Chroniques n°63 jui/aoû/sep 2012
Chroniques n°63 jui/aoû/sep 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°63 de jui/aoû/sep 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 36,5 Mo

  • Dans ce numéro : Exposition : Wolinski, 50 ans de dessins

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Événement > Milan Kundera, le roman comme patrie Le Prix de la BnF*, créé à l’initiative de Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BnF, a été décerné cette année à Milan Kundera. L’occasion de recueillir le point de vue de François Ricard, qui accompagne l’écriture du romancier depuis trente ans et a participé à l’édition de son œuvre intégrale dans La Pléiade en 2011. Entretien. Chroniques : Milan Kundera a écrit une partie de son œuvre en Tchécoslovaquie et en tchèque, et une partie en France et en français à partir des années 1980. Comment cette dualité de cultures et de langues s’est-elle imprimée dans son œuvre ? François Ricard : Il est vrai que les six premiers romans de Kundera mettent surtout en scène des Tchèques, et les trois suivants, des Français. Cependant, son dernier roman écrit en tchèque (L’Immortalité) se passe en France, tandis que le dernier qu’il a écrit en français (L’Ignorance) se passe en République tchèque. Il ne faut donc pas exagérer la dualité dont vous parlez, qui reste après tout un phénomène accidentel, lié aux circonstances extérieures de la carrière de Kundera et sur lequel il n’a eu pratiquement aucun contrôle. En tout cas, cette double appartenance géographique et linguistique ne doit pas faire oublier l’unité profonde de l’œuvre. Que l’auteur vive à Prague ou à Paris, qu’il écrive en tchèque ou en français, c’est toujours le même art qu’il pratique, les mêmes thèmes qui le hantent, la même aventure esthétique qu’il poursuit. L’artiste Kundera, littéralement, n’a qu’une seule patrie, une seule langue, une seule culture : le roman. Kundera définit le roman comme une « méditation sur l’existence ». En quoi, selon vous, son œuvre répond-elle à cette définition ? F. R. : Prenez La Plaisanterie. Des commentateurs (ou des lecteurs) pressés y ont vu et continuent d’y voir un livre de dénonciation politique, ce qui n’est peut-être pas entièrement faux, mais terriblement réducteur. Car si cette œuvre nous parle encore aujourd’hui, plus de vingt ans après la chute du communisme, c’est que sa matière n’est pas 22 – Chroniques de la BnF – n°63 la situation socio-historique particulière où se trouvent les personnages, mais bien ce que cette situation leur révèle (et nous révèle) de la vie humaine, de sa fragilité, de son ambiguïté, de son instabilité, bref, de la « plaisanterie » qui est l’autre visage, le vrai visage peut-être, du « destin ». Même chose pour L’Immortalité, qu’on peut lire comme un tableau hautement critique de notre société (celle de l’imagologie), mais qui est d’abord l’exploration – à travers l’aventure de quelques personnages – de certaines catégories fondamentales de l’existence humaine (la lutte, le hasard, le sentiment, le moi). De nos jours, le roman peut servir à tout : décrire la réalité, défendre une cause, raconter une histoire, exprimer le vécu d’un auteur, exhiber un « style », divertir des lecteurs, etc. Chez Kundera, il n’a qu’un seul objet : méditer, c’est-à-dire explorer, interroger, relancer indéfiniment – et sans jamais conclure – cette énigme indéchiffrable que constituent la présence et la vie de l’homme dans le monde, ses relations avec ses semblables, sa connaissance et sa méconnaissance de lui-même, l’accep tation ou le refus de sa destinée. Relisez Kundera a poussé plus loin que quiconque ce qu’on pourrait appeler le roman du désenchantement moderne. Chez lui, les questions qui se posent sont les plus radicales : Comment vivre dans un monde qui n’est plus une patrie mais un piège ? Quelles possibilités reste-t-il à l’homme une fois que toutes les valeurs sont dévastées ? ses titres : amour, rire, oubli, légèreté et pesanteur, âme et corps, lenteur, identité, ignorance… Voilà