CEO Suisse n°2004-1 jun à sep
CEO Suisse n°2004-1 jun à sep
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2004-1 de jun à sep

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : PricewaterhouseCoopers

  • Format : (230 x 280) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 1,6 Mo

  • Dans ce numéro : la Russie, puissance économique.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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trend. Objectif atteint. Que faire ensuite ? Des voitures plus rapides, des ordinateurs plus performants, des chaînes de télévision dont le nombre ne cesse d’augmenter. La spirale du « toujours plus » qui caractérise notre époque nous entraîne continuellement vers de nouveaux superlatifs. La question qui se pose est alors : que faire avec tout cela ? Le professeur Gerhard Schulze 1 propose, simplement, de respirer à fond… Interview : Belinda Grace Gardner Gerhard Schulze, sociologue allemand et auteur de best-sellers, a observé chez l’homme, individuellement, un besoin accru d’expériences personnelles vécues avec intensité. Dans ce cadre, nous privilégions aujourd’hui la qualité de certaines rencontres exceptionnelles plutôt qu’une quantité excessive de sollicitations. Le professeur, qui enseigne à Bamberg, nous parle de cette ébauche de mutation sociale et de ses conséquences. 1 Le professeur Gerhard Schulze, né en 1944, a fait ses études à Munich et à Nuremberg et enseigne à Bamberg. Schulze exerce également une activité de conseiller auprès de groupes industriels, de partis et d’autres organisations. Dans son livre « Die beste aller Welten » (Le meilleur des mondes possibles), le sociologue se penche sur la manière dont la société va évoluer au 21 ème siècle. Dans « Die Erlebnisgesellschaft » (La société événementielle), il a analysé la conscience de vivre des années 80 et 90. 12 ceo/trend ceo : Professeur Schulze, dans votre bestseller « La société événementielle » vous avez décrit la conscience de vivre telle qu’elle existait avant le changement de millénaire. Comment cette période apparaît-elle aujourd’hui ? Gerhard Schulze : La société événementielle des années 90 a engendré un modèle que l’on peut qualifier de « rationalisation de l’expérience ». On croyait pouvoir augmenter l’intensité de l’expérience subjective de la même manière que l’on améliore le fonctionnement des machines ou la capacité de rendement des surfaces agricoles. Un tel mécanisme d’augmentation est très perceptible à la télévision, où les prises de vue sont cassées en séquences toujours plus courtes, avec des changements de perspectives de plus en plus rapides, pour offrir au public le maximum d’expériences dans le minimum de temps. Quelle est pour vous la conséquence de cette ivresse de la vitesse ? Nous nous rendons compte maintenant très clairement que la vie intérieure de l’homme ne fonctionne pas selon les critères auxquels nous a habitués le monde technologique, dans lequel on peut être certain d’arriver à ses fins en ayant recours à tel ou tel moyen. Notre attitude par rapport aux voyages, par exemple, révèle cette nouvelle prise de conscience : de plus en plus d’individus en arrivent à la conclusion que ce n’est pas nécessairement en entreprenant des voyages toujours plus lointains vers des destinations toujours plus extrêmes qu’ils augmenteront leur expérience, mais que jeter un regard depuis son balcon constitue déjà une expérience pleine d’intensité. La question n’est pas tellement ce que l’on regarde, mais bien plus la façon dont on regarde. Ceci reflète un changement progressif du mode de pensée de l’homme. Voyez-vous des parallèles avec la situation économique stagnante de nombreux pays ? En général, dans les pays industrialisés, on observe un net ralentissement de ce que l’on appelle la croissance : s’il en allait autrement, cela conduirait à des situations parfaitement absurdes. Nous distinguons déjà, aujourd’hui, les excès de la diversification toujours plus grande dans l’industrie cosmétique, par exemple. On va jusqu’à proposer des lotions capillaires pour différentes tranches d’âge. Sans parler bien sûr de l’informatique et des télécommunications : les logiciels sont surchargés de fonctions jamais utilisées. Des téléphones portables si petits qu’il devient presque impossible de téléphoner avec arrivent sur le marché. L’augmentation de l’offre est souvent devenue en contradiction manifeste avec l’accroissement des avantages pour les consommateurs. A votre avis, la spirale de la croissance s’est-elle freinée d’elle-même ? Les sociétés industrialisées sont sur la voie de la croissance depuis très longtemps déjà. Il est donc de plus en plus difficile de maintenir cette dynamique au même niveau, car certains objets sont tout simplement allés déjà très loin dans leur évolution, voire arrivés au terme de cette évolution.
