CHUV Magazine n°25 oct/nov/déc 2011
CHUV Magazine n°25 oct/nov/déc 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de oct/nov/déc 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : CHUV

  • Format : (220 x 290) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 8,8 Mo

  • Dans ce numéro : naître grâce au sang d'un autre.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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chuv | magazine | automne 2011 Texte Alan Vonlanthen 32 Professeur assistant de philosophie à l'Université de Rostock en Allemagne, Andris Breitling mène des recherches sur la philosophie du langage et de l'histoire ainsi que sur des questions éthiques. Membre d'un groupe de travail interdisciplinaire s'attaquant à des problèmes de l'éthique médicale, il voit dans le don du sang un formidable exemple de la générosité qui est à la base de nos rapports sociaux. Il évoque pour CHUV|Magazine la problématique du don en général, l’importance de la générosité dans la vie sociale et les questions éthiques liées au don du sang. CHUV Le don du sang est anonyme. Est-ce l’une de ses spécificités ? Andris Breitling Le don du sang est une forme très particulière de don. On peut donner toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises. Je peux vous donner un cadeau, un coup de poing, ma parole. On peut « donner la mort », une femme peut « donner naissance » à un enfant, ce qui montre qu’on peut donner quelque chose qu’on ne possède pas. On peut être reconnaissant de ce qui nous a été donné par Mère Nature ou Dieu. La notion du don n’implique donc pas forcément un sujet humain comme donateur. Dans le cas du don du sang, si, bien sûr, mais comme on ne sait pas qui sera le bénéficiaire du don, on ne peut pas construire un lien social direct avec lui, comme lorsqu’on fait un cadeau d’anniversaire à quelqu’un. Nous devons dans ce cas étendre notre responsabilité à des donner « Il existe des actes de générosité qui échappent à toute logique économique » Spécialiste de l'éthique médicale, le philosophe allemand Andris Breitling s'exprime sur les aspects altruistes et symboliques du don du sang. gens que nous ne connaissons pas, voire à l’humanité tout entière. Cela constitue une étape très avancée dans le développement moral. L’éthologie nous apprend que l’altruisme n’est pas spécifique à l’homme. Mais le don du sang, si. S’agit-il de l’ultime manifestation de générosité humaine ? Avec l’idée de générosité, nous atteignons le cœur du concept de dontel qu’il a été développé, notamment, par des philosophes français du XX e siècle. Selon le Petit Robert, donner c’est « abandonner à quelqu’un, dans une intention libérale ou sans rien recevoir en retour, une chose que l’on possède ou dont on jouit ». Selon cette définition, il y a une différence fondamentale entre un don charitable ou gratuit et un échange de biens commerciaux auxquels on attache un prix. La générosité semble être un geste à sens unique : on donne sans savoir si l’on va recevoir quelque chose en retour. Un don peut-il être totalement désintéressé ou existe-t-il toujours une intention derrière l’acte ? C’est la question qu’ont posée des philosophes comme Jacques Derrida. Dans l’exemple du don du sang, s’il est vrai que le donateur ne bénéficie d’aucun avantage matériel, il reste qu’il pourrait être récompensé autrement : par exemple, en se procurant une bonne conscience. Friedrich Nietzsche disait qu’une bonne conscience permet un sommeil de qualité. Pour Aristote, la générosité est une vertu sociale par laquelle on gagne son honneur, c’est-à-dire qui permet d’être admiré et acclamé. Aujourd’hui, les galas réunissant les célébrités belles et richissimes pour récolter des fonds pour la bonne cause sont l'illustration concrète de cette sorte de reconnaissance sociale. Il y a encore une autre explication aux actes de générosité que des auteurs contemporains ont avancée : l’idée que la générosité est une garantie de succès sur le plan de l’évolution. Sous cet éclairage, la générosité ne peut plus être vue comme purement altruiste, l’altruisme lui-même étant vu comme un phénomène égoïste au niveau de l’espèce. Vous pensez aux travaux de Hamilton et Dawkins sur le gène égoïste, qui postulent – entre autres – que l’altruisme est une stratégie évolutive permettant indirectement aux individus de favoriser la transmission de leurs propres gènes ? Oui. Celà dit, aucune de ces explications – qui cherchent à justifier le don par des intentions secrètes – n’est capable d’expliquer le fait qu’on puisse éprouver l’expérience d’une vraie générosité. Pourtant, il existe des actes de générosité, d’hospitalité, d’amour qui échappent à toute logique économique. Le philosophe français Paul Ricœur les a caractérisés en disant qu’ils suivent une « logique de la surabondance ». A mes yeux, le don du sang est un bon exemple de surabondance, voire de débordement de bonté, même si, il faut le dire, c’est
un don qui ne nous coûte rien et qu’il est sans doute plus facile de donner son sang anonymement que d’entrer directement en contact avec une personne dans le besoin. Le don du sang doit-il rester gratuit ? Conceptuellement, le dontranscende la logique économique. Mais cela n’empêche pas que des dons – par exemple, les dons d’organes – puissent tomber sous les lois du commerce, avec des conséquences parfois fatales pour les donneurs tentés de donner plus qu’ils ne peuvent sans risques pour leur propre santé. Dans le cas des dons du sang, il me semble que le problème central est que la qualité des dons pourrait être dégradée si des personnes dans le besoin, notamment des toxicomanes, étaient invitées à donner. C’est pourquoi on a cessé de rémunérer les dons du sang en Allemagne. Certaines minorités religieuses rejettent en bloc la transfusion sanguine. Dans des cas extrêmes, des parents refusent que leurs donner enfants soient transfusés. De votre point de vue de philosophe, cela est-il moralement défendable ? L’idée que des parents puissent refuser un traitement à leur enfant m’échappe totalement, du moins si le traitement ne diminue pas sérieusement la qualité de sa vie. Si celui-ci ne fait que prolonger les souffrances d’une personne condamnée à la mort, c’est une autre histoire. Mais si ce sont des croyances religieuses ou idéologiques qui interdisent d’accepter un don de sang, arguant que cela pourrait menacer l’identité du receveur, alors il y a une incompréhension fondamentale car nous ne pouvons être ou devenir nous-mêmes que si nous interagissons avec les autres. Une identité qui devrait être préservée de toute influence extérieure, de tout échange, ne peut être que pathologique. Mais le sang est chargé de symboles. Cela n’en fait-il pas un objet de dontrès particulier ? On peut songer au pélican de piété, symbole du Christ, qui donne son sang pour nourrir ses petits. Mais il ne faut pas perdre de vue que le sang reste, très prosaïquement, une ressource vitale pour ceux qui ne pourraient pas survivre sans une transfusion. Or, ce qui est très intéressant d’un point de vue philosophique, c’est que tout don revêt une dimension symbolique. Fondamentalement, le geste de donner symbolise notre volonté de partager quelque chose de précieux, sans penser à une récompense. De tels actes de solidarité gratuite sont à la base de tous nos rapports sociaux. Celà étant dit, les donneurs potentiels ne devraient pas trop s’attarder sur les symboles mais simplement faire ce qui est juste. Donner son sang est vraiment facile. Il est sans doute très intéressant de penser aux implications éthiques et philosophiques d’un tel geste mais, finalement, on devrait simplement le faire. Comme disait l’écrivain Erich Kästner, « rien n’est bon tant qu’on ne le fait pas ».▫ 33 chuv | magazine | automne 2011



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