Chroniques n°46 nov/déc 2008
Chroniques n°46 nov/déc 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°46 de nov/déc 2008

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 2,6 Mo

  • Dans ce numéro : Seventies, le choc de la photographie américaine

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Dossier > regards croisés Compliment pour un brillant voisin Kristian Jensen travaille depuis vingt ans dans les bibliothèques du Royaume-Uni et dirige actuellement les collections britanniques à la British Library. Il est également chercheur et enseigne à l’université d’Oxford. « J’ai vu de mes propres yeux des Anglais sortir de la Bibliothèque nationale furieux et désespérés ; ils étaient comme accablés sous le poids des belles choses en tout genre qu’on s’était empressé de leur faire voir, et leur œil morne et farouche semblait appeler la destruction sur cet admirable monument. » C’est ainsi que, en 1793, Auguste Antoine Renouard évoquait la réaction de visiteurs anglais devant les bâtiments de la Bibliothèque nationale. Cette description reflète davantage une réalité politique française que le comportement britannique. Néanmoins, elle donne une juste idée de l’esprit d’ouverture et de générosité qui caractérisait déjà l’institution et son personnel. Auguste Antoine Renouard a saisi ici un moment important dans l’histoire des bibliothèques européennes. La première Bibliothèque nationale d’Europe devenait alors l’idéal auquel aspirer. Et c’est fidèle à la devise « Il faut surpasser Paris » que, dans les années 1830, le révolutionnaire italien en exil Antonio Panizzi, futur directeur du British Museum, sensibilisait le pouvoir politique à la nécessité de transformer le musée, seule ment septième selon son classement, loin derrière Paris, Munich et Copenhague. De la compétition à la coopération La compétition a depuis longtemps fait place à la coopération et à l’évidence que 8 - Chroniques de la BnF - n°46 les deux institutions bénéficient chacune des qualités de l’autre. Lorsque j’ai un jour de congé, il est plus que probable que je rejoigne l’une des salles de lecture du Rez-de-jardin, à Tolbiac. Les chercheurs qui se trouvent là viennent de toute l’Europe et se partagent entre nos deux institutions internationales. La Bibliothèque royale de Copenhague est une autre des Bibliothèques nationales européennes que j’utilise régulièrement. Comme ses deux sœurs aînées, elle occupe un magnifique bâtiment neuf. Chacune de ces constructions exprime la particularité du pays où elle se trouve : mais elles ont toutes en commun un attachement à la sphère publique. Aujourd’hui, tout un nouveau quartier de Paris a vu le jour avec succès et la BnF, avec une station de métro, une passerelle piétonne et une piscine publique (presque) attenante, témoigne du rôle important que peut jouer une institution publique dans la constitution d’un quartier, place publique centrée autour de l’échange culturel. La monumentalité du bâtiment peut paraître intimidante mais, au cœur du paysage urbain dans lequel elle s’inscrit, la BnF est un bon voisin. À l’intérieur, les vastes espaces donnent au lecteur l’impression de possibilités infinies et encouragent la pensée des chercheurs à s’élever vers la hauteur apparemment illimitée des salles de lecture. Achevée au moment où la rumeur annonçait la fin du livre, la résolument moderne BnF affirme fortement sa place dans un monde en évolution ; l’institution répond aux demandes sans cesse différentes d’utilisateurs toujours plus divers et plus exigeants. Installé à un bureau, les ouvrages ayant été préréservés en ligne, on peut immédiatement commencer à travailler ; en ce qui me concerne, dès que j’ai récupéré les livres que j’ai pu commander la veille au soir depuis mon bureau de la British Library, service à peine imaginable lorsque le bâtiment était encore à l’étude. Des lecteurs choyés Les étagères en libre accès proposent de nombreux documents de référence judicieusement choisis et régulièrement mis à jour, une collection qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans les Bibliothèques nationales d’Europe. On peut aussi avoir besoin de consulter un ouvrage auquel on n’aurait pas songé. Comme à la British Library, les collections de la BnF sont tellement riches que le lecteur ne consultera pas le catalogue pour vérifier ici la présence de l’ouvrage recherché ; il est certain que même un ouvrage ancien et rare se trouve ici. Celuici est alors identifié sur BN Opale +, commandé et disponible, souvent en moins d’une heure. C’est aussi le cas à Londres ; mais dans de nombreuses Bibliothèques nationales européennes, un ou deux jours pourraient bien se passer avant que le livre ne soit disponible. Au terme d’une longue journée, il se peut ‘‘ » Une place publique centrée sur l’échange culturel © Pascal Lafay/BnF Le système favorise un travail planifié. Mais il est également très facile de résoudre des problèmes qu’on rencontre en travaillant. On peut consulter un ouvrage historique sur Gallica et accéder à une traduction anglaise du XVIII e siècle, numérisé à partir d’un exemplaire de la British Library, mais aujourd’hui également accessible à partir de la BnF. Vos lecteurs choyés (et les nôtres) seraient surpris d’apprendre que toutes les Bibliothèques nationales en Europe ne rendent pas accessibles leurs ressources électroniques aux chercheurs occasionnels. que les lecteurs quittent encore la Bibliothèque « accablés sous le poids des belles choses en tout genre qu’on [se sera] empressé de leur faire voir » mais ils sont à présent préparés à en faire bon usage ; ils savent aussi reconnaître les magnifiques équipements, le service et la compétence professionnelle mis à leur disposition, tout autant que la générosité d’esprit que la BnF exprime et encourage à la fois. Kristian Jensen
