Choiseul Magazine n°8 sep à déc 2019
Choiseul Magazine n°8 sep à déc 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°8 de sep à déc 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Choiseul France

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 32,9 Mo

  • Dans ce numéro : focus sur les nouveaux classements Choiseul.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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sécuritaire américain pour s’enrichir aux dépends du gros naïf assoupi digérant sa victoire contre les Soviets – au premier chef la France et le Japon… Mais cette vision correspondait à une réalité. Les États-Unis se reconfiguraient à grande vitesse et c’est effectivement, contre ses anciens alliés que ce pays allait trouver de nouvelles parts de marché. Il s’agissait donc de vite se mettre à l’ouvrage et de tenter de réveiller une France bien plus longue à bouger que son grand voisin. Géoéconomie serait ce vecteur. Pascal Lorot déposa la revue, trouva l’éditeur et en mars 1997 parût le premier numéro aux éditions Economica. Dans son éditorial, Pascal Lorot mettait les choses au clair  : « L’irruption de ce concept marque une rupture fondamentale avec le passé. L’étude des conflictualités internationales s’ouvre brutalement sur des problématiques nouvelles qui délimitent un nouveau champ de réflexion. […] L’objectif de la Revue française de géoéconomie est de rendre compte de manière la plus complète de ce phénomène planétaire. […] (elle) aspire également à être à la fois outil de réflexion et instrument pour l’action. » Le contenu et le fil directeur de la revue ne furent pas un digest plus ou moins bien digéré des thèses de Luttwak. Au contraire, le premier texte de fond de Lorot s’appuie sur une critique des idées de l’américain perçues comme trop étroites et porteuses d’une transposition caricaturale des rapports de forces. De la même façon renvoyer la géoéconomie à une confrontation exclusive entre les États-Unis, l’Europe et le Japon sur un champ de bataille en expansion fait de pays émergents passifs et comptant les points des grandes puissances était par trop limité. « En premier lieu, il convient de discuter le champ d’application de la géoéconomie. Certes, cette dernière se pratique le plus souvent entre pays ayant évacué toute velléité de guerre entre eux. Elle concerne essentiellement les nations industrialisées ; aux premiers rangs desquelles les pays de la Triade (Amérique, Europe occidentale, Japon) qui se sont déchargés des vêtements de la rhétorique guerrière pour circonscrire leurs rivalités au champ économique. Mais est-il légitime pour autant de restreindre la portée de ce nouveau mode d’interprétation des rivalités de puissance au seules nations occidentales ? Plusieurs États asiatiques n’ont-ils pas su affirmer une présence forte sur la scène internationale en mettant en œuvre des stratégies que l’on peut qualifier de géoéconomiques ? Les « dragons asiatiques » en sont un exemple les plus représentatifs […] « L'irruption de ce concept marque une rupture fondamentale avec le passé. L'étude des conflictualités internationales s'ouvre brutalement sur des problématiques nouvelles qui délimitent un nouveau champ de réflexion. » Au total, le concept de géoéconomie est aujourd’hui bien plus global qu’envisagé initialement par le fondateur du néologisme ; il embrasse une dimension véritablement planétaire, qui ne saurait en aucun cas se limiter aux seuls pays occidentaux. » Le numéro 1 donne donc une bonne vision de nos positions respectives à l’époque. Ces quelques extraits font apparaître une forte convergence de vue et une projection plutôt réussie de l’avenir. Yves Lacoste, le père de la géopolitique moderne, nous octroya un entretien. Bénéficier de son ombre tutélaire fut un grand honneur. Il pressentait le potentiel de ce nouveau champ d’étude  : « La géoéconomie est un domaine prometteur. C’est un champ relativement neuf et méconnu pour lequel tout un travail d’exploration, de médiation, d’explication et de mise en contact doit être entrepris. Nous avons des 38 rivalités de pouvoir, des puissances qui ne sont compréhensibles que par un petit nombre de spécialistes, soit des chefs d’entreprises, banquiers, analystes financiers ou encore économistes. Avec ces outils, la géoéconomie doit les rendre intelligibles du plus grand nombre. Surtout, il convient qu’elle y sensibilise ceux qui ont la responsabilité d’assurer la cohérence de la nation face à l’extérieur et de mobiliser ses capacités de rayonnement et d’influence. » La géoéconomie et ses conséquences entrainaient aussi une modification des termes de la puissance. Il fallait « changer de logiciel » comme on dit maintenant. Philippe Ratte constatait alors que « vivre cette évolution est l’enjeu de demain. Tous nos systèmes sont hérités d’une époque où la puissance se formait par accrétion d’atouts divers, cultivés à l’abri les uns des autres. Désormais elle est directement ou indirectement fonction du degré d’interaction des facteurs, et donc du potentiel d’interactivité permis par le système de chaque nation. Nous entrons dans un monde beaucoup plus proche de Smith que de Ricardo, où la main invisible serait pensée surtout pour ses doigts – image de la dextérité, de la coopération et de la solidarité, quelque chose comme the invisible digit, ou encore le doigté. La puissance économique y est faite de régulations fines, modulables renouvelées, quasi vivantes, fort éloignées de ce que nos grandes machines politiques, administratives, syndicales