Choiseul Magazine n°1 jan à aoû 2017
Choiseul Magazine n°1 jan à aoû 2017
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°1 de jan à aoû 2017

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Choiseul France

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 10,0 Mo

  • Dans ce numéro : entretien avec Michael Fribourg.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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UN HOMME, UN LIVRE La Philosophie est-elle consubstantielle de la « Politis » ? C’est ce qu’incarne, de fait, Luc Ferry qui a toujours intimement lié démarche intellectuelle et action publique. Jusqu’à devenir ministre de l’Éducation nationale et de la Recherche du gouvernement Raffarin. C’est sans doute cette conception du philosophe qui, du sens de la vie à l’illettrisme en passant par l’amour ou le christianisme, l’amène à investir de nombreux champs de réflexions. Dernier ouvrage en date et pas des moindres, La révolution transhumaniste. Initiée par les géants du web, Google, Apple, Facebook…, cettequête semble à mi-chemin du surhomme nietzschéen et du docteur Frankenstein. Réelle avancée ou fantasme délétère ?... Qu’est ce que le transhumanisme ? Luc Ferry.- Le mouvement transhumaniste est un courant de pensée à la fois philosophique et scientifique qui nous vient des États-Unis. Il est encore mal connu en Europe. Financé notamment par Google à coups de milliards de dollars, il a pris outre-Atlantique une importance considérable, suscité des milliers de publications et de colloques, engendré des débats passionnés avec des penseurs de tout premier plan comme Francis Fukuyama, Michael Sandel ou Jürgen Habermas. Il vise d’abord à passer d’une médecine thérapeutique classique – dont la finalité depuis des millénaires était de soigner, de « réparer » – à une médecine de « l’augmentation » ou de l’amélioration du potentiel génétique de l’espèce humaine. De là l’ambition de combattre le vieillissement et d’augmenter la longévité humaine, non seulement en éradiquant les morts précoces, comme on l’a fait depuis le XVIII e siècle, mais en recourant aux biotechnologies pour faire vivre les humains vraiment plus longtemps. Le but ultime serait de parvenir à réconcilier jeunesse et vieillesse. Vous connaissez l’adage  : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». En admettant que nous parvenions un jour à vivre vraiment plus longtemps, alors nous pourrions voir naître une humanité qui serait à la fois jeune et vieille, riche d’expériences dues à l’âge et cependant physiquement et intellectuellement performante. J’ajoute que le projet transhumaniste, contrairement à une idée reçue mais fausse, est fondamentalement animé par l’idée d’égalité, ce que symbolise d’ailleurs son slogan fondamental, « from chance to choice », de Pascal Lorot et Luc Ferry lors du onzième dîner Choiseul 100 le 8 juin 2016. 10 LUC FERRY la chance au choix. Il s’agit pour lui en effet de corriger autant que possible les inégalités naturelles qui nous sont envoyées par une loterie génétique totalement insensible et aveugle. Pourquoi vous être emparé du sujet, c’est le philosophe ou l’ancien ministre qui écrit ? L.F.- Parce que la première tâche de la philosophie est de penser son époque ! Hegel disait de la philosophie qu’elle est « son temps saisi dans la pensée » et passer à côté, c’est manquer l’essentiel. Aux États-Unis et en Allemagne, les meilleurs intellectuels se sont saisis depuis des années des questions éthiques, politiques et métaphysiques que pose le transhumanisme. En France, le monde intellectuel et politique est totalement fasciné par les absurdes théories du « déclin de l’Occident » et tiré en arrière par Daech. Il reste bloqué sur les nostalgies des blouses grises et des plumes sergent major, par les débats du XIX e siècle  : laïcité contre théocratie, universalisme contre communautarismes, république contre libéralisme, etc. Daech est certes une plaie qu’il faut combattre et soigner, mais, croyez-moi, ce n’est pas le retour sanglant du fondamentalisme vers le Moyen-âge qui fera le XXI e siècle. Comme l’a dit Laurent Alexandre, dont je vous recommande au passage le livre, La Mort de la Mort, on ouvre un Reich de 1000 ans aux GAFA, à ceux qui maîtriseront les systèmes-experts. L’apologie nostalgique de la III e République, c’est sympathique, mais notre temps, c’est la troisième révolution industrielle, celle des technosciences et de l’intelligence artificielle, celle du transhumanisme, des GAFA et de l’économie collaborative. Si nous laissons passer le train, si nous ne com-
« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait 11 UN HOMME, UN LIVRE prenons rien à ce qu’il transporte, nous serons tout simplement balayés par l’Histoire et c’est toute la civilisation européenne, faite de liberté et de protection sociale, qui s’effondrera. Plusieurs voix s’élèvent pour s’inquiéter de ce que le transhumanisme tourne à l’eugénisme et que l’on revienne aux pires heures de notre histoire. Y a-t-il lieu de s’inquiéter de cette vague d’innovations technologiques qui bouscule nos modes de vie et nous projette dans une possible « vie sans fin » ? Le transhumanisme serait-il les prémices d’un monde à la Orwell ? Votre sentiment.L.F.- Sur le vieux continent, nous sommes immédiatement debout sur les freins dès qu’on prononce le mot eugénisme. C’est comme un réflexe de Pavlov, on hurle au retour de Hitler et des nazis. C’est d’une rare bêtise. On peut et on doit critiquer bien des aspects du transhumanisme, comme je le montre dans mon livre, mais il faut quand même comprendre un minimum de quoi il retourne. En l’occurrence, comme je vous le disais, il s’agit de passer « de la chance au choix » (from chance to choice), en clair, de passer de la très injuste et très hasardeuse loterie naturelle au libre choix de la modifier par la volonté humaine. Si eugénisme il y a, il est donc l’exact inverse de l’eugénisme nazi, puisqu’il entend non pas éliminer les faibles, mais tout à l’inverse, réparer les injustices infligées aux humains par une nature aveugle et insensible. Il s’inscrit donc dans une perspective démocratique  : à l’égalité économique et sociale instaurée par l’État-providence, il veut ajouter l’égalité génétique en augmentant les qualités humaines que la nature distribue de manière à la fois parcimonieuse et inégalitaire. On peut critiquer le projet, mais il n’a moralement et politiquement rien à voir avec les formes traditionnelles de l’eugénisme déshumanisant. L’économie collaborative et l’uberisation constituent-elles une illustration du transhumanisme ? Les géants du web sortent aujourd’hui de leur core business pour s’engouffrer dans toutes les sphères de la société tel Google dans la médecine et la santé, voire l’automobile et demain d’autres pans de notre vie. Que faut-il penser d’une telle évolution ? Est-ce là un marqueur de la fin d’un certain capitalisme ?



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