Athena n°345 jan/fév 2020
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PHILIPPE LAMBERT DOSSIER » une femme, le seuil à partir duquel la participation à une épreuve féminine est interdite. En 2013, la sprinteuse indienne Dutee Chand fait les frais de cette mesure. Elle se refuse à prendre des substances pour provoquer la baisse de son taux de testostérone et porte plainte devant le TAS, où elle obtient gain de cause en 2015. Motivations du jugement : il faut d’autres études plus poussées pour démontrer que la testostérone augmente les performances « On croit rêver ! clame le docteur de Mondenard. Florence Griffith-Joyner a atomisé le record du monde du 100 m chez les femmes en 10"49 parce qu’elle était sous stéroïdes anabolisants. Ce record, qui date du 16 juillet 1988, tient toujours. La longévité de ceux de Stella Walasiewicz, qui était pourvue d’organes sexuels masculins, confirme que ses adversaires ne luttaient pas à armes égales. Son record du 60 m demeura sur les tablettes de 1933 à 1960, celui du 200 m de 1932 à 1952 et celui du 100 m de 1932 à 1948. Et que dire des « superwomen » de l’Allemagne de l’Est qui dominèrent de la tête et des épaules les épreuves de natation et d’athlétisme entre 1976 et 1989 ? Le carburant qui circulait dans leurs veines s’appelait Oral-Turinabol, un stéroïde anabolisant, indétectable à l’époque, dérivé de la testostérone. » Le médecin français précise que si, entre 2011 et 2015, c’est-à-dire quand le taux de testostérone accepté devait être inférieur à 10 nmol/L, Caster Semenya continua à remporter les courses À gauche : Florence Griffith-Joyner en 1988 à Séoul lors de sa victoire aux 200 m dames. Cette année-là, elle fut triple championne olympique (100m, 200 met relais 4x100 m). Ci-dessus : L’athlète polonaise Stanisława Walasiewicz dont l’autopsie après sa mort lors d’un braquage à Cleveland révéla qu’elle était hermaphrodite. Athena Mag 345 26 auxquelles elle participait, ses chronos étaient moins bons que les années précédentes. Par exemple, ils gravitaient autour de 2 minutes sur le 800m, alors qu’il était coutumier qu’elle coure cette distance en 1’55 environ auparavant. Un autre moteur Il est communément admis que la testostérone et ses dérivés synthétiques intéressent les sportifs pour plusieurs raisons : en particulier, ils agissent comme des « engrais du muscle », augmentent l’érythropoïèse et, partant, le transport de l’oxygène, influent sur le psychisme en rendant l’individu plus pugnace, plus volontaire, capable d’accepter des charges d’entraînement plus lourdes. Ce tableau rend caduc l’argument selon lequel un taux de testostérone élevé (« En prendre fait partie du job », disait Lance Armstrong) constituerait un avantage comparable à celui qu’offre une grande taille pour jouer au basket. Avec la testostérone, ce n’est pas un élément qui se trouve bonifié, mais un ensemble. « C’est comme si vous aviez un autre moteur », insiste le docteur de Mondenard. « Nier cette réalité n’est pas une solution », déclare pour sa part le professeur Balthazart. Et d’ajouter que certains pays cherchent assidûment à identifier et à recruter des personnes transgenres ou intersexuées pour les faire concourir dans les catégories féminines et gagner des titres. « Ils polluent le sport féminin de façon majeure », dit-il. À cela se greffe le risque que les femmes non intersexuées et non transgenres soient poussées encore un peu plus dans les bras Janvier-Février 2020
du dopage et utilisent des molécules artificielles indétectables produites par des « stéroïdes designers », la testostérone exogène, elle, pouvant être mise en évidence par le biais d’un test isotopique (applicable depuis 1999). Les mesures décrétées par l’IAAF en 2018 se réfèrent aux seules courses allant du 400 m au mile, épreuves où, en réponse aux exigences avancées en 2015 par le TAS (affaire Dutee Chand), elle a apporté les preuves formelles de l’impact de la testo stérone sur les performances. Peut-être était-ce une « attaque ad hominem » visant en priorité à saper la suprématie jugée outrageante de Caster Semenya ? Car, à moins de se voiler la face, il ne fait aucun doute que, tant pour les hommes que pour les femmes, un taux élevé de testostérone constitue un atout dans de multiples disciplines sportives. Jean-Pierre de Mondenard, à qui l’on doit un dictionnaire du dopage