Athena n°343 sep/oct/nov 2019
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PHILIPPE LAMBERT SANTÉ » chercheuse française, le problème ne serait pas de nature phonologique, mais de nature visuo-attentionnelle - il se situerait au niveau de l’analyse des lettres. Cette situation pourrait concerner un sousgroupe plus spécifique d’enfants dyslexiques. Quoi qu’il en soit, les troubles des apprentissages font l’objet d’une prise en charge spécialisée qui, selon les cas, relève de la logopédie ou de la neuro psychologie. Toutefois, depuis la fin des années 1990, des logiciels de stimulation sont proposés. Ils sont généralement tournés vers les facteurs communs à l’ensemble des troubles des apprentissages  : la réduction des capacités de mémoire de travail et les déficits au niveau du contrôle attentionnel. La plupart se targuent non seulement de pouvoir aider les enfants concernés par ces problèmes, mais aussi d’être à même de doper les capacités d’apprentissage des autres enfants. L’idée de développer des logiciels permettant de stimuler de façon ludique mémoire de travail et capacités attentionnelles fit son chemin. Les programmes informatiques de ce type recueillent un succès croissant. Et ils se retrouvent aujourd’hui chez des professionnels de la prise en charge des troubles des apprentissages, dans des écoles et dans des familles. Parmi ces produits informatiques, l’un des plus utilisés par les praticiens est le logiciel Cogmed, élaboré par Torkel Klingberg, professeur de neurosciences cognitives à l’Institut Karolinska de Stockholm. « Les produits de ce genre, très prisés par le public, sont trop vite commercialisés alors que les études de validation de leur efficacité thérapeutique ne sont pas encore pleinement achevées », indique SteveMajerus. Un autre logiciel de ce type est Jungle Memory, programme accessible à tous et spécifiquement dédié à l’amélioration de la mémoire de travail et des aptitudes en calcul. Ses concepteurs encouragent son emploi dans les écoles. Une initiative qui a fait florès en Angleterre. Il existe en fait nombre de logiciels de stimulation cognitive sur le marché, les uns destinés aux enfants, d’autres aux adultes principalement dans le but de lutter contre le vieillissement cognitif. La mémoire des poèmes La plupart des programmes imitent des jeux vidéo. Ils sont basés sur des exercices de mémoire de travail et d’attention dont la difficulté croît à chaque Athena Mag 343 36 fois que l’enfant franchit un palier. Toutefois, la seule question qui importe est celle de l’efficacité de la méthode. Et précisément, c’est là que le bât blesse. « Les méta-analyses récentes ont montré que par rapport à une condition de contrôle où l’on propose à l’enfant des exercices non spécifiquement centrés sur la mémoire de travail ou l’attention, l’effet des logiciels est très limité, surtout en termes d’amélioration des capacités d’apprentissage des enfants », déclare SteveMajerus. Certes, quand l’enfant réalise des exercices de mémoire de travail, il devient plus performant dans ces tâches, mais l’effet disparaît très rapidement quand on lui présente des tâches plus éloignées de celles qu’il a entraînées. Ce qui nous renvoie à la phrase énoncée dans un cadre plus général par le neuropsychologue Martial Van der Linden, internationalement reconnu pour ses travaux sur la mémoire  : « Étudier des poèmes par cœur ne procure d’autre bénéfice qu’une amélioration de la mémoire des poèmes. » Certains résultats tendent à nuancer légèrement le verdict négatif essuyé par l’ensemble des logiciels de stimulation. « Il se pourrait que ces programmes soient un peu plus efficaces chez les enfants ayant un trouble des apprentissages avéré que chez les autres, mais cela reste sujet à caution étant donné le faible nombre d’études dans ce groupe d’enfants », confie SteveMajerus. Des études en neuroimagerie semblent montrer que les personnes qui participent à des entraînements de type Cogmedprésentent une modification d’activation cérébrale au niveau des régions fronto-pariétales impliquées dans la mémoire de travail et le contrôle attentionnel. D’autres travaux laissent à supposer que des changements structurels seraient également perceptibles. Visiblement, cela ne se traduit pas par des effets de transfert significatifs de l’entraînement sur les performances de la mémoire de travail des sujets de manière plus générale. « Si ces programmes amélioraient vraiment la mémoire de travail, on devrait observer des bénéfices plus larges au niveau des apprentissages scolaires, voire des tests de QI qui dépendent également de la mémoire de travail. Or, les effets sont, au mieux, modestes », souligne SteveMajerus. Une approche trop générale Pourquoi les logiciels de stimulation procurent-ils des gains dérisoires ? Essentiellement parce qu’ils se basent sur une approche fonctionnelle de la rééducation. En clair, ils entraînent l’attention et la mémoire de travail de tous les enfants comme si chacun d’eux était le clone des autres. « Leurs Septembre-Octobre 2019
