Correspondances ferroviaires n°2 jui/aoû 2002
Correspondances ferroviaires n°2 jui/aoû 2002
  • Prix facial : 8,50 €

  • Parution : n°2 de jui/aoû 2002

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : LR Presse

  • Format : (212 x 278) mm

  • Nombre de pages : 76

  • Taille du fichier PDF : 95,2 Mo

  • Dans ce numéro : chemin de fer du Nord.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Nouvelle de MAURICE LEMOINE ir eklio leur ramasse d'argent dans le train, plus sa prime est importante. - Vous êtes de bonne foi, monsieur, je comprends, mais moi tje suis payé au rendement ! (10 La routine, tranquille, bien calé dans le passage central, jus- > qu'à l'intervention un peu sèche, agacée  : - Chez vous, vous ne mettez pas les pieds sur la banquette, = monsieur ? Alors ici, c'est pareil, il faut respecter. Les gens sont parfois d'un sans-gêne... On devrait plus soue) vent siffler des coups francs. Dans le fond, le train c'était un peu sa maison. Il n'aurait, certes, CW pas été jusqu'à dire qu'il s'agissait pour lui d'une vocation. Mais ‘CW ce métier lui plaisait. Bien qu'il lui prît à son goût trop de samedis <40 Z -de après-midi pour pouvoir suivre sérieusement le rugby. Il était rentré aux chemins de fer, à poser des traverses sur les voies, voici dix-huit ans. A l'époque, il jouait trois-quarts centre en équipe junior de sa ville natale et on lui prédisait un bel avenir sportif. Puis il avait passé un examen de contrôleur. Et avait dû abandonner les terrains au profit des convois. Il avait pas mal roulé sa bosse sur les parcours internationaux, Venise, Milan, Brescia, s'était bien régalé. Au lieu de dormir huit heures, il en dormait quatre, voire trois. Et visitait. Partir, c'était chaque jour l'aventure. Un train est un village de cinq cents à mille habitants, un stade plein, avec le public des tribunes, des virages, toutes les couches de la société. On ne savait jamais, en partant, ce qui allait s'y passer. La même expectative qu'à cinq minutes du coup d'envoi d'un match du tournoi des Cinq Nations. Avec, après coup, les bonnes et les mauvaises parties. Dans un TGV, par exemple, pas de problème, ou peu. Mais, sur le 346, pour ne prendre que celui-là... Ce train venait de Rome, quittait Vintimille à 21h45, c'était le dernier de la ligne, il ramassait tout. Toute la pagaille de toutes les gares. Des sacs à dos en veux-tu en voilà. Des vols en quantité. Un train merdeux, comme on dit... Heureusement, l'ambiance en bout de ligne compensait les ennuis du trajet. A Vintimille, tous se retrouvaient, contrôleurs et mécaniciens, Marseillais, Nîmois, Miramassiens. Ils avaient de grosses gamelles qu'ils avaient demandées à la SNCF pour le foyer. Ils achetaient le nécessaire et se faisaient, comme on dit, un reccati de pâtes. D'ailleurs, lorsque sa femme examinait son emploi du temps et voyait qu'il avait un Vintimille au programme, elle cessait de lui faire des nouilles trois jours avant le départ. A défaut de haute gastronomie, ils passaient de bons moments. Le chianti coulait gentiment et ils pouvaient, entre cheminots du sud de l'Hexagone, commenter interminablement le championnat de France, le tournoi des Cinq Nations, et tous les matchs perdus qu'on aurait dû gagner - même sans être chauvin. - Pardon monsieur, est-ce que j'aurai ma correspondance à Nîmes, pour Clermont-Ferrand ? Le contrôleur sursauta. Nîmes/Clermont-Ferrand, cela lui rappelait... Lui rappelait quoi ? Ah oui, une belle bataille de troisquarts, l'an passé ! - Pas de problème, monsieur, on est dans les temps. Il avait souri. Ily a des gens qui aiment voir le contrôleur. Dans un train, ils se sentent perdus. - Contrôleur, contrôleur, s'il vous plaît ! 68 - Correspondances n°2 Un petit monsieur, costume-cravate, visage congestionné, se tenait devant lui, surgi sans qu'il l'ait vu venir. - Pouvez-vous venir tout de suite ? - Que se passe-t-il ? - II y a une équipe de rugby. Ma foi, c'était gentil de le prévenir. Les yeux du contrôleur brillèrent de contentement. Il remonta à la hâte les wagons, plus pour rassurer le client qui le suivait à courte distance et lui avait dressé de la situation un tableau apocalyptique, que par inquiétude métaphysique. Il ne connaissait rien de plus bon enfant que l'ambiance enveloppant une équipe de rugby en déplacement. - Monsieur, faites quelque chose, le supplia bientôt une femme décomposée, se portant elle aussi à sa rencontre. Comme on dit vulgairement, ils montrent leurs bijoux de famille ! Le contrôleur fronça les sourcils, décontenancé. Le premier rugbyman qu'il rencontra, en première classe, se promenait effectivement en string, suivi par deux collègues, hilares, une canette à la main. En string donc, il tenait