Chroniques n°53 mar/avr 2010
Chroniques n°53 mar/avr 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°53 de mar/avr 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (209 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 6,5 Mo

  • Dans ce numéro : Qumrân, le secret des manuscrits de la mer Morte

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 8 - 9  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
8 9
Expositions > Une lecture croisée des manuscrits Travailler sur les manuscrits de Qumrân, c’est aussi prendre conscience des enjeux théologiques et philologiques d’une telle découverte, particulièrement pour les publics protestants, lecteurs réguliers de la Bible. Estelle Villeneuve, archéologue, auteur avec Jean-Baptiste Humbert de L’Affaire Qumrân (Découvertes, Gallimard), et Michael Langlois, philologue et conseiller scientifique de Qumrân, le secret des manuscrits de la mer Morte, livrent pour Chroniques leurs regards sur les enjeux de Qumrân. Chroniques : Comment les questions qui se posent autour de Qumrân sont-elles venues s’inscrire dans votre parcours scientifique ? Estelle Villeneuve : J’ai découvert le site de Qumrân à la fi n des années 1970, au cours d’un voyage de fouilles à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, alors que j’étais étudiante en archéologie à l’université catholique de Louvain. On parlait déjà tellement des problèmes soulevés par l’archéologie du site que je n’ai pas du tout perçu à ce moment-là ce que cette découverte avait de révolutionnaire pour les études bibliques. C’est seulement plus tard, lorsque j’ai commencé à travailler à un livre de vulgarisation sur les manuscrits de la mer Morte, que j’ai pris conscience de ce qu’ils apportent à l’histoire des religions juive et chrétienne. Je me suis demandé alors comment j’avais pu passer, comme beaucoup de gens, à côté d’un tel événement. Je pense que cela tient à la réception de Qumrân 8 – Chroniques de la BnF – n°53 dans les pays à forte tradition catholique. Dans les pays anglo-saxons, une exposition sur Qumrân est un événement qui attire les foules, pas seulement pour la belle histoire des Bédouins et le mystère des Esséniens, mais parce que le public protestant a un contact plus direct avec la Bible. Michael Langlois : Je suis issu d’une famille protestante où l’on avait l’habitude de lire la Bible. La première fois que l’on m’a parlé de Qumrân, c’était à propos du fameux grand rouleau d’Isaïe ; je trouvais fascinant de faire ce voyage dans le temps et de retrouver le texte du prophète Isaïe mille ans plus ancien que celui que nous connaissions. J’avais aussi entendu dire que l’on avait trouvé à Qumrân des manuscrits qui pourraient remettre en question notre foi, mais je n’ai jamais pu en savoir davantage à l’époque. C’est quand j’ai commencé à étudier la philologie à Paris que j’ai été mis en contact avec les manuscrits de la mer Morte, et cela m’a donné envie de travailler de plus près sur ce sujet. J’ai donc fait ma thèse sur ces manuscrits, en mettant au point une méthode moderne de déchiffrement et de comparaison avec les données connues. On retrouve parfois des textes que l’on connaissait déjà, mais qui sont préservés à Qumrân dans une version antérieure ou différente. Pour le grand rouleau d’Isaïe par exemple, le texte est À gauche Fac-similé du rouleau du Temple. © Michael Faltes www.facsimile-editions.com À droite Le rouleau de cuivre, détail. globalement le même mais, ici ou là, on constate des différences par rapport au texte hébreu que l’on connaissait, et l’étude de ces différences est très riche. Cela me paraît aberrant, lorsqu’on fait des études bibliques, de se priver de la version la plus ancienne de ce livre ! E. V. : Encore aujourd’hui, la recherche en théologie ou en histoire ancienne se cantonne trop souvent à la version canonique de la Bible et se prive complètement de la diversité des sources bibliques manifestées à Qumrân. D’un point de vue scientifique, cela pose question. M.L. : Dans le cas des textes hébreux, ils datent des environs de l’an 1000, et sont considérés comme le texte de référence, la Bible hébraïque complète, fruit d’un long travail de fixation et de transmission du texte biblique. Les Samaritains ont, par exemple, une Bible en hébreu dont le texte diffère du texte traditionnellement accepté. Ce texte était souvent mis de côté au motif qu’il comportait des erreurs ou n’était pas fiable. Or, la découverte des manuscrits de la mer Morte a montré © Photographies B. & K. Zuckerman, M. Lundberg & J. Melzian, West Semitic Research. © Musée d’Amman, Jordanie.
