Chroniques n°60 oct/nov/déc 2011
Chroniques n°60 oct/nov/déc 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de oct/nov/déc 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 6 Mo

  • Dans ce numéro : L'abolition de la peine de mort a trente ans

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Expositions > Casanova Les jeux de l’amour et du hasard Aventurier de tous les plaisirs, Casanova n’a cessé de jouer sa vie au propre comme au figuré, s’en remettant au hasard avec un indéfectible optimisme. Beau joueur, le Vénitien a ainsi adopté une véritable philosophie de la chance. Une envie de vivre qui se confond avec le goût du jeu. Heureux au jeu, heureux en amour… Au xviii e siècle, malgré les interdits, le jeu se pratique en France dans toutes les couches de la société. Depuis le tripot minable jusque dans les salons de Versailles. À Venise, cette passion s’affiche. Dans les casinos, habitants comme étrangers s’y adonnent avec frénésie. Le Ridotto est ouvert jour et nuit. Casanova a grandi dans cette atmosphère survoltée, et le jeu est son élément naturel. Il trace cet autoportrait de lui dans la force de l’âge : « Assez riche, pourvu par la nature d’un extérieur imposant, joueur déterminé, panier percé, grand parleur toujours tranchant, point modeste, intrépide, courant les jolies femmes, supplantant les rivaux, ne connaissant pour bonne que la compagnie qui m’amusait, je ne pouvais être que haï. » Il ne voyage pas sans plusieurs jeux de cartes et, dans les villes où il séjourne, a vite fait de retrouver ses comparses. Il préfère les jeux de hasard à ceux qui supposent calcul ou stratégie, mais c’est l’occasion qui décide. Trente-et-quarante, vingtet-un, lansquenet, marseillaise, primiera, hombre, barcarole, biribie, échecs, dames… Il joue à tout, avec 6 – Chroniques de la BnF – n°60 une prédilection, partagée par ses contemporains, pour le pharaon. Casanova éprouve une jouissance particulière à dépenser pour ses amantes l’argent gagné au jeu, comme si ce don de la déesse Fortune devait être aussitôt redistribué d’après le seul principe de plaisir. Il croit en un lien irrationnel mais réel entre chance en amour et au jeu. À la fin de son séjour à Corfou, il attrape d’une prostituée une maladie vénérienne qui réduit à zéro son histoire avec une belle aristocrate, Mme F. Et, dans le même élan de catastrophe, il n’arrête pas de s’endetter : « J’ai appris ce que c’était qu’un homme en guignon […] Après avoir connu cette fatale créature j’ai rapidement perdu santé, argent, crédit, bonne humeur, considération, esprit, et faculté de m’expliquer, car je ne persuadais plus […] On m’évitait comme si le guignon qui m’accablait avait été épidémique ; et on avait peut-être raison. » Sa totale acceptation des décrets du hasard même lorsqu’ils sont défavorables est une forme d’optimisme. Sur une nouvelle mise, un changement de partenaire, la roue tourne et fait de Ci-dessous Audience accordée par le Grand Vizir Aimoli-Carac à Monsieur le Comte. Huile sur toile de Francesco Giuseppe Casanova, frère de Giacomo, dont ce dernier chercha longtemps à dépasser la notoriété. vous un homme heureux. Casanova est beau joueur. Il sait perdre parce que ce n’est qu’un mauvais moment à traverser. De passage à Pavie, en plein carnaval, il joue habillé en Pierrot. « Dans trois tailles heureuses je gagne tout ce que j’avais perdu et je poursuis avec tout ce tas d’or devant moi. Je mets une bonne poignée de sequins ; je gagne la carte, je fais paroli, je gagne, je mets à la paix, et je ne vais pas en avant car la banque était aux abois. » Il quitte le jeu masqué et, dans la salle de bal, est deviné par une amie : « Vous êtes, me dit-elle, le Pierrot qui a débanqué. J’ai confirmé par pantomime. J’ai dansé comme un démon ; on me voyait toujours dans le moment de tomber et j’étais toujours debout. » L’envie de vivre de Casanova se confond avec le goût du jeu, ses alternances et ses coups de théâtre. Et, lorsqu’il tente de définir une ligne d’ensemble de sa destinée, il ne voit qu’un enchaînement de hasards, dont il n’a aucunement à se sentir responsable. L’euphorie propre aux récits casanoviens tient à cette distance joueuse – à cette légèreté déterminée. Chantal Thomas
