Chroniques n°45 sep/oct 2008
Chroniques n°45 sep/oct 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°45 de sep/oct 2008

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : Expositions Babar, Harry Potter, Gaston Leroux

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Dossier > Jacqueline et Alain Trutat Par la voix des textes et pour l’amour des livres Pendant plus d’un demi-siècle, Alain Trutat (1922-2006), adaptateur, réalisateur et, si souvent, accoucheur de programmes, a été l’homme de la radio considérée comme un art. Entré à la Radiodiffusion française dès 1944, où il travailla très vite au service des illustrations sonores et musicales dirigé par Henri Dutilleux, il fut l’un des fondateurs de France Culture, l’inventeur en 1968-1969, avec Jean Tardieu, puis l’animateur de l’Atelier de création radiophonique, tout en dirigeant pendant vingt ans le service des fictions de la chaîne dirigée par Yves Jaigu puis Jean-Marie Borzeix. Depuis Le Soleil des eaux de René Char accompagné de la musique de Pierre Boulez (1949), ses mises en ondes des pièces d’Arthur Adamov et Samuel Beckett, ses collaborations avec Jean Vilar, ses émissions consacrées à Paul Eluard, Franz Kafka, Georges Bataille, Alfred Jarry, Joseph Conrad et bien d’autres l’ont situé au premier rang de ceux pour 22 - Chroniques de la BnF - n°45 DR Paul Eluard et Alain Trutat, vers 1947. qui « la vitalité de l’expression radiophonique originale et la primauté de la « novation » ou de l’innovation permanente dans les arts » au service de « certains groupes d’auditeurs » étaient essentielles. Une telle activité implique une curiosité intellectuelle permanente. Des milliers de livres lus et conservés par Alain Trutat, les plus aimés ou recherchés ont formé une collection de près de mille volumes, à laquelle Jacqueline, sa femme, fut étroitement associée, car cette histoire poétique et bibliophilique s’est écrite, exceptionnellement, à deux mains. Deux amis essentiels Alain Trutat rencontre Jacqueline Harpet en 1940. Leur vie commune débute à Montmartre, dans le quartier qu’ils n’ont jamais quitté, là où ils vont découvrir certains de leurs amis les plus chers (Raoul et Agui Ubac, André Frénaud), à trois stations de métro de l’appartement de Paul Eluard, rue Marx-Dormoy. C’est en apportant à celui-ci un exemplaire sur Madagascar des Dessous d’une vie, qu’il compte échanger contre les exemplaires ordinaires d’autres éditions, qu’Alain Trutat fait la connaissance, probablement en 1944, du poète. Celui-ci lui procure les livres qu’il souhaite sans le priver d’un exemplaire aussi rare, qu’il rend encore plus cher au jeune homme en le lui dédicaçant. Ce premier « envoi » va être suivi de beaucoup d’autres, à Alain, à Jacqueline, aux deux ensembles, tant l’histoire du couple se confond, jusqu’en 1949, avec celle des Eluard, puis de Paul seul. « Sans l’aide de deux jeunes amis, homme et femme, je ne serais certainement plus en vie. » Ces mots écrits à Gala le 20juin 1947, suffisent à dire la place que tiennent Alain et Jacqueline Trutat auprès de Paul Eluard dans les mois terribles qui suivent la mort de Nusch, le 28 novembre 1946. C’est à eux deux qu’est dédié Le temps déborde (1947) ; c’est le nom de Jacqueline qui figure, la même année, en dédicace de Corps mémorable. Dans la chaleur d’une relation faite d’intenses moments partagés, de jeux, de fêtes à toute occasion, ils ont l’insigne privilège d’avoir accès très tôt à la bibliothèque de Paul Eluard, qui leur ouvre ses livres, éclaire la formation de leur sensibilité poétique, et devient certainement leur mentor en bibliophilie. C’est de lui qu’ils acquièrent le sens de l’exemplaire, le souci de personnaliser les leurs. La quasi-totalité des éditions originales d’Eluard se trouve dans leur collection, avec une quinzaine de ses manuscrits. Y figurent également bon nombre des livres de Samuel Beckett, de René Char, d’André du Bouchet, de Henri Michaux, de Francis Ponge, mais également de Stéphane Mallarmé, d’Alfred Jarry, de Pierre Reverdy, de Pierre-Jean Jouve, sans oublier des amis tels que Roger Grenier, Bernard Noël, Georges Perros et Mauriche Roche. Naissance d’un fonds Il n’a pas paru imaginable à Jacqueline, après la mort d’Alain Trutat, qu’une collection qui a tant compté dans leur vie commune puisse être un jour dispersée, sa cohérence annulée. Il fallait qu’elle demeure. Elle s’est donc tournée vers la Bibliothèque nationale pour y constituer un fonds où seraient réunis les exemplaires les plus précieux et les plus personnels, soit quelque 700 volumes dont 51 exactement ont déjà été confiés à la Réserve des livres rares le 22mai dernier, quelques-uns ayant été acquis, la plus grande partie donnée. Dans ce groupe initial figurent une vingtaine de manuscrits – quelques-uns de René Char, mais la plupart de Paul Eluard, dont celui du Temps déborde, de Corps mémorable, et l’exemplaire de Nusch des Divers Poèmes du Livre ouvert (2 e série), orné de gouaches de Picasso. Nusch est aussi présente par des livres qui lui ont