Athena n°345 jan/fév 2020
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PHILIPPE LAMBERT SANTÉ Où sont les responsables ? Réalisée il y a plus d'un demi-siècle, l'expérience de Milgram a souligné que la plupart des individus exécutaient les ordres d'une autorité hiérarchique même s'ils étaient contraires à leurs valeurs morales. Mais les donneurs d'ordres, quelle responsabilité sont-ils prêts à endosser ? À moins, finalement, que le sentiment de responsabilité ne fonde à tous les niveaux comme neige au soleil TEXTE : PHILIPPE LAMBERT PH.LAMBERT.PH@SKYNET.BE WWW.PHILIPPE-LAMBERT-JOURNALISTE.BE Réalisée au début des années 1960, l’expérience de Stanley Milgram, de l’Université Yale, aux États-Unis, est restée l’une des plus célèbres de l’histoire de la recherche en psychologie. Elle souligna à quel point des individus confrontés à des ordres émanant d’une autorité hiérarchique peuvent être influencés dans leurs comportements et en viennent, pour la majorité, à accepter d’accomplir des actes contraires à leurs valeurs. Entre 1960 et 1963 se déroula, sous la direction de Stanley Milgram, une expérience initiale suivie de 18 variantes qui permirent d’en affiner les résultats. Dans le protocole de base, les participants, des hommes entre 20 et 50 ans recrutés via une annonce placée dans des journaux locaux, Athena Mag 345 34 croient prêter leur concours à une étude portant sur une meilleure compréhension de la mémoire à travers une recherche relative à l’effet de la punition sur le processus d’apprentissage. Après s’être vu attribuer le rôle de professeur à la suite d’un tirage au sort truqué, les participants doivent vérifier qu’un élève qui, ils l’ignorent, est un complice de Milgram, et plus précisément un acteur, a bien appris une liste de paires de mots. Il est sanglé sur une chaise dans une pièce voisine et le « professeur » doit lui infliger des chocs électriques d’intensité croissante à chaque mauvaise réponse. Comme indiqué sur un tableau, les décharges, de 15 à 450 volts, sont réputées légères à extrêmement dangereuses, voire létales. À aucun moment, le professeur ne se rend compte qu’elles sont fictives. À 300 volts, l’élève se met à taper sur la cloison séparant les deux pièces et à 315 volts, il sombre dans un inquiétant silence. Dans la deuxième variante de l’expérience, le professeur entend distinctement les cris de douleur et supplications de l’élève. Nombre de participants se tournent vers l’expérimentateur en blouse blanche, figure de l’autorité scientifique, lorsque le stade des 150 volts est atteint. Mais si le sujet hésite, l’expérimentateur le rassure en l’exonérant de toute responsabilité quant aux conséquences de ses actes. Et s’il veut arrêter, il est exhorté à continuer. Aucun participant ne renoncera avant 300 volts. Plus interpellant encore : presque deux tiers des Janvier-Février 2020
individus (65% dans l’expérience de base, 62,5% dans sa deuxième version) poursuivront l’expérience jusqu’à son terme, administrant donc ce qu'ils pensent être des chocs électriques potentiellement létaux. Dix-sept autres variantes de l’expérience de base furent testées par Milgram, avec de subtiles modifications de paramètres. Même si les travaux du psychologue américain furent contestés sur certains aspects méthodologiques (et éthiques), ils révèlent clairement que le comportement d’obéissance est lié au contexte dans lequel l’individu est placé. « Ainsi, lorsque l’expérimentateur (dirigeant l’étude) n’était pas présent dans la pièce et donnait ses ordres par téléphone, ou que les ordres étaient donnés par un individu "ordinaire" (ne représentant pas l’autorité de l’expérimentateur), le taux d’obéissance chuta avec respectivement 20,5% et 20% des volontaires qui obéirent jusqu’à la fin de l’expérience », rapportait Émilie Caspar en mai 2017 dans la revue Médecine/Sciences. Docteur en neurosciences cognitives au sein du Groupe conscience, cognition et computation dirigé à l’Université libre de Bruxelles (ULB) par le professeur Axel Cleeremans, elle indique par ailleurs qu'une question centrale restait sans réponse : comment la coercition influence-t-elle les comportements moraux ? Pour étudier cette question, il faut se centrer sur l'individu au moment où il pose l'acte contraire à ses valeurs, c'est-à-dire appréhender son vécu subjectif et son fonctionnement neural en cette occurrence. Dans ce cadre, le concept central est celui d' « agentivité », qui se réfère au sentiment qu'éprouve ou non le sujet d'être l'auteur (l' « agent ») de ses actes Diffusion ou dilution ? Une méthode pour mesurer le degré d'agentivité est évidemment de demander au sujet s'il se perçoit comme l'auteur de telle ou telle action. Mais ce jugement explicite est soumis à divers aléas, en particulier le biais de désirabilité sociale traduisant la volonté d'apparaître sous un jour favorable à ses interlocuteurs. Ainsi que nous l’expliquions dans le n°320 de mai 2016 (pp. 24-27), une méthode plus objective a été proposée en 2002 par Patrick Haggard, de l'University College London : la chrono métrie mentale. Le chercheur britannique a démontré expérimentalement que les individus estiment plus court l'intervalle de temps entre une action qu'ils ont accomplie (en l'occurrence, pousser sur un bouton) et sa conséquence (l'émission d'un son) dans une situation où ils ont volontairement produit l'action, par comparaison à une situation où celle-ci a été provoquée par une intervention extérieure. Par exemple, dans l'expérience de Haggard, lorsqu'une personne saisit le doigt des sujets et le conduit sur le bouton. « Le fait d'accomplir une action volontaire modifie votre perception du temps qui passe, en le faisant paraître plus court », résume Émilie Caspar. La question du libre arbitre et, par là même, de la responsabilité individuelle demeure très spéculative. Aussi, comme le déclare le professeur Lionel Naccache, de l'Institut du Cerveau et de la Moelle Épinière, à Paris, est-il plus fécond de s'intéresser à un concept qui a l'avantage d'être opérationnel, notamment dans le champ de l'éthique et de la morale : l'agentivité, susmentionnée. Mais si elle est au cœur des travaux scientifiques, elle est largement méconnue du plus grand nombre, qui perpétue le concept de responsabilité, son (proche) cousin. Précisément, c'est moins les résultats de Milgram qu'un événement tiré de la vie courante qui a aiguisé l'intérêt d'Émilie Caspar pour les questions de responsabilité et, par ricochet, d’agentivité. Afin de toucher une assurance-vie, une institutrice avait payé 2 individus pour qu’ils fassent disparaître son conjoint. Lors du procès relatif à cette affaire, la peine requise à l’encontre de la commanditaire de l’assassinat était plus lourde que celle réclamée pour les 2 tueurs. « Je me suis demandée quelle responsabilité s’attribuaient personnellement les différents intervenants, dit-elle. Y en avait-il au moins un qui se sentait responsable de ce qui s’était passé ? » 0 Bref se posait la question de la diffusion ou de la dilution de la responsabilité. « En clair, explique le professeur Cleeremans, la responsabilité estelle une "quantité fixe" qu’on se passe ou quelque chose qui s’évapore littéralement ? » Cette interrogation est omniprésente dès qu’interviennent des relations hiérarchiques dans un contexte où sont exécutés des actes contraires à certaines valeurs morales. Citons le cas du milieu hospitalier, où, par exemple, des infirmières prodigueraient des soins prescrits par un médecin, alors qu’elles savent qu’ils se révéleront inappropriés. Des médecins, notamment des stagiaires, pourraient connaître une situation similaire en répondant aux injonctions d’un directeur médical. Et la communauté des soignants pourrait se trouver en porteà-faux par rapport à l’art de guérir en appliquant certaines directives imposées par la direction administrative de l’hôpital, pourtant non compétente en médecine... Qui se sentira responsable en cas de problème, si tant est que quelqu’un reconnaisse son implication ? » Obéissance aveugle ? En 2016, le magazine Current Biology publiait les résultats d’une première étude réalisée en Athena Mag 345 35 Janvier-Février 2020 PHILIPPE LAMBERT SANTÉ



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