de plus de 1 200 pages, explique d’ailleurs que pour les marathoniens, athlètes parmi les plus maigres, les anabolisants offrent le double avantage d’accroître l’érythropoïèse et de leur conférer la capacité de s’entraîner beaucoup plus longtemps. « Nombre d’entre eux utilisent les mêmes produits que les bodybuilders. La différence est que ces derniers absorbent des quantités phénoménales de protéines, lesquelles facilitent l’hypertrophie musculaire », explique celui qui fut également médecin responsable des contrôles antidopage sur le Tour de France entre 1973 et 1975. Une troisième catégorie ? Le CIO recommande aux fédérations internationales, mais sans les y contraindre, de ne laisser participer aux compétitions féminines que des athlètes dont le taux de testostérone ne dépasse pas 10 nanomoles par litre de sang. Pour sa part, l’IAAF impose un taux inférieur à 5 nmol/L pour certaines courses. À la suite de la plainte de Caster Semenya, le TAS a validé le règlement de la fédération d’athlétisme en émettant néanmoins certaines réserves. Le Tribunal fédéral suisse, qui est l’autorité de recours contre les sentences émises par le TAS, celui-ci ayant son siège à Lausanne, l’a ensuite suspendu provisoirement le 31 mai 2019, en urgence, avant de lever cette suspension dans une ordonnance de mesures provisionnelles à la fin du mois de juillet. Il doit néanmoins encore se prononcer définitivement sur le fond. Yvan Henzer, avocat au barreau du Canton de Vaud, en Suisse, s’est exprimé à ce sujet dans le journal Le Temps (Genève)  : « […] ce serait quand même un sacré coup de tonnerre que les juges fédéraux reviennent sur leur décision provisoire. S’ils ont estimé que le recours n’avait a priori pas de chance de succès, on voit mal ce qui pourrait encore faire changer les choses, ce d’autant plus que le Tribunal fédéral ne peut pas recevoir de preuves nouvelles. » Certains évoquent la possibilité d’un futur recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme, mais, pour l’heure, le règlement édicté par l’IAAF semble en passe d’être irrévocablement entériné par la justice suisse. Il n’en demeure pas moins inacceptable sur le plan éthique lorsqu’il préconise que les athlètes concernées par un taux excédentaire de testostérone recourent à des médicaments afin de le ramener dans la norme autorisée. D’un autre côté, le sport féminin risque de partir en déliquescence si ses palmarès ne sont plus ornés que des noms de sportives transsexuelles ou intersexuées, d’autant que, comme le souligne Jacques Balthazart, on pressent déjà des trafics humains. Que faire ? Pour le docteur de Mondenard, la seule issue acceptable est la création d’une 3 e catégorie, « neutre », à côté du sport masculin et du sport Il ne fait aucun doute que, tant pour les hommes que pour les femmes, un taux élevé de testostérone constitue un atout dans de multiples disciplines sportives féminin. C’est une idée que ne rejette pas non plus le professeur Balthazart, qui insiste par ailleurs sur le fait qu’il n’y a pas que le taux de testostérone au moment de la compétition qui procure un avantage potentiel. L’exposition à cette hormone pendant tout le développement fœtal et la croissance, et la structure chromosomique elle-même peuvent introduire des avantages significatifs. Le médecin français et le biologiste belge rappellent que certaines législations ont inclus ou envisagent une 3 e catégorie dans les actes d’état civil - en Australie, en Inde, en Allemagne, dans l’État de New York... En outre, à l’image de la boxe par exemple, de nombreux sports sont scindés en différentes catégories dans le but principal d’équilibrer les chances des compétiteurs et également, s’agissant des sports de combat, de les protéger. Faudrait-il crier à la discrimination si des catégories sportives étaient réservées aux personnes transsexuelles et intersexuées ? La discrimination ne s’enracine-t-elle pas plutôt ailleurs ? Dans le fait que la société renâcle à accepter les différences et marginalise des individus au point de les amener à nier leur statut objectif et leur singularité, lesquels devraient être reconnus sans préjugés ni jugements de valeur comme faisant partie d’une forme de normalité et non d’anormalité. Athena Mag 345 27 Janvier-Février 2020 ed PHILIPPE LAMBERT DOSSIER 0



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