Athena n°342 mai à aoû 2019
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ANNE-CATHERINE DE BAST SOCIÉTÉ » BIO EXPRESS Céline Parotte est politologue, Docteure en sciences politiques et sociales de l’université de Liège et membre du Centre de recherches Spiral. Elle est l’auteur du livre « L’art de gouverner les déchets hautement radioactifs » paru en 2018 aux Presses Universitaires de Liège, Collection Science et technologies en société dans lequel elle propose une analyse comparée de la gestion des déchets hautement radioactifs en Belgique, en France et au Canada. Entreposage temporaire En Belgique, des tests sont menés depuis les années 80 au sein du laboratoire souterrain HADES, situé dans l’argile de Boom, à 225 mètres de profondeur. Des experts y testent des technologies permettant le stockage dans des conditions proches du réel, dans une couche argileuse profonde et à long terme, pour évaluer la sûreté de la méthode. Mais en attendant qu’une décision soit prise, les déchets s’amassent sur les sites nucléaires. Actuellement, en Belgique, on dénombre 2 types d’entreposage « temporaire ». En sachant que les structures de confinement actuellement envisagées vieillissent plus rapidement que les risques, elles nécessitent donc d’être régulièrement adaptées aux normes de sûreté les plus sévères. À Doel, les combustibles usés sont entreposés à sec, dans des installations en surface prévues spécialement à cet effet. À Tihange, ils sont immergés en piscine, même si, depuis peu, un Dans les tréfonds de HADES (Belgique). « NE PAS METTRE LA POPULATION DEVANT LE FAIT ACCOMPLI » Céline Parotte, la question de la gestion des déchets nucléaires ne concerne pas que les scientifiques ? Non, le citoyen a aussi son mot à dire pour ce genre de thématique. Certaines questions, presque philosophiques, se posent  : sur des échelles de temps aussi longues et compte tenu d’un nombre important d’incertitudes scientifiques, techniques et sociétales, faut-il faire confiance à l’homme ou à la nature ? Doit-on décider maintenant ou laisser le soin aux générations futures de se positionner, avec leurs connaissances à venir ? Certains sont en faveur de l’option du dépôt Athena Mag 342 18 nouveau projet de stockage temporaire prévu pour les futurs combustibles usés est sur les rails. « Electrabel S.A a précisé, lors de la réunion publique d’information préalable, être arrivé à une capacité maximale d’entreposage compte tenu de la durée de vie des unités, indique la chercheuse. Pour stocker les prochains combustibles usés, les gestionnaires de la centrale construiront un ensemble de 3 nouveaux bâtiments en privilégiant cette fois l’entreposage à sec, comme en Flandre. Selon le producteur de déchets, l’avantage de l’entreposage à sec serait que les matières sont plus faciles à transporter et à stocker. À Tihange, ils pourraient d’ailleurs envisager de ressortir une partie du combustible qui est en piscine pour le mettre à sec et ainsi tout centraliser en un seul endroit de stockage temporaire ». Autrement dit, ils pourraient réorganiser l’entreposage des déchets jusqu’à ce qu’une décision soit prise et appliquée. En gardant en mémoire que « temporaire », à l’échelle du nucléaire, signifie plusieurs dizaines d’années. La durée de vie des bâtiments envisagés à Tihange est estimée à 80 ans. http://science.sckcen.be/en/Facilities/HADES http://www.euridice.be/fr https://afcn.fgov.be/fr http://www.ondraf.be géologique de manière passive, c’est-à-dire sans intervention humaine. D’autres sont pour le contrôle actif de l’homme, de manière à pouvoir récupérer les déchets à tout moment. Ils privilégient un entreposage en surface, avec une reconstruction des bâtiments abritant les déchets au fil des générations. D’autres encore travaillent sur la possibilité de réduire la toxicité ou la durée de vie de ces déchets. Enfin, pour certains, le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas ! Ils veulent débattre du futur de la production d’énergie nucléaire ou du rôle du nucléaire dans le cadre d’une politique luttant contre le changement climatique. Mai-Juin 2019
