Choiseul Magazine n°6 jan à avr 2019
Choiseul Magazine n°6 jan à avr 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de jan à avr 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Choiseul France

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 21 Mo

  • Dans ce numéro : la ville de demain...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Les partisans de R.T. Erdoğan célèbrent l'approbation de la réforme constitutionnelle et le renforcement des pouvoirs présidentiels suite au référendum du 16 avril 2017 franchie d’idéalisme de la politique étrangère  : une Turquie forte militairement (l’industrie de l’armement turc connaît un essor sans précédent), capable d’affronter les menaces tout en devenant un acteur-clé dans sa région (Syrie, Irak, etc.). Plus que jamais, chaque partenaire sera jugé à l’aune de la lutte d’Ankara contre le « terrorisme ». Les relations avec Moscou, empreintes de ce pragmatisme, continueront d’être une priorité pour Erdoğan, notamment en Syrie où le président turc est résolu à réduire l’autonomie kurde. La Turquie a également pour objectif de limiter le risque de nouveaux afflux de réfugiés. L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul a permis au président turc de revenir sur le devant de la scène internationale, de défendre la liberté d’expression et de se rapprocher des Occidentaux. Il révèle également la lutte d’influence que se livrent la Turquie et l’Arabie saoudite pour devenir la puissance régionale. La Turquie, avec le Qatar, est favorable au courant de pensée de la confrérie des Frères musulmans et hostile à l’autocratie wahhabite, un courant rigoriste de l’islam, en vigueur à Riyad. L’Arabie saoudite, alliée aux Émirats arabes unis et à l’Égypte, s’oppose violemment à cette notion d’islam politique. Riyad considère que cette notion remet en question le principe des monarchies au profit d’une compétition politique exercée par le biais d’élections démocratiques. J. Khashoggi vantait dans ses chroniques, publiées dans le Washington Post, les mérites de l’islam politique. Grâce à ce fait divers, le président turc entend montrer qu’il est un partenaire fiable au Moyen-Orient, ce que ne serait pas le prince héritier saoudien, dont les décisions ont déjà mené, sans succès, à la guerre au Yémen et à l’embargo contre le Qatar. Néanmoins, il entend éviter une crise diplomatique avec Riyad, l’Arabie saoudite étant un partenaire économique important au moment où la Turquie, encore sous le coup des sanctions américaines, voient les investissements étrangers reculer. Une crise monétaire qui a révélé la fragilité de l’économie La Turquie a connu à l’été 2018 une crise financière particulièrement grave, la livre perdant en quelques jours jusqu’à 20% de sa valeur par rapport au dollar, alors qu’elle avait déjà perdu 20% au premier semestre 2018. Les sanctions économiques américaines sous forme de hausse des droits de douanes sur l’acier et l’aluminium turcs, décidées dans le cadre de la demande de libération du pasteur Brunson, ont lancé une spéculation sur la livre turque. Cette situation est paradoxale puisque la Turquie a connu, en 2017, un taux de croissance de 7,8%, soit le plus important du G20. Ankara avait effectivement démontré une vraie capacité de résistance parmi les grandes puissances émergentes, malgré l’accueil de près de 3 millions de réfugiés syriens. En réalité, l’économie turque, très dépendante de l’humeur des investisseurs internationaux, est fragile. 38 Très liée à la consommation des ménages, la croissance turque génère un déficit commercial important, ainsi qu’un fort besoin de financement extérieur. La Turquie dépend donc hautement de son taux de change. La Turquie est également le seul pays de l’OCDE, avec l’Italie, à avoir une dette des entreprises supérieure à leurs fonds propres, ce qui laisse présager de grandes difficultés à venir pour les entreprises turques. Deux décisions ont aggravé la situation économique turque  : les déclarations successives d’Erdoğan s’opposant à la remontée des taux d’intérêts, jetant la suspicion sur l’indépendance de la Banque centrale, puis la nomination de son gendre, Berat Albayrak, au ministère des finances. Une économie ouverte et résiliente Pourtant, l’économie turque est très ouverte sur le monde et entend le rester. La Turquie dispose de nombreux atouts  : des entreprises nombreuses et fortement exportatrices ; une industrie touristique de qualité ; une population jeune et bien formée ; des conglomérats et des grandes entreprises de taille mondiale, à l’image de Turkish airlines ou des groupes familiaux Koç, Doğan et Sabancı. Mais l’atterrissage de l’économie turque, lié à la chute de sa monnaie, révèle ses qualités, ses défauts et son potentiel. Ankara cherche à développer ses propres marchés. Elle attend la reconstruction de la Syrie et de l’Irak car les entreprises turques du BTP y seront au premier rang. Les relations avec la Russie se développent  : Moscou apporte son énergie, principalement le gaz, et Ankara accueille les touristes russes qui, de longue date, aiment venir le long des côtes méditerranéennes. La Chine commence à investir en Turquie dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie ». Les banques chinoises ont obtenu des licences pour s’y établir. Mais la Turquie est plus considérée par Pékin comme une zone de passage vers l’Europe que comme un marché de taille suffisante. Enfin, la Turquie investit massivement en Afrique  : à chaque ouverture d’ambassade suit l’ouverture d’une ligne de Turkish Airlines avec Istanbul qui constitue un hub aérien mondial de premier plan. L’économie turque est résiliente. La
