Athena n°342 mai à aoû 2019
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JEAN-MICHEL DEBRY BIOLOGIE BIO NEWS TEXTE  : JEAN-MICHEL DEBRY J.M.DEBRY@SKYNET.BE PHOTOS  : YU CHEN/IVPP (P.34), HENRIETTA LACKS BY KADIR NELSON (P.35), REBIKOFF-NIGGELER FOUNDATION (P.35 BIOZOOM), ORANGEAUROCHS/FLICKR (P.37) L’énigme tortue Si elle peut paraître banale à force d’être présente un peu partout sur terre et dans l’eau, si elle donne souvent l’impression de sortir tout droit de la nuit des temps, la tortue présente bien des particularités qui la rendent remarquable. Identifiée sous son aspect actuel depuis près de 250 millions d’années, elle est le résultat d’une évolution qui, partant d’un ancêtre aux allures de grand lézard, a mené aux formes que l’on connaît aujourd’hui et qui donnent donc l’impression de n’avoir plus guère évolué depuis longtemps. C’est peut-être parce que l’animal est doté de structures abouties qui ne connaissent plus que des adaptations à l’environnement, moins visibles aux yeux des profanes. Mais voilà tout de même un reptile qui est doté d’une carapace protectrice renforcée de plaques de kératine dont la partie dorsale est soudée à ce qui reste des vertèbres et dans laquelle peuvent se rétracter tête et pattes. On n’y pense pas en première analyse  : pour que la chose soit possible, il a d’abord fallu que la ceinture scapulaire et celle du bassin, sur lesquelles Athena Mag 342 34 Eorhynchochelys sinensis dans son environnement aquatique  : avec ses membres robustes et ses griffes imposantes, il vivait probablement dans des eaux peu profondes le long du bord de la mer et creusait dans la boue pour se nourrir. Mai-Juin 2019 les pattes sont articulées, puisse « basculer » sous les côtes et que celles-ci, au passage, puissent progressivement s’élargir puis fusionner afin de participer à l’élaboration de la carapace. Cela fait beaucoup d’évolutions convergentes en apparence qui résultent, dans le contexte évolutif, d’une succession d’essais tantôt favorables, tantôt non, mais toujours aléatoires. Jusqu’il y a peu, on n’avait pas réellement eu l’occasion d’identifier de vestiges des stades intermédiaires de cette évolution. Cela pouvait laisser planer un doute sur une sorte de « dessein » évolutif programmé. Mais c’est chose faite depuis peu, depuis qu’on a exhumé du sol de la Chine un fossile vieux de 228 millions d’années. Il a une longue queue encore, mais déjà le bec que l’on connaît toujours chez l’animal d’aujourd’hui. Et surtout, ce spécimen a déjà les côtes élargies, ce qui confère à la cage thoracique l’allure générale de la future carapace. Quant aux ceintures scapulaire et pelvienne, elles sont placées de part et d’autre de cette dernière, à la marge, ce qui a dû favoriser leur intériorisation ensuite. Cet animal aquatique a reçu le nom peu poétique d’Eorhynchochelys sinensis, dont les amateurs pourront aller découvrir le profil particulier sur internet. Un « chaînon manquant », en quelque sorte ; mais qui ne manque donc désormais plus vraiment ! Nature, 2018 ; 560  : 476-479
Enfin aux cimaises ! La Smithsonian Institution de Washington est ce qu’on appelle une institution de prestige. Créée par l’administration américaine au milieu du 19 e siècle, elle constitue aujourd’hui un des fleurons de la science américaine, dans le domaine de la muséographie et de l’éducation des sciences en particulier. Elle dispose également d’une galerie de portraits qui regroupe toutes les « têtes américaines pensantes » dans le domaine du savoir. Et cette galerie vient de se voir enrichir d’un tableau supplémentaire, celui qui représente, dans une pose très classique, Henrietta Lacks. Sans doute ce nom-là n’évoque-t-il pas grand chose pour les plus jeunes et, autant le dire, ce n’est pas celui d’une savante de renom non plus. C’est celui d’une américaine très modeste, morte à l’âge de 31 ans - en 1951 - d’un cancer du col utérin. Triste et malheureusement banal ; pour l’époque au moins. Mais un jeune stagiaire, Otto Gey, a eu l’idée, animé d’un désir bien légitime de confirmer le diagnostic cancéreux, de prélever à l’époque un peu du tissu malade qu’il a mis en culture. Non seulement ce petit fragment a-t-il proliféré, mais il le fait encore près de 70 ans plus tard, dans un très grand nombre de laboratoires du monde entier. La souche originelle, baptisé HeLa (du nom de la donneuse) a entretemps été utilisé dans un nombre considérable de travaux de recherche, à la faveur de mutations induites ou spontanées, et ce n’est pas fini. Et si on rassemblait aujourd’hui toutes ces cellules, on obtiendrait une masse sans aucune mesure avec celle de la mince jeune femme dont le prélèvement originel est issu. Henrietta Lacks a donc, de façon bien involontaire, largement contribué à l’évolution des connaissances biomédicales et elle le fait encore. Cela méritait bien un portrait dans une des institutions américaines les plus prestigieuses. Un dernier mot encore  : si pendant des décennies les résultats de tous les travaux portant sur les cellules HeLa ont été largement diffusés dans la presse scientifique spécialisée, ils sont frappés aujourd’hui du sceau de la confidentialité. La raison ? Henrietta Lacks a eu des enfants et tout ce qui a trait en particulier à la génétique des cellules est désormais considéré comme appartenant au patrimoine familial. Cela n’empêche pas les travaux de recherche, mais ça en réduit simplement la diffusion des résultats qui ne sortent plus du cadre fermé des laboratoires. Le respect des droits individuels a également évolué au cours des quelques récentes décennies… Science, 2018 ; 360  : 838 » Athena Mag 342 35 BIO ZOOM Ce poisson aux allures effrayantes est un Caulophryne jordani. Cet habitant des eaux profondes (de plus de 100 m jusqu’à 1 500 m) vient d’être photographié, vivant et en activité, dans sa zone naturelle. Outre son faciès repoussant, l’animal dispose de longs filaments bioluminescents utilisés comme leurre pour détourner l’attention de ses proies. Excellent exemple de dimorphisme sexuel, le mâle, réduit pour l’essentiel à sa seule fonction reproductrice, ne mesure que 1,5 cm contre 20 cm pour la femelle ! Mai-Juin 2019 JEAN-MICHEL DEBRY BIOLOGIE



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