Athena n°344 nov/déc 2019
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PHILIPPE LAMBERT DOSSIER Différentes études d'imagerie cérébrale ont mis en évidence que la pratique méditative modifiait le cerveau tant dans son fonctionnement que dans sa structure. Ici, Matthieu Ricard lors d'un test au CHU de Liège » Steven Laureys compare d'ailleurs la méditation au sport. Dans les 2 cas, de nombreuses disciplines sont pratiquées et, de même qu'il y a des athlètes de haut niveau et des sportifs occasionnels, il y a des méditants experts, qui se sont adonnés durant des milliers d'heures à la méditation, et des méditants non aguerris. Selon le moine tibétain Matthieu Ricard, docteur en sciences biologiques et traducteur du dalaïlama, la méditation a pour but d'adoucir l'esprit et de le rendre gérable afin de pouvoir choisir de se concentrer ou simplement de se détendre, mais surtout de se libérer de la tyrannie des tourments et de la confusion mentale. Autrement dit, ses objectifs sont en phase avec ceux de la psychologie clinique, de la neuropsychiatrie et de la médecine préventive. Comme le soulignait Antoine Lutz en 2012 dans le magazine Cerveau et Psycho, les textes bouddhistes stipulent que toute méthode efficace pour y parvenir « doit introduire des changements dans les états émotionnels et cognitifs, notamment dans les habitudes centrées sur soi ». Pour ce faire, « ces changements prennent comme point de départ l'observation détaillée des états émotionnels et une compréhension des phénomènes mentaux ». Voilà qui nous met inévitablement sur la piste du cerveau. Fonctionne-t-il différemment chez les méditants ? Sa structure elle-même est-elle Athena Mag 344 20 Selon le moine tibétain Matthieu Ricard, la méditation a pour but d'adoucir l'esprit et de le rendre de se concentrer ou simplement de se détendre, mais surtout de se libérer de la tyrannie des tourments et de la confusion mentale modifiée par la méditation ? Celle-ci a-t-elle un impact objectivable sur la santé mentale, voire physique ? Avant 1980, peu d'études scientifiques ont été consacrées à la méditation. Dans les années 1970, le psychologue américain Daniel Goleman avait entrepris une expérience réunissant une trentaine de méditants experts et une trentaine de méditants « amateurs ». Ces travaux, au cours desquels étaient mesurés des marqueurs de stress tels que le rythme cardiaque et la transpiration, semblaient montrer que lors de la projection d'un film d'horreur, les experts recouvraient un niveau de stress conforme à la normale beaucoup plus rapidement que les non-experts. Toutefois, cette conclusion était hâtive, car l'expérience attribuait à la méditation des vertus qui relevaient peut-être d'autres facteurs. En effet, les experts en méditation ne se contentent pas de méditer ; généralement, leur mode de vie diffère de celui des débutants, entre autres sur le plan des habitudes alimentaires et de repos. En 1983, Tenzin Gyatso, le 14 e dalaï-lama, rencontre le neuroscientifique et philosophe franco-chilien Francisco Varela, qui décédera en 2001. Leurs échanges sont fructueux, et ils décident la tenue de symposiums où des méditants côtoieront des chercheurs de renom. En 1987, Francisco Varela et l'avocat américain R. Adam Engle franchissent une étape supplémentaire en fondant l'Institut Mind and Life (Esprit et Vie) dont la finalité est la « science contemplative », en particulier l'exploration des relations entre la science moderne et le bouddhisme. Impact sur le cerveau Ces 2 initiatives furent les moteurs d'un intérêt scientifique croissant pour les mécanismes cérébraux sous-tendant les pratiques méditatives ainsi que pour l'étude de leurs éventuels bienfaits pour la santé de l'esprit et du corps. Encore fallait-il se frayer un chemin dans le dédale des multiples formes de méditation afin d'asseoir des protocoles expérimentaux rigoureux. Aussi les neurosciences se sont-elles attachées à l'étude de 3 types de méditation : les méditations par Novembre-Décembre 2019
attention focalisée, de pleine conscience et de compassion (ou d'amour-bienveillance). Dans la première, le méditant se concentre sur une « cible », par exemple sa propre respiration. Dans la seconde, il observe ses perceptions, ses sensations corporelles internes et ses pensées, mais en les gardant sous contrôle. « Il s'agit de porter son attention sur le moment présent, instant après instant, de façon intentionnelle et sans émettre de jugement de valeur », précise le professeur Jon Kabat-Zinn, de l'Université du Massachusetts. Enfin, la méditation de compassion consiste à cultiver un sentiment de bienveillance envers autrui. Depuis une vingtaine d'années, le concept de « pleine conscience » (mindfulness en anglais) a connu un essor considérable à travers 2 