Chroniques n°62 avr/mai/jui 2012
Chroniques n°62 avr/mai/jui 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°62 de avr/mai/jui 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 7,9 Mo

  • Dans ce numéro : Spécial presse

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Expositions > Joel-Peter Witkin, le photographe à l’œuvre Il compose ses images comme un peintre compose sa toile : notes, esquisses, costumes, poses, rien n’est laissé au hasard dans l’œuvre de l’Américain Joel-Peter Witkin. L’artiste dépasse la simple question du sujet et donne à voir, grâce à ses méthodes peu communes de tirage, la matière même de la photographie. S’il est une voie que n’emprunte jamais Joel-Peter Witkin, c’est celle de la photographie directe. La rencontre de l’objectif, du monde et du hasard, « l’instant décisif » théorisé par Henri Cartier-Bresson, n’est pas l’instance fondatrice de sa conception. L’acte photographique n’est ici qu’une étape du procès de création. Quand la tension devient transe Une photographie de Witkin, c’est d’abord un croquis, une « étude » où tout est prévu, esquissé d’un crayon nerveux. Des notes précisent l’emplacement des objets, la direction des éclairages, la disposition des modèles, leur posture, leur taille, leur volume, leur costume. L’image finale est potentiellement présente et la prise de vue dure moins d’une demi-journée. Le moment est intense, la tension devient transe, car le photographe se 14 – Chroniques de la BnF – n°62 limitera à un film. Nous ne verrons jamais vraiment le fruit de cette phaselà : nouveau croquis, non l’œuvre achevée. Il serait illusoire d’imaginer un tirage réalisé d’une autre main que celle de Witkin. L’œuvre tenue de bout en bout par lui s’incarne et se révèle dans le retrait du laboratoire, le secret des formules, le fluide des bains chimiques. Il accorde à ce moment une importance cruciale, et c’est vers lui que tend le processus de création. Il s’est souvent expliqué sur les manipulations techniques et la chimie des produits. Nous arrêtent particulièrement son traitement du négatif et les risques qu’il fait courir à la matrice de l’image. Grattage, arrachement, abrasion, gribouillage, incision, il veut créer, sur « l’originel » les conditions de passage de l’imaginaire au réel. De même fait-il subir à certains tirages des traitements hérétiques : surcharges © Joel-Peter Witkin. (c) Courtesy baudoin lebon. Cliché Bertrand Huet. Ci-dessus Cornelis Bos (vers 1506 ? – vers 1564 ?) Léda, d’après Michel-Ange, eau-forte et burin Ci-contre Daphné et Apollon, Los Angeles, 1990 de peinture, retouches visibles, découpages, collages, couverture d’encaustique. La nature de multiple de la photographie semble totalement déniée, car Witkin fait peu de prises de vues, produit peu d’exemplaires et il s’agit souvent d’exemplaires uniques. La matière et le support Ce qu’ainsi il donne à voir est certes un « sujet », mais aussi la matière même, la photographie en tant qu’objet du monde. Ce que fit un Manet pour la peinture, montrer, audelà du « sujet » du tableau, l’importance de la matière et du support, Witkin l’accomplit pour la photographie. Son système de références aux grands thèmes de la peinture et aux grands artistes du passé, ne se rabat pas sur la production de simples copies de leur style mais remet en jeu thématique et approches. Il interprète et métamorphose. Witkin pratique la gravure, et affirme les liens que cet art entretient avec la photographie. Les sujets qu’il emprunte à la mythologie antique ou à l’histoire sainte ont nourri l’art des aquafortistes et des burinistes, qu’il s’agisse de transcrire et de multiplier les grandes peintures ou de lâcher la bride à leur propre créativité. « À partir du xvi e siècle, les artistes ont toute latitude à représenter de manière sensuelle le corps du Christ, de la BnF, Estampes et photographie © Joel-Peter Witkin © Courtesy baudoin lebon.
Vierge et de saints. Encouragés par les nouveautés plastiques […], ils ne se cantonnent plus aux scènes mythologiques mais vont également puiser dans des épisodes de la Bible en instillant un érotisme savamment dosé », écrit Séverine Lepape. Nous constatons cette relation figurale entre les interprétations du mythe de Léda par Witkin et Cornelis Bos ou la proximité Ci-dessus Joel-Peter Witkin, Harvest [Moisson], Philadelphie, 1984 des figures de martyrs chrétiens de Ribéra et des martyrs séculiers présentés chez le photographe. Le traitement lui-même de la matière photographique avec ses inscriptions, ses incisions, ses arrachements, dévoile le tropisme de Witkin vers les arts graphiques. Le plaisir du contact avec le bain chimique, la sensualité du travail de la main lors du tirage et de la révélation ne sont-ils pas l’une des grandes composantes communes de la photographie analogique et de la gravure ? Ainsi Witkin transcende-t-il la simple question du sujet pour se situer au plus près de la matière, pour engendrer la somptueuse et baroque germination de formes offertes à notre contemplation. Anne Biroleau Chroniques de la BnF – n°62 – 15



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