Athena n°345 jan/fév 2020
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PHILIPPE LAMBERT DOSSIER, 41upw 7 Finale du 800 m dames lors des Jeux Olympiques de Rio 2016. À gauche, Francine Niyonsaba ; au centre, Caster Semenya ; à droite, Margaret Nyairena Wambui » r différentes disciplines. Il cite également un chiffre édifiant : en 1967, 60% des records du monde féminins en athlétisme étaient détenus par des intersexuées, alors que selon les Nations-Unies, la proportion de personnes du « troisième genre » serait de 0,05% à 1,7% de la population mondiale. Entre équité et discrimination À l’instar de l’affaire Semenya en athlétisme, un cas de transgendérisme a suscité de violents remous au sein du volley-ball féminin. Dans un article intitulé Sexe, genre et sport, Jacques Balthazart, professeur émérite de l’Université de Liège, où il dirigeait le Laboratoire de biologie du comportement, et Jean-François Toussaint, professeur à l’Université de Paris et directeur de l’IRMES (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport), exposent les fondements du problème : « Le 12 janvier 2018, la volleyeuse Tiffany Abreu devient à 33 ans, et après 5 matches disputés, la meilleure attaquante du championnat brésilien, l’une des compétitions féminines les plus relevées du monde. Cette joueuse n’est pourtant pas répertoriée dans les archives et les statistiques de la compétition pour une raison simple : elle n’y avait jusqu’alors jamais participé. De fait et jusqu’en 2013, cette athlète jouait en Superliga, 1 e division du Athena Mag 345 24 En 1967, 60% des records du monde féminins en athlétisme étaient détenus par des intersexuées, alors que la proportion de personnes du « 3 e genre » serait de 0,05% à 1,7% de la population mondiale championnat de volley-ball masculin, sous le nom de Rodrigo Abreu. Entre les 2 dates, elle réorganise sa vie en accord avec l’identité de genre qu’elle avait toujours ressentie et opère la transition. » Mais bien qu’elle se soit pliée à un traitement hormonal et chirurgical qui l’a mise en adéquation avec son désir d’être une femme, Tiffany Abreu bénéficie de ce que certains appellent l’« effet Obélix », du nom de ce sympathique Gaulois tombé tout petit dans la marmite contenant la potion d’invincibilité préparée par le druide Panoramix. En clair, comme le soulignent le docteur de Mondenard et le professeur Balthazart, son histoire physio logique nimbée de testostérone ne peut être effacée. Aussi jouit-elle d’une taille et d’une puissance face auxquelles les meilleures joueuses brésiliennes, qui sont aussi les meilleures du monde comme l’attestent leurs médailles d’or aux championnats du monde et aux Jeux olympiques, sont totalement démunies. C’est dans ce contexte que, le 18 janvier 2018, l’ancienne volleyeuse brésilienne Ana Paula Henkel a adressé au Comité international olympique (CIO) et à d’autres instances, dont la Fédération internationale de volley-ball, une lettre ouverte « pour la défense des sportives professionnelles ». On peut notamment y lire : « Est-il juste de prétendre que ces différences biologiques n’existent pas au nom d’un agenda politico-idéologique qui servira à réduire un espace si durement gagné par les femmes au cours des siècles ? » Se référant au fait que le CIO ouvre les compétitions féminines aux hommes, sous réserve d’un taux de testostérone contrôlé, elle indique que selon les nombreux physio logistes qui ont déjà exprimé leur avis, cette obligation « n’inverse pas les effets de l’hormone mâle sur la construction achevée des os, des tissus, des organes et des muscles au cours des décennies. » Plus loin, elle ajoute : « L’inclusion des personnes transgenres dans la société doit être respectée, mais cette décision hâtive et irréfléchie d’inclure les hommes, nés et construits biologiquement avec de la testostérone, ayant la taille, la force et la capacité aérobie des hommes, sort de la sphère de la tolérance ; elle humilie et exclut les femmes. » Ici se situe le nœud du problème. Comment éviter de discriminer les personnes intersexuées et Janvier-Février 2020