Chaque solution défendue renvoie à une vision particulière de la société de demain qu’on aimerait voir advenir ou, au contraire, qu’on souhaite à tout prix éviter. Comment les citoyens sont-ils impliqués dans la réflexion ? Les tendances sont différentes en France, au Canada et en Belgique. Les gens peuvent apporter un regard neuf qui chamboule la problématique et qui incite les experts à envisager la question selon de nouvelles dimensions. Le Canada et la France ont pris des décisions de principe en faveur du dépôt géologique, mais ces décisions sont assorties de conditions qui viennent des débats publics. En France, des consultations de la population ont pointé la notion de réversibilité  : il est important de permettre aux générations de demain de revenir sur les décisions prises aujourd’hui et sur la récupérabilité des déchets. Au Canada, avant d’identifier un site de dépôt, la population a été consultée sur la manière dont elle désirait être consultée sur ce genre de processus ! Il a été décidé que le site d’enfouissement serait choisi sur base d’informations techniques et scientifiques, mais aussi selon des critères sociétaux. À l’heure actuelle, des consultations avec les collectivités locales volontaires sont donc menées pour arriver à la solution territoriale la plus adaptée. On ouvre les perspectives, on garantit aux citoyens que la décision ne leur sera pas imposée. En Belgique, il n’y a pas encore de décision, mais à l’époque de l’élaboration du Plan Déchets en 2010, une série de consultations sociétales ont été menées par l’ONDRAF et la Fondation Roi Baudouin en supplément de l’enquête publique légale classique. On est revenu sur les notions de récupérabilité, de réversibilité, de contrôle. Toutes les consultations publiques ne sont pas allées dans le même sens. Depuis, c’est le silence radio. Aucune autre consultation publique n’a été formel lement organisée et l’ONDRAF attend une décision de principe du gouvernement. Intégrer les citoyens dans ce type de processus n’est pas quelque chose d’évident. La démarche sociétale ne va de soi ni dans le monde politique, ni auprès de la communauté scientifique. En Belgique, en France et au Canada notamment, il a fallu des oppositions locales fortes pour réaliser que les citoyens désiraient avoir leur mot à dire sur le sujet et qu’il allait falloir envisager un autre mode de fonctionnement. La société civile a un rôle à jouer et peut, malgré la prévalence de l’expertise scientifique et technique dans le programme, infléchir partiellement celui-ci et faire remonter des exigences au niveau national. En France et au Canada, ils ont différemment pris les consultations sociétales au sérieux. En France, ils ont voulu aller plus vite... Au moment de choisir le site d’enfouissement, ils se sont tournés vers le seul laboratoire souterrain qu’ils avaient construit, à Bure. Le gouvernement national a imposé le lieu du dépôt sans prévoir d’approche particulière. Une partie de Athena Mag 342 19 la population locale s’est sentie trahie et nombreux sont ceux aujourd’hui encore qui s’opposent ouvertement au projet. Au Canada, après l’accord de principe, ils ont mené des consultations pour définir comment les gens allaient être impliqués dans la démarche. Ils ont un droit de veto, comme le gestionnaire de déchets, et peuvent choisir de se retirer du processus. Cela change les rapports de force. On est dans une forme d’expérimentation ouverte  : on est conscient qu’il est impossible de régler le problème une fois pour toute, qu’on ne peut pas tout contrôler et surtout que la solution proposée va évoluer au fil du temps. Cela implique une nouvelle manière de gouverner, très différente de ce qu’on a toujours connu jusqu’à présent. Dans le laboratoire souterrain à Bure (France). En Belgique, on ne se positionne pas. Pourquoi ? Si l’ONDRAF se prononce en faveur du dépôt géologique sous conditions, le Gouvernement postpose régulièrement sa décision. La difficulté est triple  : cette décision impacte plusieurs générations, les incertitudes politiques et techniques sont très élevées à ces échelles de temps, et enfin, compte tenu de la petitesse du territoire belge, le choix en faveur de l’une ou l’autre option concerne potentiellement l’ensemble ou une partie de la population. Tout l’enjeu pour le politique est donc de décider tout en laissant de la place pour la négociation. Il faut également savoir que la non-décision est aussi une forme de décision. Elle peut être perçue comme un manque de prise de responsabilité mais c’est aussi une opportunité  : celle de relancer et d’approfondir une démarche sociétale plus large laissée au point mort depuis 2010. Une chose est sûre  : imposer une telle décision crée des tensions irréversibles, la population affectée se sent prise au piège et achetée. Nos politiques devront éviter d’opter pour une approche trop séquentielle et rigide, et prendre le temps de consulter plus largement. L’art de gouverner les déchets hautement radioactifs, c’est aussi admettre qu’on ne peut pas tout prévoir aujourd’hui pour les centaines d’années à venir. Il faut prendre des décisions qui permettent des réajustements, des réadaptations sociétales ou techniques si nécessaire. Ce genre de processus décisionnel est une grande première un peu partout dans le monde. Mai-Juin 2019 ANNE-CATHERINE DE BAST SOCIÉTÉ



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