livre turque est remontée après la libération du pasteur Brunson. La banque centrale turque a relevé son taux d'intérêt directeur en septembre, ce qui a permis à la monnaie nationale turque de regagner une partie du terrain perdu depuis le début de l'année. Si a elle a rebondi, en profitant aussi de la détente des relations diplomatiques entre la Turquie et les États-Unis, la livre turque accuse encore une baisse de plus d'un tiers face au dollar américain cette année. L’inflation devrait être supérieure à 25% en 2018, son plus haut niveau depuis 15 ans. Cette situation alimente les craintes de récession et de dégradation de la qualité du crédit. Les transports et l'alimentation comptent parmi les secteurs les plus affectés par l'inflation, avec des hausses de prix de plus de 36% et 27% sur un an respectivement. Les prix du gaz et de l’électricité sont également en hausse. Or ces postes de dépenses sont incompressibles pour les ménages, notamment les plus défavorisés. La hausse des prix à la production est quant à elle encore plus spectaculaire, avec une augmentation de 46% sur un an. Cette augmentation signifie que les entreprises turques doivent faire face à d'énormes difficultés, d'autant que beaucoup d'entre elles sont endettées en devises. De nombreuses entreprises risquent de faire faillite, avec, pour conséquence, une explosion du chômage à prévoir début 2019, alors que des élections locales doivent se tenir en mars 2019. Un atout démographique indéniable Depuis 40 ans, la Turquie se développe alors que des guerres se déroulent à ses frontières. Cela tient, en grande partie, à la jeunesse et au dynamisme de sa population. Aujourd’hui, un Turc sur trois a moins de 30 ans. Ceci signifie que la population active, malgré un taux de chômage de 9,6%, est jeune  : réactive, adaptable, curieuse, connectée aux nouvelles technologies, ouverte sur le monde. Cette jeunesse est principalement urbaine. La population turque vit désormais plus en zone urbanisée qu’à la campagne. La Turquie compte 80 millions d’habitants dont un quart, 20 millions, réside à Istanbul et dans sa banlieue qui constitue une grande mégapole mondialisée. Enfin, les Turcs ont un vrai esprit entrepreneurial, ayant bâti de longue date des PME exportatrices de grande qualité. Le facteur démographique est probablement le meilleur espoir de la Turquie car les villes ont un vote de moins en moins conservateur, comme l’ont démontré les scores récents du président Erdoğan à Istanbul et Ankara. 39 Or, l’urbanisation va massivement se poursuivre. Il y a donc un « pari turc » à faire sur l’avenir  : d’ici 10 à 15 ans, la population turque (jeune, éduquée et urbaine) aura élu un nouveau président. L’Union européenne doit répondre à l’attente des Turcs « D'ici 10 à 15 ans, l'économie turque constituera une locomotive à la lisière de l'Europe grâce à une union douanière renforcée Rencontre entre R.T. Erdoğan et Donald Trump lors de l'Assemblée générale des Nations Unies le 21 septembre 2017. VUE DU MONDE Il est donc temps de refonder la relation entre l’Union européenne et la Turquie, à travers un traité « UE – Turquie », qui comprendrait trois volets  : le diplomatico-militaire avec la réaffirmation de l’ancrage au sein du camp occidental et de l’OTAN ; l’économie avec une aide européenne substantiellement augmentée et la réaffirmation de l’indépendance de la Banque centrale turque, pour enrayer l’inflation et la chute de la livre ; la poursuite de la transposition des normes européennes en droit turc. Ce projet n’impose pas de répondre préalablement à la question sensible de l’avenir des négociations d’adhésion entre Bruxelles et Ankara, qui suscite rejets et oppositions de toute part. Le moment est désormais opportun pour présenter un projet de relance des relations entre l’Europe et la Turquie, alors que le président Erdoğan recherche des alliés et que le président français, Emmanuel Macron, a présenté, à la Sorbonne puis à Lisbonne, une Europe à plusieurs vitesses. D’ici 10 à 15 ans, l’économie turque constituera une locomotive à la lisière de l’Europe grâce à une union douanière renforcée ; les groupes industriels turcs seront mondialisés. A l’heure où Donald Trump qualifie l’Europe « d’ennemi » et attaque, tour à tour, ses principaux alliés, l’Union européenne serait inspirée d’aider la Turquie à poursuivre sa modernisation et à cultiver les valeurs démocratiques et européennes qui demeurent encore présentes, notamment au sein des élites turques, attachées à l’ouverture de leur pays et aux liens historiques avec l’Europe.



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