Chroniques n°51 nov/déc 2009
Chroniques n°51 nov/déc 2009
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°51 de nov/déc 2009

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 4 Mo

  • Dans ce numéro : La légende du roi Arthur

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 12 - 13  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
12 13
Expositions > choses lues, CHOSes vues spéCIAl lecture La lecture comme activité subversive Romancier, essayiste, traducteur, éternel voyageur des mots et des langages, Alberto Manguel croit aux pouvoirs du livre dans nos sociétés de l’écrit, où l’activité intellectuelle est pourtant de plus en plus dépréciée. Entretien. Chroniques : Commençons, si vous en êtes d’accord, par le plaisir, si souvent et si évidemment associé à la lecture. à ceux qui en doutent ou disent ne pas l’éprouver, que diriez-vous ? Alberto Manguel : Le plaisir, qui est le but essentiel de mes lectures, est associé pour moi à la connaissance du monde. Lire permet de faire entrer le monde en soi. Cette méthode n’est pas communicable, sauf en montrant le plaisir de l’acte de lire, ce que fait Alain Fleischer dans Choses lues, choses vues, même s’il montre des lecteurs lisant à voix haute, alors que le plaisir le plus satisfaisant pour moi est celui, secret, d’une lecture silencieuse. Mais ce plaisirlà ne s’enseigne pas. Toute démarche qui vise à convertir des non-lecteurs en lecteurs est vouée à l’échec ; cette activité, comme elle s’associe à la connaissance du monde, doit être développée par soi-même ; c’est comme quand on tombe amoureux : on ne décide pas du moment ni de l’objet – cela arrive, vous prend, vous entraîne. Quelque chose se déclenche, mystérieusement et de façon différente pour chacun. Quelle est pour vous l’importance de la situation dans laquelle on lit ? A. M. C’est la lecture qui crée le lecteur. Toutes les circonstances de la lecture entrent en jeu. Si Robinson Crusoé lit, au moment de son plus grand désespoir, après des années de solitude et d’abandon sur son île, un verset de la Bible où il est dit de ne pas désespérer, il le lit alors comme un texte qui s’adresse et a été écrit pour lui spécifiquement. Toute lecture est conditionnée par le moment et l’endroit où nous 12 – Chroniques de la BnF – n°51 © Philippe Matsas/Opale. lisons ; mais le texte lu fait partie de ces circonstances et transforme ce moment en un moment joyeux ou magique. Emerson raconte ainsi que, jeune, il a lu Platon par un froid extrême, la couverture remontée jusqu’au menton, et que la philosophie de Platon est définitivement associée pour lui à une odeur de laine humide. Dans votre Histoire de la lecture, vous citez cette phrase fameuse de Flaubert dans une lettre à Melle de Chantepie : « Lisez pour vivre ». Comment l’entendez-vous ? A. M. La vie n’est pas dans les livres. Mais il se trouve que l’espèce humaine, parmi d’autres aptitudes, a développé celle-ci : nous sommes des créatures lectrices. À travers ce que nous voyons ou vivons, nous croyons reconnaître des histoires sur le monde qui nous entoure ; dans la nature ou dans les artefacts qui ont été produits par l’homme, nous croyons distinguer une narration : nous lisons un paysage ou un tableau… Cette procédure existe dans notre espèce de la même façon que renifler l’air ou donner d’amples coups de nageoire dans l’eau constituent pour d’autres espèces des moyens de connaître le monde à travers une autre forme d’intimité physique. Par ailleurs, la lecture nous donne la possibilité d’imaginer le monde avant de le découvrir. Je n’ai pas besoin de vivre la mort d’un ami pour connaître la douleur de la perte et le sentiment d’abandon qu’elle entraîne ; je peux lire cela dans le dernier chapitre de Don Quichotte. Cette lecture me prépare à l’expérience réelle si elle arrive et quand elle arrive. C’est ainsi que je comprends la phrase de Flaubert : vivre sans disposer des mots pour nommer ce qui nous entoure et ce qui nous arrive appauvrit l’expérience et finalement la vie elle-même. Nommer le monde qui nous entoure, c’est le premier pas pour le comprendre et y participer… A. M. Lire est une activité politique, au sens où cela permet de prendre parti dans la vie de la cité, dans la chose publique. C’est pour cela que nos gouvernants essaient de censurer, d’appauvrir la lecture afin d’affaiblir l’activité Ci-dessus Affiche du film Fahrenheit 451 de François Truffaut, 1953. Ci-contre Alberto Manguel dans sa bibliothèque. intellectuelle. Pour fabriquer des consommateurs dociles, surtout pas des individus capables de penser par euxmêmes, de poser des questions intelligentes. C’est contre cela que les lecteurs doivent se battre ; car un lecteur est quelqu’un qui, au fur et à mesure qu’il se construit et s’enrichit par ses lectures, devient de plus en plus capable de poser des questions pertinentes. Je pense qu’il existe aujourd’hui une nécessité impérieuse de défendre l’activité intellectuelle et de lui redonner une place centrale dans nos sociétés. Il faut remettre la bibliothèque, et non la banque, au centre. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki À lire d’Alberto Manguel Tous les hommes sont menteurs, Actes sud, 2009 ; La Bibliothèque, la nuit, Actes sud, 2006 ; Une Histoire de la lecture, Actes sud, 1998. © collection Christophel.
