Correspondances ferroviaires n°10 déc 03/jan 2004
Correspondances ferroviaires n°10 déc 03/jan 2004
  • Prix facial : 9,50 €

  • Parution : n°10 de déc 03/jan 2004

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : LR Presse

  • Format : (212 x 278) mm

  • Nombre de pages : 76

  • Taille du fichier PDF : 107 Mo

  • Dans ce numéro : le temps des cabines rondes.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Récit d'ÉTIENNE CATTIN s- même rien de comparable avec le cale-soupape (15) de Valenciennes ou de Somain. Puis le profil est pas le même. T'as de bonnes grimpées dans un sens comme dans l'autre, mais t'es encore mieux soigné avec celles du retour. Surtout elles sont pas placées de la même façon. A l'aller t'attrapes le sommet à Anor, avant d'avoir fait la moitié du trajet  : après, t'as plus qu'à te laisser glisser jusqu'au bout. Y a bien encore quelques petits coups de collier à donner, comme pour monter à Locquignol, mais c'est pas méchant parce que t'as le temps de gonfler (16) en dégringolant. Au retour, mon gars, ça change de musique. Faut grimper jusqu'à Martinsart. Le drame, il se joue à trente kilomètres du but. Quand t'arrives là, le feu est pourri et toi, t'es à moitié crevé... Martinsart, toujours on y revient. Parce que Martinsart, quand on prend à Somain, il est à 130 kilomètres du départ... Oui, notre retour, ç'a été un poème. Ah ! notre jeunot, il avait choisi sa tournée ! Je suis sûr qu'il doit s'en souvenir aussi. On est parti de Somain avec deux rames de "bateaux" (17) vides. Les purées magistrales, ça se passait presque toujours avec deux rames de bateaux vides. Pour mettre dans le poêle, on avait un tender de poussot (18) et douze briques. Le poussot, c'était plus de la terre que du charbon. Les briques, c'étaient des briques comme toutes les briques ; mais il y en avait douze. Pas treize. Douze. Même entre Somain et Valenciennes on ne faisait déjà plus l'heure. On s'est déjà renippé (19) à Valenciennes. Puis, on a attaqué la bosse. Au bout de quelques kilomètres, c'était déjà la purée noire. Au Poirier, on voyait plus l'eau dans le tube (20). Le père Rémy se lamentait  : "Jamais on arrivera à Martinsart" qu'il répétait toujours. Et, au fond, sur les trois qu'on était, personne n'y croyait, qu'on arriverait à Martinsart... En montant Quérenaing, on a été pris dans un orage épouvantable. Jamais j'en avais vu de pareil. On aurait dit le Bon Dieu et le Diable s'étaient donné la main pour empêcher coûte que coûte notre train de passer. La foudre a dû sonner plusieurs fois nos bateaux. Eh bien, tu me croiras si tu veux, on ne s'est pas plus occupé du temps que s'y avait un beau soleil. On était tout à notre purée et rien qu'à elle. On avançait si lentement que la pluie dégringolait à seaux dans la cabine. On était trempé comme des rats. Ça nous empêchait pas de transpirer comme des veaux. On sautait sur le croc, chacun à son tour, et on labourait le feu sans arrêter. Dans ce voyage, on a plus manié le croc que la pelle. Le jeune sous-chef, il prenait le croco comme nous. Mais le feu ne voulait pas plus savoir avec lui qu'avec nous. Il en était malade, le pauvre bougre. Y avait rien qui brûlait. Je me demandais si notre feu allait pas crever en pleine voie... Tu me croiras encore si tu veux, mais on s'est pas aperçu que l'orage avait ripé et que la flotte nous dégringolait plus sur la gueule... Alors, on s'est traîné comme on a pu. Je me demande encore comment on a pu grimper jusqu'à Anor sans planter un chou. Je crois qu'on l'aurait pas fait si on avait été seuls, le père Rémy et moi. C'est pas que le jeunot nous a aidés beaucoup, mais on a voulu lui montrer ce qu'on savait faire. En descendant du côté d'Hirson, on a secoué le feu tant qu'on a pu. On a laissé le souffleur à fond. À l'arrêt d'Hirson, même musique  : on s'est regonflés un peu en prenant de l'eau. On est reparti avec neuf ou dix kilos et un demi-tube d'eau (21). Au sommet de la première grimpette, notre tube était déjà sucé et notre flotte dans 50 - Correspondances n°10 les chasse-pierres (22). On a continué à se démener comme des damnés en descendant vers Martigny. Y avait plus ni creux, ni bosses. Qu'on monte ou qu'on descende, c'était partout le même travail. On comptait plus le temps qu'on perdait, mais on s'arrêtait toujours pas. En remontant vers Liart on a repris un tout petit peu espoir. On s'est dit que si on arrivait jusqu'en gare on se regonflerait une dernière fois et qu'on essaierait ensuite d'atteindre Martinsart. Mais quelle marche funèbre ! On a fait pour finir un rétablissement sur le palier de Liart. On y amenait nos bateaux l'un après l'autre en faisant un nouvel effort pour chacun. On se demandait si on arriverait jusqu'en face du chef de service. Il nous attendait avec sa belle casquette et son drapeau, en face de son burlingue. Il nous a annoncé qu'on perdait du temps dans la marche, ce petit rigolo. On s'est mis tous les trois à l'engueuler. Il nous avait rien dit de mal au fond, et rien