Chroniques n°42 jan/fév 2008
Chroniques n°42 jan/fév 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°42 de jan/fév 2008

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Bibliothèque nationale de France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 2 Mo

  • Dans ce numéro : Expositions Carl De Keyzer, Richard Davies

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Focus > D’un désastre obscur Jean-Claude Gautrand photographie ainsi qu’un sculpteur taille la pierre ou façonne le métal, structure ses compositions comme un architecte. Lignes rigoureuses, volumes majestueux, la lumière et l’ombre domptées de main de maître y créent un espace qui marque son style, influencé par la photographie subjective. Mais l’œuvre de Jean-Claude Gautrand se situe au-delà de la virtuosité et de la prouesse technique. Le temps, composante invisible de la recherche photographique, parcourt toutes ses séries. Il n’est pas envisagé dans une conception métaphysique ou intellectuelle vaporeuse, mais comme réalité fondatrice, épaisseur, matière indispensable, clé de voûte et, en définitive, sujet principal de l’œuvre. Son flux souterrain la parcourt, les séries le laissent paraître clairement ou de manière voilée. Il disparaît pour ressurgir où on ne l’attendait guère, passant du célèbre Assassinat de Baltard ou des vues de Bercy aux nus et aux arbres brisés. Dans sa trilogie de la guerre, le temps devient mémoire. Trois ensembles cernent les vestiges d’un désastre. Les photographies du camp de concentration de Natzweiler-Struthof, des ruines d’Oradour-sur- Glane, des bunkers du Mur de l’Atlantique, écrivent ce chapitre. Face à ces séries, le thème de la Vanité vient à l’esprit. « Les vivants, en effet, savent qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien du tout et il n’y a plus pour eux de salaire, car leur souvenir est oublié (1). » Oradour-sur-Glane nous saisit d’effroi à travers la vision personnelle du photographe et, paradoxalement, en raison de son absence de dramatisation ; seulement des ruines et des ombres sous le soleil. Trois barbelés et un escalier sur un champ de neige suffisent à évoquer les souffrances vécues par les prisonniers du Struthof. Les bunkers des Forteresses du dérisoire, reliquats du Mur de l’Atlantique saisis dans leur déliquescence, engendrent une impression toute différente. Ces bâtiments de béton très symboliquement dépourvus de fondations disparaissent de toutes les manières imaginables. Fracturés par les mouvements de terrain, posés au sommet d’un morceau de falaise qui s’est effondré autour, ensevelis et recouverts peu à peu de terre et d’herbe, phagocytés par la nature, basculés dans le sable ou tombés des crêtes où ils avaient été bâtis, chahutés par les vagues. C’est une véritable grammaire de l’effacement qu’écrit cette série. Gautrand ne cède jamais à la tentation de l’effet superflu, qui viendrait sursignifier le passé dramatique de ses modèles. Il les photographie au contraire de manière directe, comme des sculptures, montre la matière des murs, le jeu de la lumière ou de l’ombre sur les arêtes 28 - Chroniques de la BnF - n°42 et les surfaces. Ce sont des structures, des cubes, des lézardes très graphiques, des nuances subtiles de gris. Et pourtant… Son génie personnel, à l’exemple de ses photographies d’Oradour-sur- Glane, consiste à faire surgir du constat visuel le drame dont ils sont les stèles, à rendre sensibles le silence et les fantômes, en demeurant au plus près du matériel. Si la vision inquiète et hantée du photographe, sa mélancolie, son sens du tragique, trouvent là un sujet idéal, ils ne se révèlent pas moins dans la série intimiste qu’il construit actuellement sous le titre Le jardin de mon père. Rien de monumental, quelques mètres carrés de nature, des feuillages et des fruits à tous les stades Les Forteresses du dérisoire. Royan, 1974. du pourrissement, de rares ustensiles abîmés par le temps et l’usage. Le mystère de l’absence gît dans les lieux et les choses, dans leur pérennité face à la fragilité du vivant et de l’organique. L’objet photographique touche au plus près la question de la mort. Le « ça a été » de Roland Barthes, qui, pensant écrire un livre sur la photographie, réfléchissait en réalité à la question de l’absence, ne signifie pas autre chose. Anne Biroleau Jean-Claude Gautrand est né en 1932. Photographe, critique, historien de la photographie, commissaire d’expositions, il a publié de nombreux ouvrages et se consacre actuellement, outre l’œuvre personnelle qu’il poursuit, à une somme sur les photographies de Paris. (1) Ecclésiaste IX 5. © Jean-Claude Gautrand



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