CNRS Le Journal n°300 jun/jui/aoû 2020
CNRS Le Journal n°300 jun/jui/aoû 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°300 de jun/jui/aoû 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : CNRS

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 68

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : spécial covid-19.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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DR. LES IDÉES « La justice déçoit d’autant plus qu’elle a été idéalisée » Sociologie. Quelle vision les Français ont-ils de la justice ? Quelles sont leurs critiques et attentes ? Quelles inégalités dénoncent-ils ? Analyse avec Cécile Vigour, spécialiste de l’analyse des politiques publiques et de la sociologie de la justice et du droit. PROPOS RECUEILLIS PAR FABIEN TRÉCOURT Vous avez publié il y a quelques mois les résultats de deux projets de recherche 1 sur la façon dont les citoyens perçoivent les institutions judiciaires. Quels sont-ils ? Cécile Vigour 2  : C’est contrasté. Nos concitoyens en ont une représentation très idéalisée, ils sont attachés à l’idée de justice, comptent sur cette institution et la considèrent comme un pilier du vivre-ensemble. Mais l’expérience qu’ils en ont est souvent décevante. L’institution apparaît comme difficile à comprendre et réservée aux personnes qui ont de l’argent… Ils pensent spontanément qu’il vaut mieux maîtriser certains codes, être doté d’un capital financier, culturel ou social, pour obtenir gain de cause. Même sans avoir lu Bourdieu, beaucoup reprennent ainsi à leur compte une critique très politique et sociale de la justice  : elle serait un instrument de pouvoir au service des dominants, participant notamment à un système de reproduction des inégalités. Qui avez-vous interrogé ? C. V.  : Du point de vue quantitatif, nous avons diffusé un questionnaire 3 auprès d’un panel aléatoire de 2 600 personnes. Nous avions auparavant animé 17 entretiens collectifs entre 2015 et 2017 avec des citoyens de tous horizons, dans une approche qualitative. Selon les méthodologies usuelles, nous avons constitué des groupes de catégories socioprofessionnelles homogènes, pour encourager l’expression libre et limiter l’autocensure... Nous avons veillé à la diversité des participants aux entretiens collectifs en termes d’orientation politique, de sexe, selon qu’ils ont eu ou non personnellement affaire à la justice, etc. On ne peut pas parler d’une représentativité stricte, mais nos échantillons sont suffisamment larges et diversifiés pour se faire une idée globale – mais instantanée – de l’opinion de la population française. En quoi leur vision est-elle moins éloignée qu’on aurait pu l’imaginer de celle des spécialistes ? C. V.  : L’un des groupes était constitué presque exclusivement de praticiens (notaires, juristes, etc.). Nous pensions obtenir des réponses très différentes par rapport aux autres participants (eux aussi regroupés au maximum selon leur degré de familiarité avec la justice). Mais les points de convergence ont été plus nombreux. Au final, beaucoup dénoncent un décalage entre un idéal de justice et son fonctionnement au quotidien, ainsi que des inégalités de traitement. Parmi les critiques assez consensuelles, on retrouve l’idée d’une justice trop lente – lorsque des procédures durent des années… –, mais aussi parfois trop rapide, dans le cas des comparutions immédiates par exemple. De manière générale, passer par la justice est souvent vécu comme une épreuve morale et psychologique, éventuellement violente. La rigidité de la procédure, ne laissant pas assez de place à l’humain aux dires des enquêtés, peut être difficile à supporter. Comment les peines sont-elles perçues ? C. V.  : Là encore les opinions furent très contrastées. Ainsi, un discours général de principe (« les magistrats ne sont pas assez sévères, en plus les peines ne sont pas toujours exécutées », etc.) se retrouvait moins quand les citoyens devaient juger euxmêmes une affaire. Nous l’avons observé en les faisant débattre sur le film documentaire d’un procès. Et aussi en leur proposant sur des cas fictifs d’évaluer la peine prononcée par le juge et de fixer eux-mêmes celle-ci. Nous avons été frappés de voir à quel point les sanctions les plus légères (travaux d’intérêt général, stages...) étaient plébiscitées. Surtout, une écrasante majorité tient à une dimension pédagogique. Pour eux, le condamné doit prendre conscience de la gravité des faits et se remettre en question, sans quoi la justice n’aurait pas atteint son but. Ils ne veulent pas tant punir – sauf lorsque l’intégrité physique ou psychologique de la victime a été atteinte… –, que transformer la personne. 