© École biblique et archéologique de Jérusalem. Photo Michel Urtado. © Musée de la Bible et de la Terre sainte. Expositions > qu’il existait des manuscrits en hébreu qui concordaient avec la version des Samaritains. D’où un regain d’intérêt aujourd’hui pour cette tradition samaritaine. Jusque-là, quand il y avait des différences on pensait que le traducteur s’était trompé ou qu’il avait pris des libertés avec le texte, ou encore qu’il avait voulu l’actualiser pour qu’il soit plus acceptable pour ses contemporains. Mais lorsque l’on constate qu’à la même époque, au même endroit, on a, pour le Livre de Jérémie entre autres, plusieurs versions en hébreu, cela montre bien que l’on est face à une tradition vivante dans laquelle le texte n’est pas encore fixé. Le scribe n’est pas seulement un copiste, c’est aussi un rédacteur. Par ailleurs, cela remet en question le caractère figé que l’on prête souvent aux textes sacrés. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki En haut Une des grottes où furent découverts les manuscrits. En bas Jarre à manuscrits, céramique, Qumrân, 1 er siècle de notre ère. © Basso Cannarsa/Opale. Le roman de Qumrân Avec Qumran*, Éliette Abécassis a écrit un roman où s’entrelacent enquête policière et quête spirituelle. Une vision à la fois érudite et pleine de suspense des mystères entourant ces fragiles parchemins. Chroniques : Pourquoi avoir choisi les manuscrits de la mer Morte comme sujet de votre premier livre ? Éliette Abécassis : J’ai grandi entourée des livres de la bibliothèque de mon père [philosophe et écrivain,ndlr]. Certains portaient sur les découvertes faites à Qumrân. Enfant, j’ai interrogé mon père pour savoir ce que c’était que ces manuscrits. Il m’a expliqué : « C’est la preuve que la Bible que nous lisons aujourd’hui est celle qu’on lisait il y a deux mille ans. » Plus tard, lorsque j’ai voulu écrire un roman, je suis tombée sur l’histoire de la découverte des manuscrits et j’ai trouvé qu’il s’agissait d’une aventure très romanesque. J’avais lu Le Nom de la rose d’Umberto Eco et j’avais été fascinée par ce nouveau genre, le thriller théologique. Alors, à partir de la matière fournie par les manuscrits, j’ai eu envie de raconter une histoire à la manière d’Umberto Eco. L’intrigue policière de Qumrân ne serait-elle pas une technique pour rendre moins aride le fond théologique de votre texte ? E. A. : Sans doute, mais le thriller est aussi en tant que tel une forme théologique. Il met en scène l’élucidation d’un mystère et nous ramène à la recherche ultime : pourquoi sommes-nous là et où allons-nous ? Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’une façon de maintenir le lecteur en haleine ; je voulais que l’énigme et le meurtre soient également au cœur du texte : la quête spirituelle et la quête policière sont parallèles. Vous interprétez en permanence le texte des manuscrits. Est-ce qu’ainsi vous ne rejoignez pas la source de toute pensée juive ? E. A. : Les Juifs ne sont pas le peuple du Livre mais le peuple de l’interprétation du Livre. Les textes ne cessent d’être relus au gré des événements. De même, le roman se déroule comme une sorte d’interprétation sans fin de ces textes. Votre roman est tissé de controverses théologiques autour des textes. Il semble que ceux-ci vous aient littéralement happée. E. A. : J’ai passé un an à Harvard où le département de théologie est assez spécialisé sur ce qui touche à Qumrân. Je fréquentais la bibliothèque, j’allais aux cours, j’étais complètement immergée dans cette science que l’on nomme la qumranologie. C’est un monde en soi. On peut s’y perdre. Propos recueillis par Delphine Andrieux *éd. Le livre de Poche, 1996 Chroniques de la BnF – n°53 – 9



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :