CNRS Le Journal n°300 jun/jui/aoû 2020
CNRS Le Journal n°300 jun/jui/aoû 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°300 de jun/jui/aoû 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : CNRS

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 68

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : spécial covid-19.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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EN PERSONNE Roland Marchal  : « J’ai été un otage académique » Entretien. Le chercheur du CNRS a été libéré le 20 mars dernier après neuf mois et demi de détention en Iran. Il s’interroge sur la capacité des scientifiques à pouvoir continuer à y travailler, alors que Fariba Adelkhah, sa compagne, a été condamnée en mai à une lourde peine de prison. PROPOS RECUEILLIS PAR LAURE CAILLOCE 54 CNRS LE JOURNAL De quoi vous accusaient les autorités iraniennes, vous qui êtes un spécialiste du Sahel ? Roland Marchal  : Ils m’ont d’abord accusé d’être le chef d’un grand réseau d’espionnage français en Iran, puis ça a évolué. À un moment, j’essayais d’influencer la politique extérieure de l’Iran – j’avais en effet invité un chercheur iranien à une conférence sur la mer Rouge organisée à Sciences Po en mars 2019. À un autre, je travaillais pour le Comité de sanctions des Nations unies sur l’Iran, sanctions dont je ne connaissais même pas l’existence alors ! Tout ça sur la base d’un mail d’un ami m’indiquant que des représentants de ce comité étaient présents en République centrafricaine à mon arrivée... À la fin, j’étais devenu un agent de la CIA, car je connaissais des diplomates américains – je travaille dans des pays d’Afrique où les États-Unis sont très présents – et que j’avais été invité à participer à des conférences organisées par le Département d’État par le biais d’un de ses services aujourd’hui appelé Bureau of Research and Intelligence (intelligence veut également dire espionnage en anglais, Ndlr). N’avez-vous jamais vu de juge ? R. M.  : J’ai vu un juge une seule fois, en février 2020, soit huit mois après mon arrestation. Il m’a signifié le chef d’inculpation pour lequel j’aurais dû être jugé en mars dernier – avant d’être finalement libéré  : collusion en vue de menaces sur la sécurité intérieure iranienne, sans me dire sur quels faits cette accusation était fondée. Jusque-là, j’étais aux seules mains des Pasdaran, les Gardiens de la révolution, qui dépendent uniquement du Guide suprême – hors du système judiciaire iranien classique. Lire l’intégralité de l’entretien sur lejournal.cnrs.fr Quel était votre état d’esprit durant tout ce temps ? R. M.  : J’ai d’abord cru à un malentendu car je ne travaille pas sur l’Iran et ne me suis jamais exprimé sur ce pays, puis j’ai espéré plusieurs fois ma libération, et à chaque fois cet espoir a été vain. Après plusieurs mois, et pour éviter des déceptions chaque fois plus douloureuses, j’ai cessé d’espérer une libération rapide. Le meilleur scénario que j’entrevoyais pour moi, c’était une libération à l’été 2020 ; un scénario raisonnable, c’était après les élections américaines de novembre 2020 ; le scénario le pire était que je sois condamné et que je doive effectuer une partie de ma peine. Autant vous dire que ma libération le 20 mars dernier a été une complète surprise pour moi. Avez-vous eu connaissance du comité de soutien et des nombreuses actions menées en France ? R. M.  : Non, je n’en ai rien su durant des mois. Le consul de France le savait, mais nos échanges étaient brefs et très surveillés. C’est mon frère qui a brièvement mentionné le comité de soutien, lorsque j’ai pu l’appeler le 24 décembre. Le véritable enjeu de mon arrestation m’échappait également à l’époque. Ce sont mes gardiens qui ont fini par me le dire, en janvier 2020, alors que je faisais une grève de la faim pour réclamer l’accès à mon avocat et l’opération d’une hernie qui me faisait souffrir depuis des mois. Ils m’ont dit  : « Votre grève de la faim ne sert à rien, car votre sort est lié à celui d’un ingénieur iranien détenu en France. » « Dans l’esprit des Pasdaran, tout universitaire est un espion en puissance... »