Eléments pour une physiologie du chercheur du Rez-de-jardin Jean-Marie Goulemot, spécialiste de la littérature du XVIII e siècle, ancien professeur à l’université de Tours. En paraphant la lettre qu’il adressait à Julien Cain, administrateur de la Bibliothèque nationale, lettre qui allait faire de moi un lecteur autorisé, mon maître Jean Fabre m’avait dit : « Vous verrez, les lecteurs de la Nationale, c’est autre chose ! » Sans préciser par rapport à quoi ; mais son œil songeur m’en avait dit assez long. En mai 68, dans la Sorbonne en ébullition, j’entendis Jean Fabre murmurer : « Il y a ici de drôles de zèbres ! » sur le même ton qu’il avait employé pour m’évoquer les lecteurs de la BN. De quelques-uns des originaux de haute lignée de Richelieu, j’ai donné ailleurs des portraits. De très rares exemplaires ont survécu au transfert au site Tolbiac. Le déplacement géographique, le parvis glissant sous la pluie, le passage à l’informatique, la nécessité d’avoir une résistance de coureur de demi-fond pour emprunter les déambulatoires et les escaliers roulants, l’âge aussi, ont accéléré le renouvellement du lectorat. Certains ont soupçonné un plan concerté d’élimination des lecteurs fossilisés. Quelques-uns d’entre eux, chaussés de tennis à semelle compensée, avec système complexe d’aération, ont tenté de résister. En vain. Le chef blanchi, d’autres sont passés de l’interpellation véhémente du conservateur de service au monologue tout aussi véhément, mais solitaire, dans les couloirs. Le Rez-dejardin de la BnF a donné naissance à d’autres zèbres, dont je n’ai pas encore relevé toutes les manies. D’ailleurs où commence et où finit l’originalité ? Avec cravate, costume et pochette, je passe peut-être pour un original. Qu’en conclure ? Je ne suis évidemment pas ethnologue. La présence des arbres dans la fosse de la Bibliothèque ne me fait pas rêver de peuplades exotiques. Faute de données objectives, cette approche d’une physiologie du chercheur est fondée sur des intuitions et je cours le risque d’être accusé d’impressionnisme. Ce qui représentait un crime contre la méthode dans ma jeunesse qui ne jurait que par révolution critique et prolégomènes à toute recherche. Tant pis. Ainsi, la faible présence à la BN des professeurs d’université à la retraite. On peut avancer qu’ils sont las de chercher sans trouver, ou qu’ils ont pris au sérieux la définition de l’enseignant chercheur et que, cessant d’enseigner, ils n’ont plus qu’à chercher le repos. Les professeurs en exercice du secondaire et du supérieur sont plus nombreux. Ils viennent préparer un cours, un séminaire, un article. Parfois, ils corrigent leurs copies, exercice que la conscience de son inutilité rend très pénible. La ruche au travail leur permet de ne pas désespérer de la médiocrité ‘‘ » Le Rez-de-jardin à donné naissance à d'autres zèbres de certains des travaux soumis à leur jugement. Vient ensuite l’armée des doctorants, fervents usagers de l’ordinateur, animés de l’ardeur des néophytes, mais, non sans raison, préoccupés par leur avenir. Il y a enfin ceux qui usent de la BnF comme d’une banque de données, pour une de ces encyclopédies, dont le mérite est de dispenser de lire au-delà d’elle-même ; ceux qui mènent une recherche généalogique ou sur un sujet qui les a toujours passionnés et qu’une vie de travail ne permettait pas d’approfondir. Il y a aussi les collègues étrangers et dont la venue est une joie. Sans eux, la BnF, toujours française, perdrait de son âme. Il est des mots devenus difficiles à définir. Le chercheur en littérature est mal connu de l’opinion. Il le sait, mais il refuse de plaider sa cause. Il ne veut pas être confondu avec un érudit. L’érudition a aujourd’hui mauvaise presse. Elle donnerait le teint bileux, la scoliose et conduirait à des pratiques inavouables. On préfère se réclamer de l’histoire culturelle. Par pudeur, on évite de se dire gardiens de la mémoire et arpenteurs des imaginaires ? Dans mes années d’apprentissage, le mot chercheur s’employait pour les seuls scientifiques. Les littéraires étudiaient tel auteur, ou tel siècle. Ils écrivaient des livres et se sentaient historiens, écrivains et surtout hommes de culture. La BN n’éprouvait pas le besoin de se dire française. On le savait. Certains scientifiques ont parfois refusé le statut de chercheurs aux littéraires, aux philosophes, sous prétexte qu’ils ne possédaient pas de laboratoire. Il faudra leur expliquer un jour que les grandes bibliothèques jouent ce rôle et reconnaître à chacun son espace, ses instruments spécifiques pour penser, rêver, comprendre et communiquer. Jean-Marie Goulemot Chroniques de la BnF - n°46 - 9



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