CNRS Le Journal n°245 juin 2010
CNRS Le Journal n°245 juin 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°245 de juin 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : CNRS

  • Format : (215 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 2,7 Mo

  • Dans ce numéro : Rien n'arrête les mathématiques

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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30 6 ZOOM 6 Bushman en train d’observer l’une des peintures rupestres sudafricaines qui ont été étudiées par le célèbre abbé Breuil, surnommé le Pape de la préhistoire. 7 Vue actuelle de la grotte de Namibie dans laquelle se trouve la Dame blanche (personnage central de la peinture dont les jambes sont blanchâtres). Elle fut découverte par hasard en 1918. 8 Peinture mythique de La Dame blanche. L’abbé Breuil y a vu un indice de l’existence d’une antique civilisation blanche en Afrique australe. Pour Jean-Loïc Le Quellec, cette interprétation s’inscrit dans la droite lignée des récits de races perdues, tels ceux de L’Atlantide ou des Mines du roi Salomon. POUR EN SAVOIR PLUS À LIRE > La Dame blanche et l’Atlantide. Enquête sur un mythe archéologique, Jean-Loïc Le Quellec, Éditions Errance, coll. « Pierres tatouées », 2010, 288 p. > Vols de vaches à Christol Cave. Histoire critique d’une image rupestre d’Afrique du Sud, Jean-Loïc Le Quellec, François-Xavier Fauvelle-Aymar et François Bon, Publications de la Sorbonne, coll. « Locus Solus », 2009, 175 p. > Des Martiens au Sahara. Chroniques d’archéologie romantique, Jean-Loïc Le Quellec, Actes Sud/Errance, 2009, 320 p. Le journal du CNRS n°245 juin 2010 > 7 comme des sauvageons incapables d’évoluer, des sortes de fossiles vivants de la préhistoire, pour qui les bêtes des agriculteurs ne sont que des proies comme les autres, raconte Jean-Loïc Le Quellec. Cette réputation, qui leur a valu d’être massacrés par les Afrikaners, est renforcée par la peinture de Christol Cave. » Tout comme la démonstration qui pointe en filigrane : puisque ce sont les Bushmen, ces moins que rien, ces pillards, qui occupaient le territoire sud-africain à l’origine et puisque les Noirs bantous ne sont arrivés d’Afrique subsaharienne que bien plus tard, les Blancs ont toute légitimité à investir ces terres australes. « Pourtant, quand on porte à cette peinture le regard frais du profane, en dehors de tout contexte politique et social, poursuit le chercheur, on s’aperçoit que les rôles sont inversés : ce sont les Noirs bantous qui fondent sur les Bushmen pour leur voler du bétail, pas l’inverse ! Ce qui n’est pas étonnant : contrairement à ce qu’on a longtemps pensé, les Bushmen ont été tantôt chasseurs, tantôt éleveurs au cours de leur histoire. » Sa thèse novatrice, Jean-Loïc Le Quellec l’a étayée grâce à la photographie. Avec des capteurs de 32 millions de pixels et des logiciels performants, il a relevé des détails inédits, notamment des bâtons de berger dans les mains des Bushmen. « C’est quand même étrange que les vilains pilleurs portent des bâtons de berger et les pauvres victimes, des lances et des boucliers, vous ne trouvez pas ? », remarque-t-il avec malice. AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA LIBYE Autre grotte, autre peinture, autre révision. Dans son livre La Dame blanche et l’Atlantide, Jean-Loïc Le Quellec décortique le mythe de la Dame blanche. En 1918, dans la région du Brandberg, en Namibie, l’explorateur Maak découvre par hasard un panneau représentant un grand personnage blanchâtre. À la fin des années 1940, l’abbé Breuil, alors considéré comme le pape de la préhistoire, se prend de passion pour cette figure dans laquelle il voit une femme au nez aquilin d’origine égyptienne ou crétoise. Pendant plusieurs décennies, cette Dame blanche va nourrir le fantasme de l’existence d’une ancienne civilisation blanche antérieure à celle des Noirs sur le continent africain. Plusieurs voix se sont élevées pour réfuter, voire condamner, la thèse de Breuil. Et aujourd’hui, la plupart des préhistoriens s’accordent pour dire que cette prétendue Dame blanche n’est pas une dame – le personnage possède un pénis ! – et que le blanc de sa silhouette, probablement symbolique, n’a rien à voir avec la couleur de sa peau. Mais Jean-Loïc Le Quellec va plus loin : « Selon moi, l’interprétation de Breuil, supposée scientifique, est en fait un roman qui s’inscrit dans la droite lignée des récits de races perdues, très en vogue au XIX e