Chroniques n°43 mar/avr 2008
Chroniques n°43 mar/avr 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°43 de mar/avr 2008

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 3,5 Mo

  • Dans ce numéro : L'accompagnement des jeunes vers les collections

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 28  |  Aller à la page   OK
28
Focus > Icônes intimes L’histoire d’une famille s’édifie sur un nombre fini d’épisodes et les photographies conservées, agencées dans des albums, sont les singularités de ce temps lacunaire. Elle peut se transmettre oralement, savoir fragmentaire lié à l’élaboration des codes familiaux, reconfigurée dans un récit intime tangent aux repères des grands récits d’Histoire. Les liens de parenté, les noms, les dates, les villes, les circonstances, engendrent alors une écriture factuelle, quelques phrases modestes qui restituent le hors champ du roman familial. Ouvrir l’album d’une famille inconnue c’est éprouver l’impression que les photographies de famille sont interchangeables, se ressemblent toutes, que « toutes les photographies du monde forment un labyrinthe ». Les individualités abrasées se réduisent à des typologies, les moments saisis évoquent les mêmes rites de passage, mariages, baptêmes, fêtes et anniversaires, temps constructeurs des sagas intimes. La maîtrise technique, habituellement approximative, produit par accident quelques bonheurs esthétiques. C’est de cette maladresse qu’émane le miracle de la réelle présence. La photographie d’amateur adhère sans distance à son modèle ; et en cette adhésion réside la fascination qui saisit le regardeur, le mystère et la puissance de la photographie, précisément en ce type d’images-là. L’album, réceptacle des icônes familiales, espace fermé, préservé, tenu en retrait ne se visite que dans une forme de piété. Il faut y voir l’éclosion du sacré dans le domaine du banal, une forme minime et personnelle de croyance à la vie après la mort, un symbolique autel des ancêtres, « substitut du monument », comme le remarque Roland Barthes. La mutilation des albums, leur dépérissement, leur destruction provoquent alors la réaction épouvantée que fait naître un acte de barbarie. « Les images meurent aussi physiquement, tout comme un jour est mort l’album des photos de mon enfance, englouti par les inondations. La plupart étaient des exemplaires uniques, ce qui est souvent le cas dans les albums de famille. En accomplissant son œuvre de destruction, l’eau avait donné aux images une consistance nouvelle, difficile à définir… J’extrais l’album de la boue, je le sèche, je l’emporte avec moi à Paris. Je commence à photographier tous ces restes à moi, ces restes de moi, et c’est comme si je procédais à une vivisection. Je regarde avec horreur ces dizaines de restes se réduire en poussière sous l’effet de l’air. J’ai ainsi fait quelques dizaines de tentatives de résurrection, avec la foi tout irrationnelle que je n’étais pas entièrement mort. » L’Album de Bogdan Konopka n’est aucunement un exercice de style supplémentaire sur le thème de la photographie de famille, mais une méditation sur la mort et la résurrection. L’archive familiale se doit d’être pudique, et cette série est la plus intime de toutes ses œuvres. Peu importe, suggère-t-il, que ces photographies-là soient regardées – et elles le sont 28 - Chroniques de la BnF - n°43 Album, 1999. Donation au département des Estampes en 2006 rarement – pourvu qu’elles existent, même jaunissant, s’effaçant, mourant lentement. Konopka se place en face du cercle des disparus, se resitue dans son lignage et en devient l’iconographe ultime. Pages mutilées et pourrissantes, photographies moisies sont mises en scène à la manière de la nature morte ou de la tradition du studio, et photographiées à la chambre. La « consistance difficile à définir » des objets, magnifiée par la lente prise de vue et l’imprégnation d’une lumière évanescente devient, au tirage, une matière somptueuse, saturée d’argent. La précision du tirage par contact, la large marge noire cernant le petit format, signatures du style de Konopka, ajoutent une puissance plastique hypnotique, magnifient ces banales images vernaculaires. La mort, la magie et la photographie ont toujours eu partie liée. Spectateur, opérateur, spectre. Konopka, regardé par ses morts et les regardant lui-même réunit, en ce jeu vertigineux avec le temps, les trois attitudes possibles face à la photographie. Ressuscitant le corps des images, il sauve ce qui reste du « contour subtil des voix anciennes ». Anne Biroleau Bogdan Konopka, né en 1953 à Dynow (Pologne) vit en France depuis 1989. Auteur de nombreuses commandes publiques, présent dans les grandes collections françaises et étrangères, ses œuvres ont été exposées à maintes reprises. Il a publié récemment Chine, l’empire du gris, éd. Marval, 2007. Bogdan Konopka. BNF/Estampes et photographie



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :