Athena n°344 nov/déc 2019
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PHILIPPE LAMBERT DOSSIER » favorise l'équanimité, le maintien d'un climat émotionnel stable », commente Antoine Lutz, anciennement membre du groupe de Richard Davidson avant de rejoindre le Centre de recherche en neurosciences de Lyon. À l'Université Harvard, aux États-Unis, Sara Lazar a précisément étudié l'amygdale, elle aussi, mais en se référant cette fois à des volontaires qui s'étaient pliés à un entraînement de méditation de pleine conscience. Que constata-t-elle ? Une réduction du volume de ce noyau chez ceux dont la sensibilité au stress s'était fortement atténuée grâce à la pratique méditative. Retarder le vieillissement cognitif Une étude d'Eileen Luders, de l'Université de Californie à Los Angeles, laisse à penser qu'il existerait une multiplication des connexions cérébrales chez les méditants expérimentés. Or, au fil du vieillis sement se manifeste un déclin des fonctions cognitives causé par une diminution progressive du volume cérébral et du métabolisme du glucose. Le stress et un mauvais sommeil, 2 facteurs de risque de la maladie d'Alzheimer, peuvent exacerber ces changements. En 2017, une étude pilote conduite par Gaël Chételat, neurobiologiste UNE QUESTION À STEVEN LAUREYS Vous avez publié récemment un livre intitulé La Méditation, c'est bon pour le cerveau, chez Odile Jacob. Avez-vous toujours été convaincu par l'intérêt des pratiques méditatives ? Absolument pas. Et pour tout dire, je viens de loin. Je me rappelle qu'un journaliste m'avait demandé au début des années 2000 ce que je pensais de la pleine conscience. Je lui avais répondu que je n'étais pas convaincu par cette technique et que si l'on commençait à beaucoup en parler, c'était probablement pour des raisons commerciales. En 2012, j'ai été confronté à des difficultés personnelles. Face à leur ampleur, je m'étais mis à fumer et à boire, je consommais des somnifères et des antidépresseurs. Un an plus tard, j'ai rencontré le moine tibétain Matthieu Ricard à Paris. Je lui ai parlé de la conscience, mon sujet de prédilection, et lui, de la méditation. Il m'a invité à participer à une retraite et moi, à soumettre son cerveau aux machines de neuro imagerie de notre laboratoire. Nous avons fait les 2, et les 2 m'ont persuadé de l'intérêt de la méditation. Depuis lors, j'ai pris part à plusieurs autres retraites et suivi 8 semaines de « mindfulness based stress reduction ». À présent, j'essaie de me réserver chaque jour quelques minutes pour méditer. Par exemple, 10 minutes dans mon bureau entre 2 rendez-vous. Cela m'aide réellement à évacuer stress et anxiété. Aujourd'hui, via mon livre, j'ambitionne de faire profiter le public de mon expérience et des acquis de la science en présentant la méditation et ses bienfaits, en asseyant son bien-fondé sur la littérature scientifique, notamment les expériences auxquelles Matthieu Ricard et d'autres méditants experts ont prêté leur concours, et en facilitant l'accès des novices aux 3 pratiques méditatives principales - méditations par attention focalisée, de pleine conscience et de compassion. Dans le monde de la neurologie, le combat n'est cependant pas gagné. Quand j'ai abordé le thème de la méditation lors de congrès, on était plutôt surpris. Et certains confrères m'ont conseillé d'éviter le sujet pour ne pas nuire à ma carrière. Athena Mag 344 22 à l'Université de Caen, a montré que les régions du cerveau qui déclinent avec l'âge sont mieux préservées au niveau de leur volume et/ou de leur métabolisme chez des « experts en méditation » d'environ 65 ans que chez des sujets non méditants du même âge. La méditation baliserait-elle une piste pour protéger la santé mentale des seniors ? Il y a une vingtaine d'années émergeait le concept de réserve cérébrale et cognitive, selon lequel les activités que nous entreprenons dans notre vie contribueraient à nous doter d'une sorte de « réserve » qui nous permettrait de compenser les effets délétères du vieillissement sur le cerveau et la cognition. Aujourd'hui, la littérature scientifique souligne la plus-value qu'offrent un important bagage scolaire, un style de vie actif, l'exercice physique, un réseau social étoffé, parler plusieurs langues et bien d'autres éléments. En 2016, une étude longitudinale randomisée baptisée Silver Santé Study a vu le jour. Dix équipes de chercheurs issus de 6 pays (France, Royaume-Uni, Belgique, Espagne, Suisse et Allemagne) y participent. « Financé par la Commission européenne, ce programme a pour but d'évaluer l'efficacité de 2 méthodes non pharmacologiques sur la santé physique et mentale des populations âgées de plus de 65 ans », dit sa coordinatrice, Gaël Chételat. Et Novembre-Décembre 2019