© RMN, Châteaux de Versailles et de Trianon. Expositions > Casanova « Casanova est un écrivain, l’un de nos plus grands » Antoine de Baecque, journaliste, auteur, spécialiste de l’histoire culturelle française, prépare avec Hopi Lebel un documentaire, Casanova, Histoire de ma vie, qui sera diffusé sur France 5 en novembre. Il y défend l’image d’un homme pluriel, célèbre dans toutes les cours d’Europe, et dont le style littéraire a gardé la vivacité de ses talents de conteur. Chroniques : Comment est venue l’idée de réaliser un documentaire sur Casanova ? Antoine de Baecque : Je suis au départ historien du xviii e siècle et j’ai lu les écrivains libertins des Lumières. À la parution d’Histoire de ma vie de Casanova dans la collection Bouquins, trois volumes en 1993, j’ai découvert un grand écrivain. Quand le manuscrit a été acquis par la BnF, un réalisateur, Hopi Lebel, m’a contacté en me proposant de travailler avec lui, et j’ai sauté sur l’occasion : il fallait faire ce film sur Casanova. L’idée était là, en moi, depuis longtemps et elle a pris forme à cette occasion. Avec Hopi Lebel, nous avons voulu montrer un autre Casanova : la figure du séducteur, qui l’a rendu célèbre dans le monde entier, fait aujourd’hui écran à un autre personnage, plus important, celui de l’écrivain, qui en révèle un autre encore, l’homme des Lumières. Cet emboîtement des réputations est au cœur du film. L’acqui sition du manuscrit d’Histoire de ma vie a fait entrer dans le patrimoine national une œuvre qui, jusque-là, n’était connue que de manière tronquée, quasi frelatée. Entre les années 1820 et 1960, on ne connaissait de ces Mémoires qu’un texte réécrit, trafiqué, en quelque sorte « poli » pour convenir au goût du moment, qui ne pouvait pas supporter la crudité, la sensualité de ce texte, son efflorescence, sa vivacité, comme son appétit de vivre. Cette liberté semblait un scandale. Casanova est un personnage à multiples facettes. Il est à la fois aventurier, imposteur de génie, érudit… Il s’intéresse à la philosophie, aux mathématiques, et c’est un immense voyageur qui ne tenait pas en place. Il fut accueilli en Europe comme un prince, mais chassé de partout comme un malpropre… Cette ambivalence en fait un homme des Lumières qui, parvenu à la fin de sa vie, écrit son existence pour la revivre. Il commence à écrire juste avant 1789, au moment où le monde qu’il aime, ce monde aristocratique d’Ancien régime, est en train de disparaître. Vous vous êtes beaucoup intéressé à l’écrivain… A. de B. : Car c’est un grand écrivain, l’un de nos plus grands. Comme il n’a été rendu à la gloire littéraire que récemment, une vingtaine d’années maximum, c’est également un jeune écrivain ! Ce qui frappe dans son écriture, c’est sa liberté de ton. Il s’affranchit de toutes les conventions, il est ironique, culotté, vivant, fantaisiste, très drôle et mélancolique en même temps. Ce qui apparaît entre les lignes est un être humain plus vivant que les autres. Il s’affranchit aussi des contraintes d’un genre qui s’épanouit à la fin du xviii e siècle, celui des mémoires. À aucun moment, il n’est dans l’auto-justification ou dans le panégyrique de soi-même. Il fuit comme la peste la grandeur suffisante, la bêtise et le fanatisme. Ce qui rend ce texte si vivant est qu’il a été inventé oralement. Casanova a connu deux formes de gloire : avant son succès posthume comme libertin séducteur, il a d’abord côtoyé les grands de ce monde, a été reçu dans toutes les cours d’Europe car il était célèbre pour ses talents de conteur. On l’invitait pour qu’il raconte ses aventures, par exemple son évasion de la prison des Plombs, une histoire qui pouvait durer trois heures ! C’était aussi un créateur du point de vue du langage : son texte est rédigé dans une langue très libre qui porte l’empreinte de l’oral, son écriture est inventive, incluant aussi bien les italianismes que les néologismes. Cette manière de partir du creuset de l’oral et du désir qui en est la BnF, Réserve des livres rares. Gravure extraite de Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, qu’on appelle les Plombs, écrite à Dux en Bohème l’année 1787. source – écrire pour vivre –, le rend finalement très proche de nous. Casanova est notre contemporain. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki Chroniques de la BnF – n°60 – 7



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