devant, à hauteur du sexe, une trompe d'éléphant. Et les deux autres suivaient, leur canette à la main. Si quelques voyageurs riaient encore, devant l'incongruité du spectacle, d'autres faisaient grise mine et détournaient le regard, ne sachant trop où le poser. - Monsieur, s'il vous plaît... - Oh ! Un contrôleur ! Vous avez votre billet ? - Monsieur, j'aime bien que tout le monde soit à l'aise dans mon train, et je crois que votre tenue... - Elle est pas sexy, ma tenue ? Le type fit tournoyer sa trompe d'éléphant tout en jouant du bassin. C'est joli à voir au début, concéda le contrôleur, avec un sourire forcé, mais après... Les deux autres rirent aux éclats. - Ecoutez, il y a des enfants. - Et alors ? Babar, ils connaissent déjà, ils m'ont pas attendu ! Pas vrai ma petite dame ? De la trompe émergeant de son puissant entrecuisse, il caressait l'oreille d'une voyageuse rouge de confusion. Le contrôleur redressa son mètre soixante-dix, l'heure était à l'autorité. Un seul point lui posait problème  : les trois individus qui lui faisaient face étaient des hommes très forts, en quelque sorte des bêtes, incontestablement des piliers. Il fallait donc faire preuve d'autant d'intelligence que de discernement. Inutile de provoquer un incident dont les conséquences eussent pu rejaillir soit sur l'honneur de la SNCF, soit sur la réputation du rugby, soit même, et encore pire, sur les deux. Tout groupe en déplacement est accompagné d'un ou de plusieurs responsables, quiconque a joué en équipe, fût-elle minime ou cadet, le sait. Vu la masse imposante des bestiaux qui divaguaient dans le train, il prit le parti d'aller à leur recherche. Il tomba ainsi sur le reste de l'équipe, regroupée dans la voiture-bar. Il reconnut immédiatement certains joueurs et en éprouva, sur le coup, une certaine émotion. C'est eux qu'il avait vus à la télé, la veille, battre "son" équipe. Ils avaient produit un
bon match, même si l'on peut considérer - sans être chauvin - que le résultat eût pu, sans scandale aucun, être inversé. Dans sa cuisine de type avion installée dans le renfoncement jouxtant le vestibule d'entrée, bras le long du corps, visage de craie, le steward lui balança une mimique désespérée. Le contrôleur comprit alors que cette troisième mi-temps était beaucoup plus sérieuse qu'il ne se l'était d'abord imaginé. Ils avaient chauffé la victoire au vin rosé et, avec la chaleur, l'alcool produisait son effet. En images fugitives, de vieux souvenirs lui remontèrent à l'esprit. La ligne de Brest, avec ses trains de permissionnaires. Qu'ils en viennent ou y repartent, dans les deux cas, les militaires étaient toujours complètement bourrés. Un bon chiffre d'affaires pour la restauration, mais une ambiance parfois tendue. - Messieurs, puis-je vous demander, entama-t-il d'un ton ferme... - Demande, mon petit bonhomme. - Je ne dédaigne pas l'exercice corporel, je l'aime, je le recommande. Il est nécessaire aussi bien au perfectionnement du corps humain qu'à l'éducation de l'esprit. - Qui c'est celui-là ? - C'est la dame pipi. - Non, c'est l'arbitre ! - Aux chiottes l'arbitre ! Deux se baladaient en slip, trois autres torses nus. L'homme à la trompe d'éléphant les rejoignit. Illustration de JEAN-MICHEL REGAD - Ecoutez-moi, personnellement, j'aime beaucoup le rugby dont la principale qualité, je ne vous apprends rien, est le fair play. - Qui c'est ça ? - Fair play ? C'est un joueur anglais, con ? - Fair play, à poil ! Fair play à poil ! Dix voix puissantes se mirent à scander, fixant le contrôleur et oubliant momentanément Fair play  : - A poil, à poil ! Il est des moments, dans l'existence, où il faut savoir se montrer moins rigide. En une fraction de seconde, le contrôleur pensa à son collègue Levillain, déshabillé de fond en comble pour avoir demandé avec un petit peu trop d'insistance les billets d'une équipe - de rugby, déjà, soi dit sans être chauvin. Il n'avait pas eu le doigté, comme on dit. Le contrôleur entreprit de limiter les dégâts et de sauver éventuellement sa virginité - à présent menacée par l'escalade verbale des sportifs éméchés. Il opposa tout de même une résistance farouche au pack déchaîné et, d'une certaine manière, campé dans la porte de la voiture-bar comme d'autres se postent devant l'en-but, faisant obstacle de son corps, sauva le match, en empêchant plus ou moins l'équipe d'envahir le terrain adverse, de se répandre dans le reste du convoi. Il avait dû renoncer à récupérer sa casquette qui courait de main en main et alla finir en essai, derrière le bar, dans le four électrique, au terme d'un magnifique travail collectif de toute la ligne d'avant. Correspondances n°2 - 69



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