Expositions > choses lues, CHOSes vues spéCIAl lecture Apprendre à lire sans trahir Comprendre un texte, ses mots, les intentions de l’auteur, leur donner un sens : Alain Bentolila, linguiste et spécialiste de l’illettrisme, revient sur les enjeux majeurs de la lecture en regard de ce que représente tout écrit : un acte de transmission à respecter absolument. Chroniques : La façon dont le sens se construit à travers l’acte de lecture, différente pour chaque lecteur, reste aujourd’hui un sujet de débats. Qu’est-ce que lire pour le linguiste que vous êtes ? Alain Bentolila : La compréhension est l’enjeu majeur de toute lecture. Pour me faire comprendre, j’utiliserai la comparaison de la balance. Imaginons que je suis en train de lire un livre et que je pèse ma lecture sur une balance. Sur le plateau de droite, je vais mettre toute l’obéissance, tout le respect que je dois à l’auteur. Il a choisi des mots, les a mis dans un ordre particulier, bref il m’a donné des directives linguistiques. À ces directives je dois infiniment de respect et d’obéissance. Je les leur dois non pas parce que je dois « bien lire » mais parce que tel est le prix de la transmission humaine. La lecture est faite pour dépasser la mort… Nous devons respecter un texte parce qu’il a été écrit par quelqu’un qui dit : Je suis conscient d’être une créature limitée dans le temps, je disparaîtrai, mais mon esprit et mon intelligence me survivront parce qu’ils vont être fixés dans un livre, dans une page, dans un billet… C’est cela qui fonde le respect que l’on doit au livre, ce qui fait qu’un mot est un mot, qu’une phrase est une phrase : je ne trahis pas. La première obligation de la lecture, c’est la volonté de ne pas trahir. Et sur le plateau de gauche ? A. B. Là je mets toute mon imagination, mes rêves, mes désillusions, mon expérience, mon émotivité, ma culture, ma religion, tout ce qui fait que je suis un être singulier. Tout cela fait de moi quelqu’un qui ne lira pas un texte de la même façon qu’un autre. Cette singularité-là, ce débridage de l’imagination est aussi nécessaire que le respect que j’évoquais tout à l’heure. Être un lecteur, c’est tenter sans arrêt d’équilibrer l’immense respect que j’ai pour l’auteur, son autorité, et ma volonté d’interpréter, sans laquelle il n’y a pas de compréhension. C’est extrêmement difficile et c’est de ce déséquilibre que naissent les dysfonctionnements de lecture. Pourquoi ? Si vous chargez trop votre plateau de droite, vous n’êtes que respect et obéissance. Je suis agenouillé devant un texte, m’inter- L’éducation de la Vierge, Georges de La Tour (1593-1652), huile sur toile. © Xavier Mouthon/Globepix. disant toute interprétation, c’est-à-dire toute compréhension. Le texte, sacralisé, m’écrase et écrase toute possibilité d’exégèse : je laisserai aux autres le soin de m’expliquer. L’autre dérive, c’est celle de l’exagération imaginative. J’invente un sens en m’appuyant sur trois ou quatre petits éléments. C’est la divination. Pourvu qu’il y ait un sens, pas de problème. Une table ou un guéridon, c’est la même chose. Cette obéissance nécessaire est une obéissance aux directives linguistiques. Après, sur cette base de respect du texte, je peux donner libre cours à mon imagination, mais une imagination nourrie de pertinence et de précision. Or, dans les trente dernières années on a inversé cet ordre ; on a imaginé que le déchiffrage était l’ennemi juré ; pour éviter cela, tout était bon, même la divination. Pourquoi le déchiffrage a-t-il été considéré comme l’ennemi de la lecture ? A. B. La langue française est une langue dite alphabétique, ce qui signifie qu’entre la lettre et le son il y a 85% de relations prévisibles, directes ou indirectes. Si on apprend à un enfant à traduire en sons ce qu’il voit en lettres et groupes de lettres, il a 85% de chances de rétablir la phonie à partir de la graphie. Or cet enfant va faire correspondre les sons qu’il émet aux mots qu’il connaît. Par ailleurs, il possède un dictionnaire mental qui lui sert à parler. Si tout s’est bien passé, à six ans, il a environ 2 500 mots. Mais entre ceux qui ont le plus de mots dans leur dictionnaire et ceux qui en ont le moins, il y a un rapport de un à dix ! L’enfant qui, parce qu’il a un dictionnaire interne restreint, ne trouve que peu de mots correspondant aux sons qu’il fait, va se décourager. La question n’est donc pas celle du déchiffrage, mais du vocabulaire qui lui manque. On est passé à une lecture par tâtonnement, sans se rendre compte que l’on faisait fausse route : sans une base de pertinence, de précision, il n’y a pas d’interprétation. Il faut, dans l’apprentissage, libérer les forces de l’intelligence et de l’imagination, mais asseoir les débordements de l’imagination sur le respect des directives que donne le texte. Propos recueillis par Sylvie Lisiecki Chroniques de la BnF – n°51 – 13 Paris, musée du Louvre. © RMN/Daniel Arnaudet.



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :