Choiseul Magazine n°6 jan à avr 2019
Choiseul Magazine n°6 jan à avr 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de jan à avr 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Choiseul France

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 21 Mo

  • Dans ce numéro : la ville de demain...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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LE LIVRE DE... Les routes de la soie Peter Frankopan est historien et professeur au Worcester College d'Oxford. Il dirige le Centre de recherches byzantines de l'Université d'Oxford et ses travaux portent sur la littérature médiévale grecque et la rhétorique, sur les échanges culturels et diplomatiques entre Constantinople et le monde islamique, l'Europe de l'Ouest et les principautés du sud de la Russie. En 2012, il écrit Histoire de la Première Croisade, unaniment saluée par la critique. Les routes de la soie - l'histoire au cœur du monde, best-seller internationnal paraît en 2015 (2017 en France) et sera désigné comme l'un des 25 livres les plus influents à être traduit en chinois au cours des 40 dernières années. En novembre 2018, il publie Les nouvelles routes de la soie, qui vient compléter son précédent ouvrage. En parrallèle, depuis 2016, il est conseiller spécial pour l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel. 10 Institut Choiseul  : Dans votre livre, vous vous détachez de la vision occidentale du monde afin de tourner votre regard vers l’Est et l’importance des routes de la soie dans la fondation de notre monde moderne. Comment expliquez-vous cette méconnaissance envers cette région que vous surnommez « le cœur du monde » ? Peter Frankopan  : Il y a deux bonnes raisons à cela. Tout d’abord, nous centrons notre attention sur nous-même, il est donc normal pour les personnes ayant grandi en France, en Grande-Bretagne ou encore aux États-Unis de s’intéresser principalement à l’histoire de leur pays. Il en résulte qu’en Europe et en Occident, l’histoire est très eurocentrée  : ce qui nous intéresse avant tout ce sont les relations avec nos voisins – et nous pensons que l’« Histoire » se résume à cela. De fait, nous avons tous en tête des noms d’écrivains français, de philosophes allemands ou d’artistes anglais tandis que nous n’avons que peu de connaissances d’autres régions du monde. Les identités ainsi que les exploits réalisés dans d’autres parties du globe nous sont complètement inconnus. Qui est le Napoléon de Chine ? Le Racine de la Perse ? Ou même le Rembrandt d’Inde ou d’Asie du Sud ? La seconde raison de notre vision si relative du passé est que, comme le dit l’adage, « ce sont les gagnants qui écrivent l’Histoire ». En l’occurrence, au cours des 400 dernières années, les gagnants étaient en Europe. La colonisation européenne des autres régions et des autres continents a structuré les quatre derniers siècles. Il y a une centaine d’années, même la Belgique avait un empire. Cela a eu deux conséquences. D’une part, du fait de l’histoire récente, nous sommes convaincus que l’Europe et l’Occident sont le centre du monde et le berceau des inventions, de la science, de l’art et de la culture. D’autre part, nous admettons cette position comme tout à fait justifiée. Or il n’en est rien et l’avènement de l’Europe était presque inattendu. Il y a en effet une longue période creuse dans les études historiques entre l’Empire romain et l’ère des croisades. Cette période d’environ 1000 ans a été surnommée « l’Âge sombre » par les universitaires et demeure très peu étudiée à l’école. Néanmoins, cette même période revêt une importance de tout premier ordre dans d’autres parties du monde. La plupart des grands bouleversements de cette époque ont eu lieu sur les routes de la soie. L’Asie s’est imposée comme une terre de changement technologique, de savoir et d’innovation et comme une terre qui a vu naître de grands empires. Nous ne devons pas oublier que la Grèce antique regardait vers l’Est et non vers l’Ouest et que les premières cités, villes et États étaient situés au « cœur du monde », expression renvoyant principalement à l’Asie de l’Ouest, à l’Inde et à la
Chine, mais pas à l’Europe. Il est alors important de recentrer la manière dont nous regardons notre histoire, de nous éloigner des mythes et des histoires de chevaliers, des idées que nous connaissons tous et que nous aimons relire. Il est plus opportun de penser l’histoire comme un passé commun afin de mieux appréhender la manière dont les échanges ainsi que l’interconnexion des régions, des cultures et des peuples ont façonné le passé. IC  : Vous rappelez également que le « centre du monde » ne s’est pas toujours situé en Occident et surtout, vous envisagez un « retour du centre de gravité mondial » à l’Est. Quelles sont, selon vous, les signes de cette migration vers l’Est ? PF  : Les signes sont nombreux. Nous pouvons trouver des indices attestant de la hausse du niveau de vie en Asie. Il nous suffit, par