types de thérapies qui ont gagné droit de cité dans de nombreux centres médicaux en Europe et aux États-Unis : la MBSR (réduction du stress basée sur la pleine conscience) et la MBCT (thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression). Fondées sur des programmes normalisés, validés et reproductibles, ces 2 approches peuvent servir de support à une recherche scientifique de qualité. Quoi qu'il en soit, différentes études d'imagerie cérébrale ont mis en évidence que la pratique méditative modifiait le cerveau tant dans son fonctionnement que dans sa structure. Ainsi, des recherches concluent à une augmentation du volume de la matière grise dans certaines régions cérébrales après à peine 8 semaines de pratique méditative journalière. De même, lors de travaux réalisés à l'Unité de recherches GIGA Consciousness de l'Université de Liège, Steven Laureys et ses collaborateurs ont constaté que le moine tibétain Matthieu Ricard (69 ans à l'époque) possédait un cerveau bien connecté et qu'il arrivait à le contrôler de manière exceptionnelle par comparaison avec des personnes non méditantes du même âge. La question la plus cruciale demeure néanmoins celle-ci : la méditation protège-t-elle le corps et l'esprit ? Parmi les travaux centrés sur l'attention focalisée, une étude réalisée par l'équipe de Richard Davidson, de l'Université du Wisconsin à Madison, a mis en évidence qu'une retraite de 3 mois au cours de laquelle des exercices de méditation étaient pratiqués au moins 8 heures par jour améliorait la vigilance des sujets dans une tâche répétitive propice aux distractions et que l'activité de leur cerveau, enregistrée par neuroimagerie fonctionnelle, reflétait cette résistance accrue aux éléments distracteurs. Le même laboratoire avait observé dans une recherche antérieure que l'activité des aires cérébrales sous-tendant l'attention était plus intense chez des méditants expérimentés (plus de 10 000 heures de pratique) que chez des novices. Toutefois, lorsque le niveau d'expertise était vraiment très élevé, le phénomène s'inversait, comme si les méditants les plus chevronnés accédaient alors plus aisément à la focalisation attentionnelle. Dans une autre étude, toujours axée sur la méditation par attention focalisée, la même équipe a soumis des méditants expérimentés à des sons angoissants. Il apparut que, lors de l'audition de voix exprimant la souffrance, par exemple, l'activité de l'amygdale, région cérébrale particulièrement impliquée dans la production de l'anxiété, de la peur et du stress, présentait une activité moindre chez ces experts en méditation que chez des sujets témoins confrontés aux mêmes stimuli angoissants. « On peut en déduire que la méditation Athena Mag 344 21 VIVRE PLUS LONGTEMPS ? 0 La méditation favoriserait-elle notre longévité ? Des travaux sur les télomères, structures dont la fonction est d'assurer l'intégrité des chromo somes des espèces eucaryotes, le laissent augurer. Composés de séquences itératives de bases (TTAGGG chez l'homme), les télomères s'opposent à la dégradation des extrémités chromosomiques par des nucléases et à la fusion des chromosomes entre eux. Pour ce faire, ils adoptent une configuration spatiale particulière en forme de boucle, qui suggère l'idée d'un bouchon. Si les télomères des cellules souches ne se raccourcissent pas durant le développement embryonnaire, ils perdent un fragment lors de chaque division cellulaire ultérieure. S'engage donc un compte à rebours qui peut être considéré comme le bras armé du vieillissement cellulaire et partant, du vieillissement des organes et de l'individu lui-même. La longueur des télomères reste toutefois constante dans les cellules cancéreuses, dont on sait qu'elles ont un potentiel de prolifération illimité. Le professeur Steven Laureys souligne un élément particulièrement surprenant : des études aboutissent à la conclusion que chez les experts en méditation, les télomères présents à l'extrémité des chromosomes sont plus longs que chez les non-initiés. « La plupart de ces travaux montrent également que le taux de télomérase, enzyme qui joue un rôle majeur pour freiner le rétrécissement des télomères au sein des cellules en division, est plus élevé chez des méditants s'adonnant à la pleine conscience et à la compassion », indique-t-il dans son livre. Chaque division cellulaire étant associée à la perte d'un fragment de télomère (sauf dans le cas des cellules cancéreuses), le « stock » s'épuise, de sorte que la cellule (une cellule souche) finit par ne plus se diviser. En freinant le raccourcissement télomérique, la méditation pourrait - cela mérite d'être confirmé - accroître notre espérance de vie. » Novembre-Décembre 2019 PHILIPPE LAMBERT DOSSIER



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