Chroniques n°54 été 2010
Chroniques n°54 été 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°54 de été 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 6,7 Mo

  • Dans ce numéro : L'avenir du Cabinet des médailles

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Dossier > BIBLIOTHÈQUES : LE DÉFI NUMÉRIQUE « Il faut aider le lecteur dans ces nouvelles pratiques » Entretien avec Hervé Le Crosnier, maître de conférences à l’Université de Caen sur les technologies de l’Internet et la culture numérique. Chroniques : Que deviennent les missions des bibliothèques à l’ère du tout numérique ? Hervé Le Crosnier : Le changement est tellement brutal dans l’ordre de la production documentaire que la profession cherche avant tout à suivre ce changement plutôt qu’à réfléchir à la continuité des missions des bibliothèques – mission sociale, de conservation, d’orga nisation de la connaissance, de catalogage, de constitution et d’enrichissement de collections. Une autre de ces missions est de protéger le lecteur ; quand on entre dans une bibliothèque, on reste anonyme pour les lectures que l’on fait. La bibliothèque ne regarde pas et ne garde pas trace de ce qui a été lu ni par qui. Or, ce n’est plus vrai avec le monde numérique. Le lecteur devient soumis à ce que l’on appelle aujourd’hui la publicité comportementale, quelque chose de l’ordre de « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ». La lecture a dès lors pour corollaire la proposition publicitaire de produits… Il y a là une espèce de confusion des genres qui s’installe et les professionnels des bibliothèques sont dans une sorte de sidération : les questions d’accès et de masse documentaire empêchent de penser les conditions de la lecture. D’autant plus qu’au moment de ce changement, les institutions collectives – bibliothèques, musées, écoles, universités, toutes les institutions qui géraient des objets de culture pour d’autres – ont dû faire face à des menaces pour infraction au droit d’auteur. Avec l’Internet et le livre numérique, de nouvelles pratiques de lecture apparaissent. Que retenez-vous des modes d’appropriation et de partage de la connaissance qui se mettent en place ? H.L.C. : Un premier aspect de cette nouvelle lecture concerne le « faire savoir », qui devient encore plus rapide avec le document numérique. Si j’ai lu quelque chose qui m’intéresse, je vais 4 – Chroniques de la BnF – n°54 D.R. le dire à mes amis ; je fais suivre dans un mél, je rédige un post dans un blog, je l’écris sur Facebook. Dans son livre Sociologie de la lecture, Martine Poulain relève que 60% de nos lectures nous sont conseillées par des amis. C’est énorme ! Il faut faire en sorte que le livre numérique bénéficie de cette tendance. Le deuxième aspect, c’est le partage… certains appellent cela du piratage : mais ce terme, jadis réservé à des pratiques de duplication en masse, ne veut plus rien dire quand on a plutôt affaire à des masses de pratiques individuelles. La logique du partage de ce qu’on a aimé est une logique normale. Il faut intégrer cette idée, la considérer comme partie prenante des droits du lecteur, et donc trouver les régulations qui partent de cet état de fait. Autre pratique de lecteur Métamorphoses du bibliothécaire appelée à évoluer avec le numérique : l’annotation. Lorsque je lis en ligne, comment puis-je prendre des notes ? Comment avoir un outil pour cela, et un outil qui me permette, si je le veux, de partager mon carnet de notes ? Des solutions techniques mais aussi institutionnelles doivent être trouvées pour que l’on puisse conserver ses annotations ; elles pourraient par exemple être conservées par la bibliothèque. Quel sera le rôle du bibliothécaire dans ce nouveau paysage ? H.L.C. : Le rôle du bibliothécaire c’est aussi d’aider et de guider le lecteur par sa connaissance du monde de l’information et de la documentation. Pensons au lecteur qui ne trouve pas en cherchant dans un moteur type Google ; ou qui ne sait pas évaluer la qualité et la crédibilité des documents. Comment l’aider à retrouver des documents auxquels il n’aurait pas pensé, et cela tant dans les rencontres directes qu’au travers de l’organisation des bibliothèques numériques. Il y a encore beaucoup à inventer en termes d’ergonomie, d’interfaces, de professionnalisation, de relation aux réseaux… Les pratiques de bookcrossing ou le succès de Wikipedia montrent que les gens aiment partager leur savoir. Comment la bibliothèque va-t-elle aider les gens à partager ces savoirs ? C’est un défi majeur. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki Les bibliothèques, dans le monde entier, vivent depuis plusieurs années des mutations de très grande ampleur. Si, en France, le mouvement de construction et de modernisation des services commencé il y a trente ans ne donne pas encore de signe de ralentissement et témoigne de l’intérêt que les pouvoirs publics portent aujourd’hui aux bibliothèques, il n’offre pourtant nulle garantie de leur avenir. De plus en plus de voix évoquent même l’hypothèse d’une « fi n » des bibliothèques, rendues inutiles par Internet. Le fantasme de la numérisation généralisée et de l’accès instantané et sans limite au patrimoine numérisé peut en effet conduire à croire qu’on pourra aisément se passer, demain, de bibliothèques et de bibliothécaires. Le développement remarquable des bibliothèques publiques depuis trente ans est ainsi contrarié par la tendance à la désaffection du public ; dans les universités, l’accès direct à la documentation électronique et les usages des chercheurs fragilisent les bibliothèques en les marginalisant. Au risque de paraître paradoxal, il ne faut pourtant pas hésiter à dire que le
Dossier > BIBLIOTHÈQUES : LE DÉFI NUMÉRIQUE numérique, loin d’être une menace, est au contraire la chance des bibliothèques. En effet, dans leur mission d’accompagnement de l’accès au savoir, les bibliothèques peuvent utiliser les outils numériques et la prodigieuse ubiquité d’Internet pour faire valoir leurs atouts et leurs apports spécifi ques dans ce « nouveau monde » : liberté d’accès, médiation, enrichissement des contenus, qualité des données. Cette offre, en outre, ne se substitue pas mais s’ajoute à l’offre traditionnelle des bibliothèques, qui demeure et même se consolide : constitution et préservation du patrimoine, promotion de la lecture, soutien et relais du secteur éducatif, autoformation, découverte et partage culturel. Pour les professionnels, les conséquences de cette diversification des services sont multiples. Les savoirs techniques fondamentaux qu’un bibliothécaire qualifié doit maîtriser sont chaque jour plus complexes et évoluent très rapidement. La formation continue est devenue une nécessité impérieuse. Par ailleurs, la polyvalence des fonctions devient partout la norme. Comme a pu l’écrire un observateur, cette polyvalence fait du bibliothécaire « un personnage étrange qui change de fonction, voire de métier, plusieurs fois par jour. » Bousculée par les besoins inédits des publics et par les nouveaux outils de la société de l’information, la bibliothéconomie ne peut plus s’enseigner et s’appliquer dans les mêmes termes. Action culturelle, accueil des publics, recherche de l’information, transmission du patrimoine dans l’univers numérique délimitent de nouvelles exigences. Savoir rebondir d’une source à l’autre Apprendre ce métier aujourd’hui, c’est se confronter à de nouveaux langages, à des mondes poreux et communicants. Il faut donc, comme on le fait chaque jour sur Internet désormais, sans cesse rebondir, d’une source à l’autre, d’une référence à une autre. La structure réticulaire de l’information numérisée impose d’acquérir, pour apprendre, ces réflexes de rebonds, de circulation, qui seront ensuite le gage de la qualité du service rendu au public. Comme le bibliothécaire d’hier pouvait avoir un savoir d’avance sur le lecteur, dans son intimité avec les collections, le bibliothécaire de demain doit avoir une longueur d’avance sur le public, dans la course à la maîtrise de l’information. Il retrouve ainsi, mutatis mutandis, la place que l’histoire lui a faite au fil des siècles. Il est, parmi d’autres, un passeur. Yves Alix Photo Morgane Le Gall/BnF. Chroniques de la BnF – n°54 – 5



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