1. Cette recherche inclut également Bartolomeo Cappellina, Laurence Dumoulin, Jacques Faget, Virginie Gautron et Pierre Vendassi. Ces projets feront l’objet d’un rapport pour la Mission de recherche Droit et Justice.L. Dumoulin etC. Vigour, « « On a soif d’idéal ! » Des critiques à la hauteur des attentes des citoyens. Un éclairage à partir d’entretiens collectifs », in S.Amrani-Mekki (dir.), Et si on parlait du justiciable du XXI e siècle ?, Dalloz, 2019, p.29-81. V. Gautron etC. Vigour, « Les représentations sociales des peines en France. Une approche par entretiens collectifs », in D. Bernard 64 CNRS LE JOURNAL
1 Audience publique, octobre 2004. À leurs yeux, la justice ne doit pas être l’instrument d’une vengeance…C. V.  : C’est frappant oui. Dans l’un des documentaires, un jeune homme exclu d’un club revient avec un fusil, tire un coup de feu en l’air… et écope de deux ans de prison dont un an de sursis. La majorité des personnes interrogées juge cette peine trop sévère. Il y avait bien sûr des débats sur le choc psychologique potentiel pour les clients, sur l’importance de réaffirmer des valeurs fortes – on ne revient pas avec un fusil, il y a d’autres façons de protester… Mais globalement, les Français privilégient la pédagogie. Très surprenant aussi  : ils tiennent compte – avec certes moins de précision – des mêmes critères d’atténuation des peines que les magistrats, par exemple, si la personne est la seule pourvoyeuse de revenus de la famille, si ses proches (eux innocents) vont souffrir de sa condamnation, etc. Et si un petit délinquant risque de se retrouver en prison avec de grands délinquants, les Français plaident massivement contre son incarcération. Des jugements différents ont-ils été préconisés selon le profil économique et social de l’accusé ? C. V.  : La question de l’impunité des élites revient souvent. Beaucoup de Français ont le sentiment que la délinquance en col blanc est au-dessus des lois ou du moins peu sanctionnée. À l’inverse, les plus modestes seraient systématiquement condamnés, comme en témoignerait, selon notre panel, la répression de la délinquance routière. En revanche, on retrouve un discours assez homogène sur des crimes jugés plus graves, touchant à l’intégrité physique ou psychologique  : les meurtres, les viols, etc. Mais là encore, le discours général consistant à plaider pour plus de sévérité s’étiole lorsqu’on les met en position de juger eux-mêmes les affaires, beaucoup donnant même des peines moins lourdes que les juges. De manière générale, on observe une tension entre un idéal universaliste, traitant toute personne de la même façon, et l’envie de tenir compte des circonstances ou du contexte. et K. Ladd (dir.), Les Sens de la peine, Presses de l’Université Saint-Louis, 2019, p.61-101. 2. Chargée de recherche au Centre Émile Durkheim (CNRS/Université de Bordeaux/Sciences Po Bordeaux). 3. Grâce au soutien technique de l’équipement d’excellence Données, infrastructures et méthodes d’enquêtes en sciences humaines et sociales (Dime-SHS, Sciences Po Paris). LES IDÉES LUDOVIC/REA Qu’attendent-ils vraiment de la justice ? C. V.  : Pour beaucoup, la première qualité d’un avocat ou d’un magistrat est d’être attentif aux situations particulières, de prendre le temps de comprendre et de se mettre à la place des personnes jugées. Le cauchemar pour eux serait une justice entièrement automatisée où l’on se contenterait d’appliquer des barèmes de peine à l’aveugle. La plupart ne croient pas qu’« une machine ou un robot », sans émotion, puisse prendre des décisions plus impartiales et donc plus justes. Beaucoup font le parallèle avec les métiers de l’éducation ou de la santé dont les personnels ne peuvent pas se contenter de soigner sans un mot ni un regard. Le fait que les professionnels du droit ne le fassent pas, par manque de temps, de disponibilité ou parfois d’envie, est une source majeure de déception. On retombe toujours sur ce contraste  : la justice déçoit d’autant plus que, avant que l’on y soit confronté, elle a été idéalisée. ii Lire l’intégralité de l’entretien sur lejournal.cnrs.fr N°300 65



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