appartenu, dont un émouvant exemplaire de Facile, constitué par Jacqueline Trutat en reliquaire de son souvenir. Beaucoup de ces volumes ont été confiés à Jacqueline et Alain Trutat par Paul Eluard, mais une autre part fut acquise. La chance a joué son rôle, comme il arrive dans toute grande collection: celle, par exemple, de se trouver près d’Eluard quand fut proposé à celui-ci le manuscrit autographe et l’exemplaire de Pâques que Blaise Cendrars avait offerts, en 1912, à Guillaume Apollinaire. Eluard n’étant pas intéressé, Jacqueline Trutat les acquit puis les fit couvrir d’un plein parchemin, sur lequel Cendrars ne put s’empêcher d’inscrire une dédicace quand lui furent présentées ces pièces resurgies du passé. Dans la bibliothèque de Jacqueline et d’Alain Trutat l’histoire des livres est ainsi faite d’amitié et de gestes d’exception. Antoine Coron
Photographie Le don d’auteur Pour les collections d’estampes et de photographies, le don est essentiel. Afin de rester au plus proche de la création vivante. La collection du département des Estampes a pour origine, on le sait, la prestigieuse collection des rois de France, mais des donations importantes, tant par leur masse que par leur qualité, l’ont complétée au fil du temps. Les moissons de grands amateurs, tels l’abbé de Marolles, Gaignières, Mariette, Hennin ou De Vinck, les confiscations provenant des bibliothèques des émigrés vinrent consolider une ossature qui s’est peu à peu développée, une structure dont les arborescences se sont diversifiées. Si elle ne reposait que sur le seul et unique principe du dépôt légal, qui la régit cependant, la collection n’offrirait ni cette variété de thèmes, ni ce foisonnement de pièces, ni cette ouverture sur le monde, cette largeur de perspective, ce chatoiement esthétique. Elle serait le lieu d’un ethnocentrisme terriblement Brigitte Bauer, D’Allemagne, 2003 BnF/Estampes et photographie, entré en 2008. réducteur. Le don d’auteur qui, à l’inverse du dépôt légal, ne répond à aucune disposition autre que la volonté lucide d’un sujet libre de ses décisions, permet à la collection de vivre les aventures, les risques, les bonheurs et les embardées de la création vivante. Nous avons évoqué de grands donateurs mythiques et fondateurs, dont les noms nous sont si familiers que, par une curieuse métonymie, ils désignent les pièces elles-mêmes. « C’est certainement un Béringhen… Il faudrait chercher dans Hennin… » Ces dons de grandes collections ne sauraient cacher la forêt des dons dits « courants ». La donation, fruit d’une rencontre La photographie, entrée à partir de 1851 par dépôt légal, a fait longtemps figure de cousine éloignée et un peu dévoyée de la gravure. Le décompte exact des pièces s’en révélera pourtant rapidement impossible tant elle a couvert de champs, connu des classements variés, tant elle est entrée en masse, avant que l’on reconnaisse au photographe la dignité d’artiste et que soient créés, au milieu du XX e siècle, des ensembles à son nom. Le dépôt légal seul, on l’aura compris, n’aurait pas permis pareille abondance, qualité et éclectisme. Il fallait donc accepter et susciter les donations. Les dons d’auteurs représentent actuellement près de 80% des entrées annuelles de photographies, c’est dire leur rôle capital dans la vie et la croissance de la collection que construit le département des Estampes. Leur entrée est le plus souvent le fruit de ce que l’on désigne habituellement par le terme de « lecture de portfolio », mais que pour notre part nous préférons nommer « rencontre ». C’est bien un échange qui se produit, une conversation serrée sur le travail montré, sur ses directions, ses sources, ses hésitations, ses réussites et ses rebondissements. En somme, considérer le travail, l’inquiétude créatrice, mais aussi se placer devant les œuvres qui une fois créées, se détachent de l’artiste, et lui suggérer enfin que telle ou telle pièce représentera parfaitement l’étape de recherche qu’il a franchie. Maintes photographies sont entrées et entrent encore jour après jour grâce à ces rencontres, grâce au souci qu’ont les artistes de figurer au catalogue d’une des collections les plus anciennes et d’y voir leurs tirages, parfois uniques, conservés, sauvegardés et mis en valeur. Ce serait courte vue et injustice de borner leur désir à des motivations triviales, idéologiques ou égotistes. Il faut percevoir l’aspect affirmatif du don. L’acte gratuit n’a pas bonne réputation – André Gide y a contribué –, néanmoins le hiératisme de la gratuité nous rappelle que, ainsi l’exprime Adorno, « la fonction de l’art dans ce monde totalement fonctionnel est son absence de fonction ». Nous avons choisi de présenter une récente donation d’auteur, issue de la belle série réalisée et publiée par la photographe allemande Brigitte Bauer, sous le titre D’Allemagne. Six photographies de cette série sont entrées par donation, grâce à sa générosité, fin mai 2008. Anne Biroleau Chroniques de la BnF - n°45 - 23



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