en quoi consiste pour lui la vraie substance de l’imagination romanesque. Vous indiquez que Kundera est l’un des romanciers qui a le plus profondément renouvelé l’art du roman contemporain. En quoi consiste son apport esthétique ? F. R. : Très brièvement, trois choses. Tout d’abord, sur le plan thématique, Kundera a poussé plus loin que quiconque ce qu’on pourrait appeler le roman du désenchantement moderne. Chez lui, les questions qui se posent sont les plus radicales : Comment vivre dans un monde qui n’est plus une patrie mais un piège ? Quelles possibilités reste-t-il à l’homme une fois que toutes les valeurs sont dévastées ? Ensuite, du point de vue artistique, Kundera a inventé (ou réinventé) une façon différente d’écrire le roman, où la liberté totale (tout est permis) se marie à la nécessité la plus rigoureuse (rien n’est gratuit). En délaissant la linéarité et la progression dramatique au profit d’une composition beaucoup plus souple et éclatée, en misant sur ce que le romancier appelle la « variation », il ne s’agit plus de courir d’une scène ou d’un épisode à l’autre mais de tourner, d’errer inlassablement autour de quelques mots-thèmes, de quelques situations révélatrices, et ce, par tous les moyens disponibles (l’essai, le récit onirique, les interventions « personnelles » de l’auteur). Dans mon essai de 2003 1, c’est cette forme tout à fait inédite (et magnifique) que j’ai appelée, en m’inspirant d’un passage de L’Immortalité, le « roman-chemin ». Enfin, du point de vue « théorique », la tétralogie que forment L’Art du roman, Les Testaments trahis, © Gallimard/Photo Catherine Hélie.
Le Rideau et Une rencontre est, à ma connaissance, sans précédent dans l’histoire du roman. En lisant ces essais d’une intelligence, d’une finesse et d’une clarté incomparables, on a l’impression que le roman y prend conscience de luimême : il se dote d’une généalogie à lui, il réfléchit à sa nature et à sa vocation propres, il essaie de saisir ce qui fait sa valeur comme art, il explicite ses défis techniques et les diverses possibilités qui continuent de s’offrir à lui, il s’interroge sur sa place dans le monde actuel, et il se défend contre les attaques et les détournements qui le menacent. Que l’on soit ou non d’accord avec chacune des idées et des hypothèses qu’elle contient, cette œuvre d’un « praticien » qui réfléchit à son art marque incontestablement un tournant dans la compréhension que nous avons du roman moderne, et aucun romancier, aucun critique, voire aucun lecteur, s’il est un tant soit peu attaché à l’art du roman, ne saurait aujourd’hui s’en passer. Dans votre préface à l’édition de La Pléiade de son œuvre, vous écrivez que lire un roman de Kundera est toujours une expérience de la désillusion, mais que paradoxalement cette découverte est aussi une expérience de la beauté. Qu’entendez-vous par là ? F. R. : Que ce que nous appelons la « beauté » ne naît pas nécessairement d’une impression de plénitude ou de « plus-être ». Mais que cela peut aussi venir du sentiment d’une perte, de la découverte de l’incomplétude. Que la beauté ne loge pas néces - sairement dans l’extase, mais peutêtre aussi, peut-être surtout, dans la conscience de notre défaite et de Ci-dessus Milan Kundera notre ignorance, c’est-à-dire dans l’écroulement des certitudes et dans l’obscurcissement plutôt que dans le resplendissement de la vérité. Et que cette beauté-là, seul le roman comme méditation de l’existence humaine et comme plein accomplissement de la prose peut y donner accès. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki 1. Le Dernier Après-midi d’Agnès – Essai sur l’œuvre de Milan Kundera, Gallimard. * Le Prix de la BnF, créé en 2009, est doté d’un montant de 10 000 euros. Il est assorti d’une bourse de recherche universitaire d’un montant de 8 000 euros sur le travail de l’écrivain lauréat du prix, grâce à la générosité de Madame Nahed Ojjeh. Chroniques de la BnF – n°63 – 23



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