exemple, de regarder la répartition du marché des produits de luxe dans le monde aujourd’hui  : les clients chinois représentent déjà un tiers des ventes et cette part devrait augmenter au cours des six prochaines années pour atteindre 44% du marché (contre 0% il y a 30 ans). Nous pourrions par ailleurs prendre l’exemple du rachat du Paris Saint-Germain par les Qataris ou celui de Manchester City dont les propriétaires viennent d’Abu Dhabi. Mentionnons également le miracle économique de la Corée du Sud qui est devenue en quelques décennies, à l’instar du Japon ou d’autres pays d’Asie du Sud-Est, une véritable puissance économique. Cette dynamique accouche en outre de nouveaux défis qui sont des signes tangibles d’une redistribution des cartes à l’échelle mondiale. Je pense notamment aux relations délétères entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, la rivalité entre l’Inde et la Chine ou le Pakistan, le rôle prépondérant que retrouve la Russie… Ainsi, l’Est offre tout à la fois des opportunités et des challenges. Ces derniers revêtent une dimension autrement plus stratégique que beaucoup de problématiques européennes, comme le Brexit par exemple, dans la mesure où leurs enjeux affectent la vie de milliards de personnes. Il convient par ailleurs de garder à l’esprit que l’Asie possède de nombreuses ressources naturelles telles que le pétrole et le gaz, bien sûr, mais aussi des terres rares et d’abondantes ressources agricoles (2/3 des production de blé et 85% des réserves de riz sont cultivées à l’Est d’Istanbul). PETER FRANKOPAN Avec son « histoire du coeur du monde », Peter Frankopan renverse le récit traditionnel de l'histoire, qui gravite autour de la Grèce antique, de Rome, de l'irrésistible ascension de l'Europe, et qui mérite, selon lui, une relecture urgente et approfondie. Il tourne son regard vers l'Est, vers « une région à mi-chemin entre Orient et Occident, qui va des rives orientales de la Méditerranée jusqu'à la mer Noire et à l'Himalaya ». C'est là qu'il place le curseur de sa lecture de l'Histoire. S'appuyant sur un éventail prodigieux de sources dans au moins une dizaine de langues, le récit balaie une période qui va des campagnes d'Alexandre le Grand jusqu'aux luttes géopolitiques du XXI ème siècle. Au fil de chapitres rondement menés, il nous livre un formidable travail d'investigation historique pour faire revivre avec intensité de merveilleuses histoires. 11 Le déplacement du centre de gravité mondial est un mouvement de fond à l’œuvre depuis plusieurs décennies et le nouveau monde s’ouvrant à nous est en formation depuis plus longtemps qu’il n’y paraît. IC  : Depuis quelques années, les frictions se multiplient entre l’Occident et l’Asie, mais également entre les deux géants asiatiques  : la Chine et l’Inde. Est-ce que ces tensions vous inquiètent et quelles peuvent être les incidences sur cette région et la nouvelle route de la soie ? PF  : Oui, toute tension entre des États qui possèdent l’arme nucléaire est inquiétante. Dans le monde d’aujourd’hui, il y a une course effrénée à l’armement, pas seulement pour les missiles et la technologie nucléaire mais également pour des armes plus conventionnelles. À cette course, s’ajoute également le nouvel enjeu des cyber-attaques, conduites ou non par des États, dont les enjeux et les modalités de riposte sont flous. Je pense qu’à l’avenir les États chercheront à intervenir contre leurs adversaires de manière très disruptive dans la sphère politique ou commerciale. En tant qu’historien, je constate les réelles capacités de résilience de la communauté internationale mais, comme nous pouvons le voir en France, les citoyens ont des attentes ainsi que de grandes revendications qu’ils adressent à l’État. Ils peuvent ainsi se mobiliser de manière agressive pour faire entendre leur mécontentement. Ce sont de nouveaux défis qu’il faudra anticiper à l’avenir. Je pense qu’une époque de dislocation s’ouvre à nous de même qu’une capacité limitée à maintenir l’ordre. Je reconnais l’importance des rivalités entre superpuissances, mais il y a des questions bien plus profondes que l’on doit se poser. IC  : La Chine concentre toutes les attentions, comment analysez-vous la politique internationale chinoise depuis le « One Belt One Road » initié par Xi Jinping en octobre 2013 ? Notamment en Afrique, où le gouvernement chinois a connu son premier revers avec la décision de la Sierra Leone d’annuler la construction, par la Chine, d’un nouvel aéroport ? PF  : En 2013, le Président chinois Xi Jinping annonçait qu’il était temps de redonner vie aux routes de la soie, signal que ce programme allait devenir la nouvelle politique étrangère mais aussi la principale politique économique de Pékin. Il y a de nombreuses façons d’appréhender cette initiative des nouvelles routes de la soie. Certains y verront une tentative de la Chine de sécuriser les ressources nécessaires à sa crois-



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