savent faire, fort nouvelles pour des mentalités coulées dans le moule des relations établies. » Ces changements impliquaient de revoir rapidement la situation de l’État. L’auteur de ces lignes notait, dans ce numéro, que l’État était malmené en raison de « la dégradation du lien social entre le citoyen et l’État, soit en raison d’une crise de confiance envers l’élite politico-administrative désormais incapable de justifier sa légitimité ; soit en raison de son incapacité à faire face à de nouveaux défis imposés par le changement du monde  : définition d’une « républicaine », lutte contre un chômage structurel, développement de la corruption. L’État est donc incapable de produire du sens, et ses sujets se tournent par compensation vers des formes nouvelles ou anciennes de repli identitaire (nationalisme exacerbé), paroissial
(régionalisme agressif), religieux/transcendantal (extrémisme religieux et sectes) […] On y ajoutait également la multiplication des violences urbaines… » (pourtant les gilets jaunes n’arrivèrent que vingt ans plus tard…) Jean Guellec, qui fut le premier rédacteur en chef de la revue, s’appuyant sur Michel Beaud, mettait en garde contre le risque technologique et la menace potentielle que pourrait faire peser les grandes sociétés capitalistiques de l’internet sur la démocratie  : « Cependant, la technologie, tout comme l’économie, ne peut fonder une civilisation. La technologie peut se révéler aussi totalitaire et renforcer les fractures économiques et sociales. Le nouveau capitalisme technologique « tend à dominer directement ou indirectement, toutes les formes d’activités […] Les promoteurs de ce capitalisme généralisé visent la prise en charge de trois sphères infinies  : la reproduction de l’homme, la gestion des sociétés (information, conflits, décisions…), la reproduction de la terre (eau, air… jusqu’au vivant et aux climats). » Vingt-deux ans après et l’écrasante domination des GAFA sur la sphère économique et communicationnelle, ces réflexions avaient valeur de prophétie. Jean-Christophe Rufin, avant que la littérature ne l’arrache définitivement à l’analyse stratégique portait un regard acéré sur l’économie de guerre et ce trou noir que cette dernière représente dans l’économie « normale », qui occulte la question de la guerre et de l’économie criminelle dans une revisitation très réussie de « cachez ce sein que je ne saurais voir » … Rufin voyait la structure géoéconomique des mouvements armés s’inscrire autour de deux concepts  : la prédation, toujours plus d’actualité et l’exploitation criminalisée des richesses locales, qui ne lui cède en rien. Les conséquences de ce phénomène s’établissant selon lui comme le morcellement du pouvoir et des groupes ; la physionomie tactique des conflits moins par le contrôle des populations que des territoires (cf. Daesh aujourd’hui) et l’importance majeure des diasporas qui assurent le liant à l’exportation (des ressources comme des idées et la logistique). « Aujourd’hui, » écrivait le futur prix Goncourt, « on revient à des relations marquées par l’économie de marché. Les mouvements armés, privés de leur soutien politique, se réintroduisent sur la scène internationale par l’exploitation de leurs ressources locales, grâce à des réseaux mondialement contrôlés, politiques (diasporas encadrées) ou polyvalents (mafia-relais). » On peut dire désormais que les mouvements jihadistes ont « brillamment » fait la synthèse de ces analyses. On nous pardonnera un excès d’auto-satisfaction mais la richesse de cette revue s’est révélée à l’épreuve du temps, globalement remarquable. Elle sut anticiper les principales tendances du monde complexe dans lequel nous vivons et allons vivre. Elle a identifié la plupart des nouveaux acteurs qui, aujourd’hui, mènent l’économie mondiale et a su percevoir la montée de conflits économiques qui sont désormais du domaine courant (Chine-États- Unis, notamment ; émergence de l’Inde, poids financier du Golfe)… Elle a anticipé également la faiblesse de l’État et la désagrégation du lien GÉOÉCONOMIE « On nous pardonnera un excès d’auto-satisfaction mais la richesse de cette revue s’est révélée à l’épreuve du temps, globalement remarquable. Elle sut anticiper les principales tendances du monde complexe dans lequel nous vivons et allons vivre. » social. Il est impossible de citer tous les auteurs, mais chacun d’eux a apporté son tribut à un champ d’analyse, nouveau à l’époque, mais qui est notre lot commun désormais – lequel ira sans doute en s’exacerbant. De ce point de vue le « pari » de Pascal d’ouvrir un champ totalement innovant, en assumant le risque, est une réussite. La plus belle récompense fut que les entrepreneurs, vrais acteurs de la matière économique, ont su s’emparer de ce concept. Notre action irrigua la réflexion et l’action de nombreux dirigeants ce qui représente une belle illustration de son efficacité  : ideas have consequences ; les idées comptent ! Aujourd’hui, notre véritable succès est que la géoéconomie est entrée dans le domaine commun et tout le monde en parle. On se souviendra que Pascal Lorot aura été le premier à le faire en France et sans doute en Europe. Aussi pour continuer de profiter de ce vivier d’idées, à date régulière, nous irons puiser dans un ou plusieurs des quatre vingt deux numéros pour questionner notre actualité à la lueur des analyses de ce passé point trop dépassé. La revue géoéconomie s'est achevée avec son 82 ème numéro daté de juin-juillet 2017.



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