transgenres, tout en préservant l’équité sportive dans les compétitions féminines ? Situations mal délimitées Depuis les années 1960, le CIO s’est efforcé de déjouer, par divers tests de féminité, les tentatives de fraude ou de concurrence déloyale dans les épreuves sportives réservées aux femmes. Ainsi, en 1966, il instaure un contrôle de genre systématique, les athlètes devant se présenter nues devant un « jury » de doctoresses. Dégradant et non fondé sur le plan scientifique ! Dès 1968, cet examen fait place à d’autres initiatives. Tout d’abord, la détection, sur la base d’un prélèvement de la muqueuse buccale, du corpuscule de Barr présent dans toutes les cellules possédant 2 chromosomes X (filles). Mais ce test s’avère peu fiable. Ainsi, dans le syndrome de Klinfelter, l’individu, qui présente 2 chromosomes X et un chromosome Y, possède un corpuscule de Barr bien qu’il soit doté du phénotype masculin. Les instances sportives se rabattirent ensuite sur un test de détection du gène SRY. La présence de celui-ci, qui est localisé sur le chromosome Y, induit la formation des testicules durant la vie intra-utérine. Mais ce test se révéla insatisfaisant, lui aussi, et le CIO jeta l’éponge en 1996, confiant aux fédérations nationales le soin de veiller à n’envoyer que de « vraies femmes » pour participer aux compétitions. « Laisser la main aux fédérations, c’était la porte ouverte à la triche organisée, soutient le docteur de Mondenard. Comment un esprit rationnel peut-il leur demander de faire la police, alors qu’elles ne vivent que par les podiums ! » La difficulté majeure soulevée par l’intersexualité et le trangendérisme dans le sport féminin vient de situations complexes, car mal délimitées, dues au fait que le sexe d’un individu comporte plusieurs composantes - génétique (normalement dotation chromosomique XX pour les femmes et XY pour les hommes), gonadique (testicules ou ovaires), hormonale (taux des sécrétions de testostérone et d’œstrogènes), phénotypique (différences morpho logiques, physiologiques et comportementales entre mâles et femelles). « Le genre d’un individu et les différents aspects de son sexe sont habituellement corrélés, mais des discordances peuvent se produire, rappelle le professeur Balthazart. Par exemple, un sexe gonadique ou hormonal en désaccord avec le sexe génétique dans le cadre de variations du développement sexuel. » D’où cette question : dans l’« imbroglio » qui peut résulter de telles situations, sur quelle base faut-il fonder la décision d’accepter un(e) athlète dans une compétition féminine ? Comme le fait remarquer Jacques Balthazart, la logique voudrait qu’on prenne en considération le ou les facteurs qui apportent un avantage au niveau des performances. Dès lors, le taux de testostérone semble être un des meilleurs paramètres. « Une concentration élevée de testostérone procure un avantage certain, comme l’attestent les différentes formes de dopage aux androgènes régulièrement détectées », écrit-il avec Jean-François Toussaint. Néanmoins, le dosage de cette hormone ne suffit probablement pas à faire le tour de la question. On croit rêver En 2009, Caster Semenya, alors âgée de 18 ans, remporte le 800 m féminin des championnats du monde de Berlin. Qui plus est, selon l’expression de Jean-Pierre de Mondenard, en tournant littéralement autour de ses adversaires. Sa supériorité est écrasante, sa morphologie, masculine. Aussi l’IAAF édicte-t-elle en 2011 une directive fixant à 10 nmol/L (de sang), soit un peu plus de 3 fois le plafond d’un taux de testostérone normal pour Athena Mag 345 25 GÉNÉTIQUEMENT HOMME... 0 En 1986, on détecta un sexe chromosomique masculin (XY) chez la championne espagnole du 100 m haies, Marie Jose Martinez- Patiño. L'athlète se vit interdire de participer aux JO de Séoul en 1988 et fut autorisée à concourir de nouveau en 1991. En fait, Marie Jose Martinez-Patiño présentait un syndrome d'insensibilité aux androgènes et donc à la testostérone, qui en est le chef de file. Ce syndrome concerne des individus qui possèdent un chromosome X et un chromosome Y et, en conséquence, sont génétiquement des hommes. Ils ont des testicules qui produisent normalement de la testostérone, mais l'hormone ne peut remplir sa fonction car ils ne disposent pas de récepteurs aux androgènes à la suite d'une mutation génétique. Dans 99% des cas, ces hommes acquièrent une identité féminine et sont généralement attirés sexuellement par les hommes. Et sur le plan phéno typique, ils se rapprochent des femmes. Point essentiel : en l'absence de récepteurs aux androgènes, l'athlète espagnole ne tirait aucun avantage lié à la présence de testostérone dans son sang. Il resterait cependant à démontrer que sa dotation chromosomique (XY au lieu de XX) ne lui conférait pas un avantage. De fait, il est établi que les gènes ont des effets directs sur la physiologie de l’adulte qui ne sont pas produits via la sécrétion de testostérone. Est-ce important au niveau des performances sportives ? On ne le sait pas à l’heure actuelle. » Janvier-Février 2020 PHILIPPE LAMBERT DOSSIER



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