siècle, tels Les Mines du roi Salomon ou L’Atlantide. Ils étaient fondés sur l’idée d’une civilisation blanche très avancée perdue au cœur de l’Afrique et redécouverte par des explorateurs. Une idée que les promoteurs de l’apartheid ont évidemment utilisée à l’envi. » Pour réviser de tels mythes, construits par les grandes figures de l’art rupestre comme l’abbé Breuil, il fallait un brin d’insolence. Et une grande érudition. Le savoir, Jean-Loïc Le Quellec l’a acquis malgré quelques obstacles. « Quand j’étais enfant, tous les livres de la maison étaient mis sous clé. Alors je lisais en cachette, ce qui inquiétait beaucoup ma mère », se souvient-il avec amusement. À force de lectures interdites, il passe son bac et devient instituteur. Puis c’est le service militaire ; il choisit la coopération ; on lui impose la Libye. C’est là-bas que l’Afrique, la préhistoire et l’art rupestre vont entrer dans sa peau. Pendant quatre ans, de 1976 à 1980, il habite dans une oasis perdue en plein désert. Comme il est curieux, il sillonne la région et visite de nombreux sites de peintures. À l’époque, il n’y connaît rien. Très vite, il comprend que ses observations sont précieuses tant la zone qu’il arpente est difficile d’accès. À Paris, les grands pontes de la préhistoire, Henri-Jean Hugot et le général Huard en tête, lui conseillent de faire un inventaire méthodique des peintures. Pris de passion pour son sujet, il s’exécute. Pendant plusieurs années, il quadrille le désert, étudie minutieusement chaque peinture qu’il croise. Puis, sous la pression de ses pairs, il se décide à utiliser le trésor récolté et passe une thèse. Avec comme
8 président du jury Théodore Monod lui-même. « J’avoue que j’en suis assez fier », dit-il avec toute l’humilité qui le caractérise. TRENTE-CINQ ANS DE PÉRÉGRINATIONS Nous sommes alors en 1992. Il n’y a pas de poste immédiatement disponible au CNRS. Jean-Loïc Le Quellec continue donc sa route en solitaire. Dès que ses vacances et ses finances le lui permettent, il retourne au Sahara auprès des nomades et des peintures. En trente-cinq ans de pérégrinations, à « bricoler dans [son] coin », il va mettre au jour tant de nouveaux sites qu’il a cessé de les compter. Quand on lui demande quelle est sa trouvaille la plus marquante, il choisit sans hésiter : « C’était au milieu des années 1980. Avec un petit groupe d’amateurs, nous arpentions le plateau du Messak, dans le Sud libyen, une région qui n’avait encore jamais été cartographiée. Dans les oueds, nous avons découvert des centaines de sites regroupant plusieurs dizaines de milliers de peintures, c’était incroyable ! » Au fil de ses explorations, il publie dans des revues scientifiques de référence. Toujours sans attaches. De cette vie d’affranchi, il garde un souvenir doux-amer : « Je me suis senti assez seul, surtout quand les pros me faisaient sentir que je n’étais qu’un amateur. Mais c’est une école extraordinaire. Sans moyens, on apprend à se débrouiller et à tout faire soi-même : les photos, les cartes, le moindre petit bricolage. » Cette indépendance lui permet aussi de « papillonner » d’une discipline à l’autre, au gré de ses envies, de l’art rupestre à la préhistoire en passant par la mythologie et l’ethnologie. « Je crois que ce pluralisme est essentiel si l’on veut prendre du recul et replacer des découvertes dans leur contexte », confie-t-il. À la fois humble, érudit, indépendant et pluridisciplinaire, Jean-Loïc Le Quellec a sans conteste l’étoffe d’un grand chercheur. Même si, dans la profession, il débute encore… Émilie Badin 1. Unité CNRS/Université Paris-I/EPHE Paris/Université Aix-Marseille-I. 10 © Photos et dessins : J.-L. Le Quellec/CNRS Photothèque 9 ZOOM 31 9 Relevé très approximatif de de La Dame blanche par l’abbé Breuil. Désormais, la plupart des spécialistes s’accordent pour penser qu’il s’agit d’un personnage masculin, puisqu’il apparaît que celui-ci possède un pénis. Quant à sa couleur blanche, elle est symbolique et ne représente aucunement une couleur de peau. 10 Chercheur indépendant pendant trente-cinq ans, Jean- Loïc Le Quellec a dû apprendre à faire tout lui-même : prendre des photos, établir un relevé des peintures ou encore dresser une cartographie des lieux. CONTACT Centre d’études des mondes africains, Paris ➔ Jean-Loïc Le Quellec jllq@rupestre.on-rev.com ➔ http:Ilaars.fr ➔ http:Ilrupestre.on-rev.com Le journal du CNRS n°245 juin 2010



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