Bien que très prisés par le public, le logiciel Cogmedet les produits analogues sont généralement commercialisés avant même que leur efficacité thérapeutique ne soit pleinement démontrée. cadres théoriques restent très généraux, insiste SteveMajerus. Ils ne font appel à aucune analyse cognitive des difficultés de chaque enfant pris isolément, de sorte que les exercices proposés ne peuvent répondre à celles-ci. Certes, les logiciels permettent habituellement d’opter plutôt pour des tâches verbales ou plutôt pour des tâches visuospatiales, mais ils ne sont en rien modulables dans le but de stimuler des sous-processus spécifiques comme, par exemple, les aspects sériels de la mémoire de travail qui permettent de se souvenir, dans le bon ordre, des informations reçues. » Toutes les études mettent en évidence que pour qu’une rééducation soit couronnée de succès, il est primordial qu’elle tienne compte du profil cognitif particulier de chaque enfant. Ainsi, un enfant dyslexique n’est pas l’autre. Certains présenteront des troubles phonologiques majeurs avec une mémoire de travail légèrement moins performante que la moyenne, tandis que d’autres, dont la composante phonologique sera moins altérée, seront pénalisés par la grande faiblesse de leur mémoire de travail. Par ailleurs, les déficits de cette dernière peuvent être de plusieurs ordres. Par exemple, les difficultés peuvent émaner d’une mauvaise capacité à maintenir les informations phonologiques, mais aussi résulter, entre autres, d’un système peu performant de traitement de l’ordre sériel. La même logique vaut au niveau attentionnel, où les problèmes peuvent s’enraciner tantôt dans des ressources limitées (une « quantité » d’énergie attentionnelle disponible insuffisante), tantôt dans une propension à la distractibilité ou tantôt encore dans de faibles facultés d’inhibition des informations non pertinentes. « Lorsqu’on a identifié la source des difficultés, il est possible de travailler les capacités déficitaires, mais également d’insuffler à l’enfant des stratégies compensatoires, indique SteveMajerus. Si, atteint de dyslexie ou de dysphasie, il possède une mémoire de travail très faible sur le plan verbal, mais plus développée sur le plan visuospatial, on peut lui apprendre à recoder les informations verbales sous la forme d’images mentales. » Cette approche a montré toute son efficacité chez des enfants qui disposaient d’un développement cognitif normal mais qui, à la suite d’une lésion cérébrale, ont souffert de troubles importants dans la sphère attentionnelle, voire dans celle de la mémoire de travail. « Grâce à la neuro plasticité, on peut parfois rendre aux enfants des performances cognitives quasi normales lorsque cette approche est applicable », affirme notre interlocuteur. Les bénéfices de ces stratégies pourraient néanmoins être moindres chez les enfants présentant des troubles des apprentissages dits développementaux, mais ne sont pas à négliger. Dans les troubles des apprentissages, les logiciels de stimulation, dans leur définition actuelle, pèsent donc de peu de poids sur le plan de l’efficacité par rapport aux prises en charge logopédiques et neuropsychologiques individualisées. D’autant que les thérapeutes disposent désormais de cadres théoriques et de tests très précis permettant de mettre le doigt sur les processus cognitifs déficients. En outre, une bonne orientation scolaire est capitale car, même traités avec succès, les troubles des apprentissages ne s’effacent jamais totalement. « Par exemple, une personne dyscalculique, même après prise en charge individualisée, gardera des faiblesses dans le domaine des mathématiques, souvent pour le reste de sa vie », commente SteveMajerus. Et d’insister de surcroît sur le fait que la meilleure stimulation des capacités cognitives demeure l’enseignement scolaire en tant que tel s’il est bien adapté aux capacités et carences de l’enfant. « Sur le plan cognitif, il tire en permanence l’élève vers le haut, dit-il. La mémoire de travail y est sollicitée sans cesse par les instructions et les cours oraux dispensés. » Athena Mag 343 37 Septembre-Octobre 2019 PHILIPPE LAMBERT SANTÉ



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