Et qu’attendez-vous pour la suite ? Si la croissance cesse progressivement d’être l’objectif principal d’une société, se pose alors la question : existe-t-il d’autres objectifs tout aussi importants pour nous ? A l’époque où nous vivons, il est manifeste qu’il existe deux axes complètement différents sur lesquels se place l’homme pour penser, agir et trouver ses objectifs. L’axe du « pouvoir », de ce que l’homme peut accomplir, offrant toujours plus de choix d’actions, et celui de l’« être », où il s’agit de se comporter de manière intelligente et judicieuse dans le cadre des possibilités offertes. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Dans la pratique, cela s’exprime d’une manière très variée selon les secteurs. Pensez, par exemple, à l’évolution du secteur automobile au cours du 20 ème siècle. Au début, le produit fabriqué faisait certes sensation, mais il présentait encore de très nombreux défauts. Aujourd’hui, les voitures ne rouillent plus et elles peuvent rouler beaucoup plus vite que ne le permettent les conditions de circulation et la vitesse de réaction des conducteurs. Il existe encore d’autres potentiels de croissance, notamment en matière d’efficacité énergétique, mais il viendra un moment où, là aussi, la limite aura été atteinte. Avec un tel produit, ce qui importe avant tout maintenant – et ce changement est très perceptible actuellement dans le paysage automobile – c’est le confort de la voiture, le plaisir de la conduite, l’expression de son identité personnelle au travers de son véhicule, l’esthétique. Il s’agit d’un mode d’utilisation de la voiture qui n’est pas centré sur ses performances extérieures, mais sur la possibilité offerte à chaque individu de profiter intrinsèquement de sa voiture. Si la façon d’être de l’homme dans sa voiture devient peu à peu plus importante que les capacités de son véhicule, le constructeur sera dans l’obligation de se préoccuper autrement des individus pour lesquels il fabrique ses produits. Cela veut-il dire que les objets eux-mêmes prennent une nouvelle dimension ? C’est parfaitement évident dans la perception des clients. De nos jours, ils ne s’enquièrent plus des avantages objectifs d’une voiture, devenus naturels, mais vont plutôt l’examiner pour déterminer si elle déclenche en eux une réaction subjective, s’ils se sentent bien dans cette auto. Aujourd’hui, ce que recherche intellectuellement l’homme, c’est manifestement une forme d’esthétique, que la notion de « rencontre » décrit sans doute le mieux : la rencontre d’une œuvre et d’un observateur individuels. Cette idée peut « Nous vivons à une époque où il existe deux axes complètement différents pour penser, agir et trouver ses objectifs. L’axe du « pouvoir », offrant toujours plus de choix d’actions, et celui de l’« être », où il s’agit de se comporter de manière judicieuse dans le cadre des possibilités offertes. » être reprise pour tous les produits de consommation : mieux se passe la rencontre, plus il est possible de réussir à faire du produit, même de masse, un objet tout à fait personnel. Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir ? Imaginez une sorte de système de coordonnées avec deux axes. Dans ce système, tout ce que vous faites, les objectifs que vous vous fixez, sont proches soit de l’axe du pouvoir, soit de l’axe de l’être. L’une des tâches décisives de notre époque consiste à reconnaître le caractère bidimensionnel du pouvoir et de l’être. Ce caractère bidimensionnel concerne aussi bien le fabricant d’un produit que les clients auxquels il est destiné. Le fabricant doit tenir compte du fait que ses clients souhaitent tirer un certain avantage objectif de son produit, mais veulent aussi le rencontrer de façon subjective. « Pouvoir » et « être » se conditionnent-ils mutuellement ? L’homme est fait pour exploiter les deux concepts : créer des possibilités et en tirer parti. Il serait donc aberrant de dire : l’époque du pouvoir est révolue, ne nous en préoccupons plus dorénavant. Le pouvoir sans l’être est absurde, et l’être sans le pouvoir est tout simplement impensable. ceo/trend 13



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