voies encombrées d'une marmaille souriante" "Partout des soldats oisifs et dépenaillés" BEKLEME SA LONU "Tous coiffés d'immenses casquettes" Correspond es n°7 - 65



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