Chroniques n°45 sep/oct 2008
Chroniques n°45 sep/oct 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°45 de sep/oct 2008

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : Expositions Babar, Harry Potter, Gaston Leroux

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Dossier > Le fonds Jean-Patrick Manchette entre à la BnF La famille de l’écrivain Jean-Patrick Manchette (1942-1995) a décidé de confier généreusement au département des Manuscrits l’ensemble de ses archives littéraires. Depuis ses toutes premières tentatives de fiction jusqu’aux notes préparatoires de ses derniers projets (Iris, La Princesse du sang), en passant par les manuscrits de ses chroniques, son abondant travail pour le cinéma, ses activités de traducteur, ses carnets de notes de lecture, ses dessins et une vaste correspondance, les archives de Jean-Patrick Manchette ouvrent des perspectives inédites de recherche sur un styliste et théoricien de premier plan, figure majeure de la littérature française de ces quarante dernières années. « Le polar, grande littérature morale de notre époque » Jeune militant contre la guerre d’Algérie, influencé par les situationnistes, Jean- Patrick Manchette fait son entrée dans la Série noire en 1971 (Laissez bronzer les cadavres !, écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid) avant d’en devenir un auteur phare. Passionné de polars américains, notamment ceux de Dashiell Hammett ou de Raymond Chandler, il entreprend un travail de déconstruction d’un genre dans lequel beaucoup a déjà été écrit, tout en reprenant volontairement ses codes. C’est par dérision qu’il invente l’expression de « néopolar », comme ersatz de polar, qui sera reprise par la suite dans le sens de roman de la révolte et de la dénonciation. « Roman d’intervention sociale », son roman noir est aussi le reflet de la société contemporaine : l’affaire Ben Barka (L’Affaire N’Gustro, 1971), la dérive terroriste (Nada, 1972), le malaise des cadres (Le Petit Bleu de la côte ouest, 1976) ou le désenchantement de la police (Morgue pleine, 1973, et Que d’os !, 1976) sont ainsi évoqués. Jean-Patrick Manchette, styliste avant tout, développe une écriture comportementaliste, épurée et froide (La Position du tireur couché, 1981), et interroge les relations entre littérature de roman noir et littérature dite « générale » ou « blanche ». Passionné de jazz et saxophoniste à ses heures, traducteur pointilleux entre autres de Robert Littell, Donald Westlake et Ross Thomas, et de la bande dessinée The Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, Jean-Patrick Manchette 20 - Chroniques de la BnF - n°45 © Doug Headline est également dialoguiste et scénariste de films, et l’auteur de nombreuses critiques de romans noirs et de cinéma – Les Yeux de la momie pour Charlie Hebdo. À l’heure où vient de paraître chez Gallimard le premier volet de son Journal, qui couvre les années 1966 à 1974, le fonds Jean-Patrick Manchette nous invite à redécouvrir la singularité de son œuvre: « La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production. » (Le Petit Bleu de la côte ouest, chapitre 1) Bienvenue aux « mauvais genres » Le don du fonds Jean-Patrick Manchette renforce la présence des littératures policières au sein du département des Manuscrits, à l’instar de la collecte des Jean-Patrick Manchette. Dessin de Manchette. En bas : Jean-Patrick Manchette. Synoptique pour le film Légitime Violence (1982). manuscrits de science-fiction 1. Ses collections s’ouvrent donc résolument à cet autre « mauvais genre » dont il conservait déjà quelques manuscrits apparentés au domaine – Une ténébreuse affaire (1841) d’Honoré de Balzac, La Bête humaine (1890) d’Émile Zola, Un crime (1935) de Georges Bernanos. Témoin aussi l’expo - sition consacrée cet automne par la BnF au fonds Gaston Leroux (1868-1927), qui y est entré en 2004. Une démarche qui répond à la volonté d’ouverture à la moder nité manifestée depuis longtemps par le département des Manuscrits, ainsi qu’à la vocation encyclopédique de la BnF. Quatre écrivains majeurs des littératures policières ont ainsi pris place dans nos collections ces derniers mois. À l’occasion de la vente du fonds Thomas Narcejac (1908-1998) en novembre 2007, le département des Manuscrits a acquis six
