Cité Musiques n°71 jan à jun 2013
Cité Musiques n°71 jan à jun 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°71 de jan à jun 2013

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Cité de la Musique

  • Format : (229 x 300) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 6 Mo

  • Dans ce numéro : musique et cinéma.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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JANE EVELYN ATWOOD/AGENCE VU L’ÉVANGILE SELON LES FEMMES John Adams et Peter Sellars, complices de longue date, se retrouvent dans un opéra-oratorio pour une relecture de la Passion du Christ à travers la parole de Marie-Madeleine. Après la mort de Jésus, et sa subséquente résurrection, la place des femmes au sein de l’Église se réduit d’un coup à la portion congrue. Rédigées par des hommes, les Écritures nous en parlent plus comme des objets que comme des sujets : alors qu’elles sont constamment aux côtés du Christ, qu’elles sont les premières actrices (et spectatrices) de sa vie, de sa divinité et de son message, leurs voix ne sont que rapportées, elles ne témoignent jamais directement. C’est cette lacune primordiale que John Adams et Peter Sellars ont voulu combler avec The Gospel According to the Other Mary. En donnant la parole aux femmes. À toutes les femmes. Depuis la création, en octobre 1987, de leur premier opus Nixon in China, Adams et Sellars forment l’un des duos les plus prolifiques de la scène lyrique outre-Atlantique. Ensemble, ils renouvellent la grande machine plusieurs fois centenaire de l’opéra pour la mettre à la sauce américaine : un spectaculaire qui, à la mythologie antique, préfère celle, non moins remplie de bruit et de fureur, qui a fondé la puissance des États-Unis. C’est donc l’histoire en marche qui leur sert de matériau dramaturgique : celle de Nixon, d’abord, puis l’avènement de l’ère nucléaire (Doctor Atomic), le conflit israélo-palestinien (The Death of Klinghoffer), ou les revendications sociales de l’Amérique contemporaine (I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky). En parallèle de cette production opératique, dont chaque opus est un succès, les deux hommes s’attèlent depuis une douzaine d’années à une autre forme lyrique : l’oratorio. Au travers de lui, c’est la religion dont ils s’emparent – cette religion qui constitue la colonne vertébrale de la société américaine, et qu’ils revisitent pour mieux redonner à son discours son universalité et son sens, ainsi qu’en questionner le rôle et l’impact aujourd’hui. C’est dans cette veine-là que s’inscrit The Gospel According to the Other Mary, qui fait ainsi suite à El Niño. Créé en décembre 2000 au Théâtre du Châtelet, El Niño est un oratorio de Noël d’un genre nouveau. John Adams et Peter Sellars y donnaient déjà la parole à une femme, et non des moindres : Marie, mère de Jésus, y raconte la nuit de la Nativité, telle qu’elle l’a vécue. The Gospel According to the Other Mary se concentre à son tour sur « l’autre Marie », Marie-Madeleine, sans doute la femme qui, après sa mère, occupe la place la plus importante aux côtés de Jésus. Si certaines interprétations (plus ou moins discutables) voient en elle sa compagne, une chose est certaine : Marie-Madeleine est et restera l’une de ses disciples les plus fidèles et les plus ferventes. Elle le suivra jusqu’au dernier jour, et sera le premier témoin de sa résurrection. Tout comme celui d’El Niño, le livret de The Gospel According to the Other Mary est en grande partie constitué de textes que l’on doit à diverses écrivaines et poétesses américaines ou latinoaméricaines. Parmi elles, citons Dorothy Day (1897-1980) – militante catholique issue du milieu ouvrier, cette figure révolutionnaire est connue pour ses combats en faveur de la justice sociale et des droits des femmes, ainsi que pour sa foi inaltérable en la non-violence –, Rosario Castellanos (1925-1974) – cette poétesse mexicaine, qui a grandi dans le Chiapas où elle fut témoin des conditions de vie et de travail des Indiens, œuvra ensuite contre toutes les formes d’oppression culturelle ou sexiste –, ou encore Louise Erdrich (née en 1954), qui promeut dans ses écrits la culture indienne d’Amérique. En guise d’exception qui confirme la règle, c’est avec le poème d’un homme, européen qui plus est, que se refermera le premier acte : Pâque de Primo Levi. C’est ainsi que Marie-Madeleine, « l’autre Marie », ne témoigne pas seulement du temps qu’elle a passé auprès de Jésus, ni même exclusivement