de préciser l'identité de ces 2 méthodes : l'apprentissage de l'anglais, qui est une activité cognitive assez intense, et la méditation, dont l'action porte sur des facteurs psychoaffectifs (gestion des émotions et du stress). Les chercheurs suivent 3 groupes (anglais, méditation, population témoin) de 50 personnes pendant 18 mois. Ils soumettent chacun de leurs membres à une batterie d'examens : enregistrements d'imagerie cérébrale structurelle et fonctionnelle, question naires, prises de sang, mesures du sommeil, tests comportementaux… Les premiers résultats sont attendus vers la fin de l'année 2020. « Le groupe qui s'initiera à la méditation s'adonnera durant 9 mois à la pleine conscience et durant 9 mois à la méditation de compassion, indique Gaël Chételat. Nous essaierons de déterminer laquelle des 2 techniques a le plus d'impact, si tant est qu'il y en ait un, sur le bien-être des seniors. » Et évidemment, une comparaison similaire sera effectuée entre la méditation et l'apprentissage de l'anglais. « En outre, il sera essentiel de déterminer si l'éventuel effet bénéfique observé perdurera au-delà des 18 mois d'apprentissage ou s'il s'estompera », conclut la coordinatrice du projet. Un meilleur contrôle Dans un registre différent, des chercheurs canadiens se sont intéressés à la sensibilité à la douleur en comparant un groupe d'experts en méditation zen (voie de vigilance et de connaissance de soi se pratiquant dans la posture assise) et un groupe de non-méditants. Les participants furent soumis à une source de chaleur contrôlée par ordinateur. Il apparut que la douleur était de même intensité dans les 2 groupes, mais qu'elle était vécue comme moins désagréable par les experts zen. Ceux-ci parvenaient en fait à dissocier leurs réactions physique et émotionnelle, ce qui se traduisait dans le fonctionnement de leur cortex. Dans son livre La Méditation, c'est bon pour le cerveau, Steven Laureys rapporte les propos d'un des auteurs de l'étude, Pierre Rainville, neuro scientifique à l'Université de Montréal : « Bien que les méditants aient été conscients de la douleur, cette sensation n'était pas traitée dans la partie de leur cerveau responsable du jugement, du raisonnement ou de la formation des souvenirs. Nous pensons que les méditants zen ressentent effectivement les sensations, mais qu'ils s'abstiennent de les interpréter ou de les étiqueter comme douloureuses. » Si de tels résultats devaient se confirmer à plus large échelle, la méditation pourrait sans doute apporter une pierre à l'édifice de la lutte contre la douleur, spécialement la douleur chronique. Lorsqu'elles travaillaient ensemble à l'Institut Max Planck à Leipzig, Tania Singer et Olga Klimecki, ont mené une étude sur les mécanismes de la compassion et de l'empathie. Elles constituèrent 2 groupes de 30 sujets. Les membres du premier furent conviés à s'adonner à la méditation compassionnelle et les membres du second, à suivre un protocole censé développer leur sentiment d'empathie à l'égard d'autrui. Les participants furent alors confrontés à des vidéos de personnes qui souffrent. Résultats ? Les membres du premier groupe étaient animés de sentiments positifs et bienveillants. Ce qui ne fut pas le cas des membres du second groupe, lesquels étaient entrés en résonance avec les souffrances qu'ils avaient vues, au point d'éprouver de la détresse, voire quelquefois une perte de contrôle. Cependant, après un entraînement de méditation de compassion, leurs émotions négatives régressèrent au profit d'émotions plus positives. « Ces résultats s'accompagnaient de changements au sein de plusieurs réseaux cérébraux associés à la compassion, aux émotions positives et à l'amour maternel, incluant le cortex orbito-frontal, le striatum central et le cortex cingulaire antérieur », précisaient, en février 2015, Matthieu Ricard, Antoine Lutz et Richard Davidson dans le magazine Pour la Science. On pourrait encore citer de nombreux exemples d'études consistantes relatives à l'impact positif de la méditation sur la structure et le fonctionnement du cerveau. Plusieurs auteurs attribuent en outre aux pratiques méditatives des vertus pour la santé non seulement de l'esprit (réduction de l'anxiété, de l'impulsivité, meilleures capacités d'attention, plus grand altruisme...), mais également du corps, via une modification de l'activité cérébrale. Divers travaux semblent dévoiler un effet bénéfique des pratiques méditatives notamment sur le système immunitaire, l'hypertension artérielle, le diabète, les rechutes d'épisodes de dépression…. Athena Mag 344 23 Dans certains services hospitaliers, la méditation de pleine conscience vise à aider les patients à mieux gérer la douleur Novembre-Décembre 2019 PHILIPPE LAMBERT DOSSIER e ee La Méditation, c'est bon pour le cerveau (1) Steven Laureys, La Méditation, c'est bon pour le cerveau, Odile Jacob, 2019



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