La libération de cet ingénieur iranien, c’est donc cela qui s’est joué durant tout ce temps ? R. M.  : Oui, en tout cas rétrospectivement. Cet ingénieur soupçonné de vouloir faire entrer du matériel technologique en Iran en violation des sanctions décrétées par les États-Unis a été arrêté à Nice en février 2019. Le 28 mai, la cour d’appel d’Aix-en-Provence a rendu un avis favorable à son extradition vers les États-Unis – et j’ai été interpellé le 6 juin à Téhéran. L’ingénieur a fait appel du jugement. La Cour de cassation a finalement confirmé la possibilité juridique d’une extradition le 11 mars 2020, mais le Premier ministre ne l’a pas signée. L’ingénieur iranien a été libéré. Il est parti le vendredi 19 mars au matin de Paris, et moi le samedi de Téhéran... J’ai été un otage académique, mais je ne suis pas le seul. Depuis l’élection de Donald Trump et le retour des sanctions contre l’Iran, les Pasdaran ont de plus en plus recours à ce moyen de pression. Qui sont ces scientifiques emprisonnés en Iran ? R. M.  : Il y a eu de nombreuses arrestations d’universitaires binationaux, avec une prédilection pour les Irano- Britanniques et Irano-Américains, car ces deux pays ont arrêté de nombreux Iraniens au prétexte qu’ils essayaient de passer outre les sanctions. Fariba a partagé sa cellule avec une anthropologue irano- australienne ; j’ai pour ma part partagé la mienne avec un groupe de spécialistes de l’environnement d’une ONG iranienne – mais présidée par un Iranien qui avait également la nationalité américaine –, arrêtés alors qu’ils travaillaient dans la région du Baloutchistan. Dans l’esprit des Pasdaran, tout universitaire est un espion en puissance... et travaille, même s’il ne le sait pas, pour les services secrets de son pays ! L’une des choses qu’ils n’arrivent pas à comprendre, c’est la liberté dont nous jouissons, notre capacité à choisir nos problématiques de recherche. Faut-il cesser la coopération scientifique avec l’Iran ? R. M.  : Je suis universitaire et je pense qu’il est important d’avoir une coopération avec ce pays et de développer les échanges universitaires. Je suis donc hostile à un quelconque boycott. Mais en tant que scientifiques, nous devons pouvoir travailler en Iran en ayant la garantie que nous ne serons pas inquiétés sans motif valable, ou sur des bases complètement délirantes... de la même façon qu’on n’arrête pas n’importe comment un journaliste étranger. Ce doit être une priorité d’agenda pour nos autorités, au niveau français et européen, que d’obtenir un minimum de garanties sur le respect des scientifiques. Fariba Adelkhah, toujours détenue en Iran, s’est vu notifier le 16 mai sa condamnation. Avez-vous de ses nouvelles ? R. M.  : Fariba a été condamnée à la peine maximale, soit cinq ans de prison pour « collusion » contre la sûreté nationale, auxquels s’ajoute un an pour « propagande contre le système ». Nous y étions préparés  : en première instance, la peine maximale est généralement prononcée dans les affaires concernant la sécurité nationale. C’est en appel que, théoriquement, le juge regarde la valeur de l’accusation et les arguments de la défense, et peut décider de réduire la durée de la peine de façon plus ou moins substantielle. Une chose est sûre  : Fariba souhaite que sa libération se fasse sans conditions. Elle veut sortir la tête haute, avec son ordinateur et ses notes de terrain, et ne veut pas que sa libération soit assortie de restrictions de ses droits d’expression en Iran. II EN PERSONNE Roland Marchal, le 7 avril 2020. N°300 55 GUILLAUME BONNET/AFPTV/AFP



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