de sa propre expérience. Pour John Adams et Peter Sellars, leur héroïne est une fi gure intemporelle de générosité et d’égalité sociale, une incarnation véritablement humaine du discours et de la dévotion christiques. Au reste, le Christ lui-même n’apparaît jamais dans l’ouvrage : tout au plus est-il cité. Le premier acte s’ouvre sur une cellule de prison : Marie-Madeleine a été arrêtée au cours d’une manifestation féministe. Dans la cellule voisine, la présence d’une héroïnomane en phase de désintoxication violente soulève une grande diversité de problématiques contemporaines : drogue et dépendance, suicide et privation de liberté, questionnement de la foi… La scène se déplace bientôt, d’abord vers le foyer pour femmes en difficulté fondé par Marthe (la sœur de Marie), puis, glissant encore avec cette facilité que permet l’oratorio, vers le miracle de la résurrection de Lazare. Le second acte reprend le fi l des Évangiles alors que s’annonce la Passion. En évoquant l’arrestation de Jésus, les deux créateurs mettent en perspective l’histoire sainte et les éternelles brutalités policières et abus de pouvoir, comme un commentaire en forme de contrepoint musicalo-narratif – réveillant au passage des résonances multiples : grèves et grandes manifestations ouvrières aux États-Unis, Printemps arabe, etc. Toutes ces violences et tous ces bouleversements dont les femmes sont trop souvent les premières victimes… Jérémie Szpirglas The Gospel According to the Other Mary de John Adams. Mise en scène de Peter Sellars. Salle Pleyel, le samedi 23 mars, 20h. 49
ESPRIT DE FUSION HAROLD HOFFMAN Le Quatuor Hagen interprète, le temps de deux week-ends, l’intégrale des quatuors à cordes de Beethoven. Depuis la tournée d’adieux des Berg, en 2008, les Hagen font figure de dernier monstre sacré de l’école germanique de quatuor à cordes. La saison dernière, la formation autrichienne fêtait ses 30 ans, avec notamment une étape à la Biennale de la Cité. Les musiciens, issus pour trois d’entre eux de la même famille, ne sont en tout cas pas prêts de raccrocher : on les retrouve ce printemps dans une intégrale Beethoven. Une rencontre au sommet, tant les Hagen ont noué un rapport fusionnel à ce répertoire. Le génie des quatuors de Beethoven est de faire le lien entre le modèle classique, marqué par l’héritage de Mozart et Haydn, et la modernité musicale, annonçant dans l’écriture l’audace de ceux de Bartók. Beethoven a composé ses quatuors au cours de trois grandes périodes : entre 1798 et 1800 (avec la série dédiée au prince Lobkowitz, mêlant élégance mélodique et perfection formelle), entre 1806 et 1810 (marqué par la série des quatuors phonique) et entre 1822 et 1826 (la période des cinq derniers quatuors, d’une innovation radicale, en particulier harmonique). Les Hagen saisissent parfaitement ces mutations stylistiques, pour avoir interprété et enregistré trois siècles de musique pour quatuors à cordes. La formation a notamment livré des versions de référence des œuvres de Haydn et Mozart et, à l’autre extrémité, des pièces de Webern et des deux quatuors de Ligeti. Leur homogénéité, leur sens du phrasé font merveille dans le répertoire classique, et leur précision digitale, leur goût des contrastes en font des interprètes idoines pour la musique moderne et contemporaine. Jouant sur instruments modernes, les Hagen n’en sont pas moins ouverts aux interprétations historiques. Ils ont notamment collaboré étroitement avec Nikolaus Harnoncourt, ce qui s’entend dans leur conception de l’articulation, leur dosage du vibrato. Le Quatuor travaille également de manière régulière avec des pianistes à forte personnalité, comme Maurizio Pollini, Krystian Zimerman ou Mitsuko Uchida. Forts de ces expériences, les membres des Hagen enseignent désormais dans différentes institutions, notamment le Mozarteum de Salzbourg et la Musikhochschule de Bâle. Si l’on excepte un changement de second violon (Rainer Schmidt a succédé à Annette Bik en 1987), le Quatuor Hagen est toujours resté profondément uni. On peut y voir là l’un des secrets de leur longévité. Ou bien est-ce cet engagement vital, physique, que l’on retrouve à chacun de leurs concerts ? Une détermination, un élan qui sont en tout cas en osmose totale avec la force rythmique beethovénienne. Antoine Pecqueur « Razumovsky », à l’écriture dense, voire sym- Le samedi 13 avril à 16h et 20h, le dimanche 14 avril à 11h, puis en décembre 2013. 50





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