dit de faux surtout ; mais on avait besoin d'engueuler quelqu'un. Il a parlé du P.C.R. (23) - à cette époque c'était pas encore le P.R., c'était toujours le P.C.R. - on a gueulé plus fort. Alors il nous a foutu la paix. On l'a plus revu jusqu'à ce qu'on parte... Nous, on a encore enlevé des os, on a soufflé à en faire pisser la bourrique, on a remué tout ça tant qu'on a pu. Quand on a réussi à ravoir une dizaine de kilos et notre demi-tube d'eau, on a recommencé à se traîner. Y a même pas deux kilomètres de Liart à Martinsart, mais il nous a semblé qu'il y en avait vingt. En sortant du tunnel, notre flotte s'était déjà barrée. On la voyait qui dansait au bas du tube. On a été obligé de faire donner un injecteur pour pas griller le chaudron (24), mais, comme fallait s'y attendre, la pression a encore dégringolé. Quand on est arrivé vers le sommet, on avait à peine six ou sept kilos. Notre pompe à air ne donnait presque plus. Elle battait plus qu'un coup par-ci par-là. La pression d'air baissait déjà au réservoir principal. Et l'eau toujours dans les chasse-pierres ! Alors, on a presque (15) Cale-soupape : voir farinard, couscous... Le plus abominable combustible attribué aux locomotives à marchandises... Les anciens aux 150 E se souviennent du "poussier de Courrières" - mine de Lens -... surnommé le "pousse-au-crime". (16) Le temps de gonfler :... remonter la pression de la chaudière. (17) Bateaux : grands wagons minéraliers à bogies affectés au transport de minerai..., houille, coke, typiques de l'activité de l'artère Nord- Est. (18) Poussot  : synonyme de farinard, couscous, cale soupape... (19) Se renipper  : remonter la pression chaudière - décrasser partiellement le feu. (20) Tube à eau : niveau d'eau dans la chaudière... "à la bague", à la partie inférieure du tube à niveau d'eau au risque de `fondre les plombs". (21) Un demi-tube d'eau  : niveau d'eau correct dans la chaudière, observé dans la "glace Klinger" des deux niveaux en cabine. (22) Eau dans les chasse-pierres  : niveau d'eau à l'extrême minimum, risque de griller le chaudron. (23) Poste de commande de régulation...  : le régulateur exploitation la gare de Liart était sous l'autorité du P.C.R. de Reims, siège de l'arrondissement SNCF gérant la ligne de Martinsart. (24) Griller un chaudron par suite de manque d'eau dans la chaudière et pour en éviter l'explosion, les plombs fusibles situés au ciel du foyer, "grillaient", d'où l'expression "fondre les plombs","péter les plombs".
Ci-dessus : En 1950, un train complet de coke pour les aciéries de la Marine à Homécourt traverse la gare de Valleroy. Locomotive 1-150 E 77 de Lumes, mécanicien Cadot, chauffeur Rousselle (Photo  : DR/Coll.  : Francis Villemaux) fait du sur-place, un demi-tour de roue après un autre. Finalement, on a réussi à avoir quelques centimètres d'eau et à remettre la pompe en marche, cette fois, on en a profité pour se laisser glisser (25) tout doux de l'autre côté, sans rien brusquer, sans rien casser... On était morts tous les trois, quand on s'est retrouvé de l'autre côté du tunnel. Morts, que je dis, morts ! Et fous en même temps. Des trucs comme ça on s'en souviendra toute sa vie... Un grand merci à l'abbé PIERRE CATTIN, fils d'ÉTIENNE, d'avoir très aimablement accepté que Correspondances publie ce texte si évocateur d'un passé oublié. (25) Se laisser glisser  : après Martinsart, le train pouvait rouler sur l'erre jusque Tournes, grâce au profil favorable... Expressions utilisées : "faire une coulacle..","laisser flotter les rubans". Notes : FRANCIS VILLEMAUX Francis Villemaux Né à Nouvion en 1948. Entré à la SNCF en 1964 à Amagne. Agent mouvement puis agent de conduite à Lumes-Triage et au dépôt de Lumes de 1965 à 1982. Auteur de "Decapod, gueules noires & trafic lourd" aux Éditions La Régordane, 1992. Étienne Cattin (1912-1966) Écrivain et poète cheminot. Ingénieur de l'École Centrale des Arts et Manufactures, 1936. Attaché de traction aux chemins de fer de l'Est, mécanicien de route au dépôt de Paris-la-Villette (1939). Sous-chef de dépôt à Lumes, Belfort, Blainville (1940-43). Chef de dépôt à Vaires, Vitry-le-François, Mohon, Longuyon et Reims (1944-50). SON CEUVRE: "Trains en détresse", Prix Vérité 1953. "Ceux du Rail", Prix Chatrian 1954. "Les Dévorants" et "La fin des Dévorants" ; 1956. "Rat-Blanc et son chauffeur", Prix Jeunesse 1958. "L'Express du Soir", Prix Jean Macé 1962. "Le Pont de Noisy", recueil de poèmes, 1964. Le souvenir de ce grand cheminot et le rayonnement de son oeuvre sont perpétués par l'Association des Écrivains Cheminots (AEC), association qui prit le nom, après la disparition du poète, de Cercle Étienne Cattin. des activités littéraires classiques, l'association entend défendre et promouvoir la langue française. PUBLICATION  : "Le dévorant" (bulletin trimestriel). CERCLE LITTÉRAIRE ÉTIENNE CATTIN ASSOCIATION DES ÉCRIVAINS CHEMINOTS 1 bis, rue d'Athènes 75009 Paris Correspondances n°2 - 51



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