lots : un ensemble de lettres reçues par Thomas Narcejac, des pastiches de polars, les manuscrits de l’Esthétique du roman policier (1946), de La mort est du voyage (1947) et de deux romans écrits en tandem avec Pierre Boileau, Cartes « Vermeil » (1979) et Mr Hyde (1986). Mme Marthe Héléna a offert un carnet de notes dont s’est servi son époux, André Héléna (1919-1972), pour ses romans noirs à la fin des années 1960. Enfin G. J. Arnaud a donné le manuscrit de Ne tirez pas sur l’inspecteur (1952), et Didier Daeninckx, ceux de huit de ses romans, de Meurtres pour mémoire (1984) à La mort n’oublie personne (1989). Clément Pieyre 1. « Les Archives du futur », dans Chroniques de la Bibliothèque nationale de France n°38, printemps 2007, p. 24 ; voir aussi le dossier « Science-fiction » de la Revue de la Bibliothèque nationale de France, n°28, 2008. « Un processus de découverte assez fascinant » Auteur et réalisateur de courts métrages, Doug Headline, de son vrai nom Jean Manchette, se consacre, depuis la mort de son père, à l’édition et à la réédition de ses œuvres. Il a publié récemment chez Gallimard la première partie du Journal de Jean-Patrick Manchette (1966-1974). Entretien. Chroniques : Pourquoi ce don des archives de Jean-Patrick Manchette à la BnF ? Doug Headline : Je souhaitais depuis longtemps que l’ensemble des documents et manuscrits de mon père soit un jour conservé en un seul lieu, et je pense que la BnF était le meilleur choix pour cela. Je voulais éviter qu’arrive à ses papiers ce qui est arrivé à d’autres auteurs, comme, par exemple, Pierre Siniac, dont les archives ont été éparpillées par un membre de sa famille avec lequel il ne s’entendait pas… Ma mère et moi avions commencé à trier les papiers de mon père lorsque nous avons décidé de publier son roman inachevé, La Princesse du sang en 1996. La préparation du Journal a coïncidé avec la rencontre d’un conservateur de la BnF passionné par la littérature de genre, Clément Pieyre, qui m’a proposé de donner les archives de mon père. Ces deux événements m’ont incité à poursuivre l’exploration. C’est un processus de découverte assez fascinant, qui nous a conduits à exhumer des documents dont nous ignorions pratiquement l’existence… des œuvres de jeunesse, des tentatives de littérature dites « d’art » ou « blanche », des parodies de science-fiction… Je voulais aussi, en rendant possible l’accès aux manuscrits, effacer l’idée fausse donnée par certains d’un « grand silence de Manchette », d’une panne de créativité qui l’aurait affecté entre 1982 et 1995. Si Manchette n’a pas publié de roman pendant cette période, il n’a pas pour autant cessé d’écrire, notamment pour le cinéma. Il travaillait à un roman qui devait être le début d’un cycle et une nouvelle étape dans son parcours. Il avait beaucoup aimé les romans de John Le Carré, et était à la recherche d’une nouvelle forme qui se serait située quelque part entre le roman historique et le roman d’espionnage, et aurait retracé l’histoire de l’époque moderne depuis la fin des années 1950 jusqu’aux années 1990. Mais la maladie a contrecarré ses plans. Il a lutté contre le cancer jusqu’à la fin, tout en continuant à écrire ses chroniques. Le roman, qu’il n’a pas eu le temps de terminer, a été publié avec une fin que j’ai synthétisée à partir de ses notes. Manchette est mort trop jeune, il a été arrêté en plein élan et n’a pas pu mener à bien ce qui aurait pu être pour lui une seconde carrière d’écrivain. Que vous a apporté ce travail sur les archives littéraires de votre père ? D. H. : À partir de la juxtaposition de tous ces textes, on voit clairement un parcours d’écriture se dessiner. Les textes publiés de Manchette ne représentent qu’un dixième de sa production écrite. Mon père était un fou d’écriture, il écrivait tout le temps, depuis toujours. Dès l’enfance, il avait écrit des romans de science-fiction, les mémoires de guerre d’aviateurs imaginaires, des bandes dessinées… Dans l’espace d’une seule journée, il pouvait travailler à un roman, à une traduction, à un scénario, rédiger une chronique sur le polar, sans compter sa correspondance et son journal, qui était pour lui une sorte de récréation. Il tenait ce journal dans des cahiers à petits carreaux, d’une écriture très régulière, très maîtrisée, avec très peu de ratures. Son journal témoigne aussi de son perfectionnisme. Manchette réécrivait, reprenait beaucoup ses textes. Il pouvait composer cinq à dix versions d’un même chapitre. Cet ensemble d’écrits permet aussi de voir se dessiner le monde de Manchette. Par exemple, dans presque tous ses scénarios, il glissait les mêmes noms de personnages. Dans ses chroniques percent aussi son côté encyclopédiste et sa culture très vaste. Manchette lisait beaucoup et de tout : les auteurs américains, les philosophes, les « grands auteurs », Flaubert surtout. Il disait à propos de son choix d’écrire des romans policiers : « J’ai choisi de faire passer mon message en douce parce que dans un livre de littérature « blanche » on est lu par 1500 personnes alors que dans un roman policier on peut en toucher 50000. » Propos recueillis par Sylvie Lisiecki Chroniques de la BnF - n°45 - 21



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